Emmanuel Durand veut donner une dimension européenne à Euratechnologies
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À l’heure où les incubateurs cherchent leur place entre immobilier tertiaire, capital-risque et accompagnement opérationnel, Euratechnologies tente de redéfinir son rôle dans l’écosystème français. Longtemps perçu comme l’un des symboles historiques de la décentralisation technologique française, le campus lillois aborde une nouvelle phase de son développement dans un contexte profondément transformé : ralentissement du financement des startups, crise du bureau post-Covid, montée des enjeux de souveraineté technologique et retour des logiques industrielles autour de l’IA, de la défense ou des infrastructures critiques.
Cinq mois après son arrivée à la tête d’Euratechnologies, Emmanuel Durand détaille sa feuille de route sur FWMedia. Ancien dirigeant de Snap en France, il entend repositionner la structure autour d’un modèle plus sélectif, davantage inspiré du capital-risque, avec l’ambition assumée de faire émerger de futurs champions technologiques européens depuis Lille. Derrière cette stratégie, une conviction : les écosystèmes régionaux français ne peuvent plus uniquement fonctionner comme des machines d’animation économique locale. Ils doivent désormais devenir des plateformes capables d’attirer des fondateurs internationaux, des partenaires technologiques majeurs et des startups capables de penser immédiatement à l’échelle européenne.
Lorsque Emmanuel Durand évoque son arrivée à Euratechnologies, il parle d’abord d’un “projet underdog”. Une manière de résumer ce qu’est devenu le campus lillois dans un paysage technologique français désormais largement dominé médiatiquement par Station F et l’écosystème parisien.
“On a l’impression que tout se passe à Paris”, explique-t-il. “J’avais envie d’aller voir s’il existait une vie après le périphérique et de prouver qu’un écosystème d’innovation et d’entrepreneuriat peut exister indépendamment des réseaux parisiens.”
Le défi est important, créé en 2009 dans une ancienne friche industrielle de Lille, Euratechnologies fait partie des pionniers français de l’incubation technologique. Bien avant la création de Station F, le site avait déjà été pensé comme un projet mêlant urbanisme, réindustrialisation territoriale et entrepreneuriat. Derrière cette initiative, une volonté politique forte portée à l’époque par Pierre de Saintignon et Raouti Chehih, premier dirigeant historique de la structure.
Aujourd’hui, le campus représente plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés répartis entre différents sites à Lille, Roubaix ou Saint-Quentin. Autour du bâtiment principal gravitent également des acteurs comme Capgemini, IBM ou Tata Consultancy Services.
Mais derrière cette réussite historique, le modèle économique est désormais fragilisé.
Le Covid a remis en cause le modèle des campus d’innovation
L’un des constats les plus lucides formulés par Emmanuel Durand concerne l’impact du Covid sur les grands campus technologiques européens. Historiquement, le modèle économique d’Euratechnologies reposait sur un équilibre relativement simple : les startups incubées devenaient progressivement résidentes, louaient des bureaux et contribuaient ainsi au financement global de la structure. Les revenus immobiliers venaient compléter les financements publics et les partenariats privés.
“Depuis le Covid, l’immobilier tertiaire est en crise. Ce qui était auparavant une aide devient un boulet”, reconnaît-il. Le sujet dépasse largement le cas lillois. Une partie importante des hubs d’innovation européens font aujourd’hui face à la même problématique : comment financer des infrastructures physiques lourdes alors que le rapport au bureau a profondément changé ?
Cette mutation a également eu un effet plus structurel : certains incubateurs ont progressivement glissé vers une logique de gestion immobilière davantage que d’accompagnement entrepreneurial.
“On peut se défocaliser de l’accompagnement vers l’immobilier et se voir davantage comme un bailleur”, explique Emmanuel Durand. “Si on n’est pas bon sur l’accompagnement des entreprises, tout le reste ne marche pas.”
Une logique plus proche du capital-risque
Pour répondre à cette crise du modèle historique, le nouveau dirigeant veut faire évoluer Euratechnologies vers une logique beaucoup plus sélective. L’idée n’est plus d’accompagner le plus grand nombre possible de startups, mais de concentrer les ressources sur quelques entreprises à fort potentiel.
“Je pense qu’il faut intégrer une logique de capital-risque à cette mission de service public”, explique-t-il. “Il faut accepter la sélectivité naturelle de l’entrepreneuriat.”
Cette stratégie se matérialise notamment à travers “The Square”, nouveau programme d’accélération lancé au printemps. Une centaine de startups ont candidaté. Seules quelques-unes seront retenues. “Le seul critère, c’est : est-ce que l’équipe et le projet ont la capacité de devenir un champion ?”
Chaque startup sélectionnée bénéficiera d’un accompagnement individualisé structuré autour d’un “shadow comex” composé de mentors très expérimentés issus de différents secteurs. Le modèle s’inspire davantage des accélérateurs américains ou des méthodes du venture capital que des dispositifs publics traditionnels d’aide à l’innovation.
Lille veut jouer la carte européenne
L’autre transformation importante concerne le positionnement géographique d’Euratechnologies. Pendant longtemps, Lille s’est présentée comme une alternative régionale à Paris. Emmanuel Durand veut désormais défendre une autre lecture : celle d’une plateforme naturellement européenne.
“Lille est à une heure de Paris, trente minutes de Bruxelles, une heure et demie de Londres”, rappelle-t-il. “C’est un barycentre naturel du corridor nord-européen.”
Surtout, il estime que les startups issues de petits marchés développent souvent une culture plus internationale que celles nées dans de grands marchés domestiques. Il cite notamment Stockholm, Tel Aviv ou Ghent comme exemples d’écosystèmes capables de produire des entreprises mondiales malgré une taille nationale limitée.
“Les entreprises qui naissent dans ces écosystèmes pensent immédiatement international”, explique-t-il.
Cette dimension européenne constitue l’un des axes centraux de sa stratégie : attirer davantage de fondateurs étrangers, développer des connexions avec d’autres incubateurs européens et utiliser Lille comme porte d’entrée vers le marché continental.
Défense, IA, deeptech : le virage stratégique
Autre évolution notable : le recentrage vers des secteurs à forte intensité technologique.
Historiquement très associé au retail et au SaaS, Euratechnologies veut désormais accélérer sa présence dans des domaines plus stratégiques comme l’intelligence artificielle, les infrastructures critiques ou la défense. “On a une ambition très forte de se développer dans des projets à forte intensité technologique”, affirme Emmanuel Durand. “Je pense notamment à la défense.”
Ce repositionnement reflète les transformations actuelles de l’écosystème européen : montée des sujets de souveraineté, réindustrialisation technologique, croissance des investissements dans les technologies duales et retour des problématiques industrielles.
Le partenariat renforcé avec Microsoft s’inscrit également dans cette logique. Le groupe américain accompagne désormais seulement deux incubateurs français : Station F et Euratechnologies.
Selon Emmanuel Durand, le partenariat dépasse largement la question des crédits cloud ou du financement.
“Ils apportent aussi de l’accompagnement advisory et du go-to-market. Ils ont une capacité à ouvrir des portes que les jeunes startups n’ont pas.”
Une vision pragmatique de la souveraineté
Interrogé sur les tensions entre souveraineté technologique européenne et dépendance aux grands acteurs américains, Emmanuel Durand adopte une ligne relativement pragmatique.
“La souveraineté ne doit pas être un masque pour vendre un produit moins bon”, explique-t-il. “Mais elle ne doit pas non plus être un masque pour du protectionnisme.”
Sa lecture repose davantage sur une logique de résilience et de continuité opérationnelle que sur une logique d’autarcie technologique.
“Nos alliés d’hier peuvent devenir les adversaires de demain. Il faut préparer des plans de continuité.”
Une approche qui reflète de plus en plus la manière dont les acteurs européens abordent aujourd’hui les sujets cloud, cybersécurité ou IA générative : non plus sous l’angle d’une rupture complète avec les plateformes américaines, mais sous celui de la réduction des dépendances critiques.
Au fond, Emmanuel Durand tente de repositionner Euratechnologies autour d’une idée simple : un incubateur ne peut plus seulement être un lieu physique ou un outil territorial. Il doit devenir une infrastructure de sélection, de connexion et d’accélération capable de produire des entreprises technologiques compétitives à l’échelle européenne.







