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“Entreprenez !”… Mon cul. Part. 4

Par Charles-Henri Gougerot-Duvoisin, co-fondateur d'Obvy

Mettre un premier orteil dans le grand bain met en émoi tous vos sens. Je ne saurais vous dire si c’est froid ou chaud, mais cela m’a provoqué un choc particulier. Plutôt drôle d’ailleurs, je crois avoir ressenti ça trois fois dans ma vie: une bagarre à une fête de village au collège, les minutes avant mon dépucellage, et le jour où Obvy était enfin disponible sur les stores d’applications. En l’écrivant, c’est un peu triste! 

Un choc brusque qui peut vous faire perdre la vue quelques millisecondes et vous faire voir des points colorés. Je ne sais pas si c’est un pic d’adrénaline, ou la manifestation d’un brusque «on/off» du cerveau. Ce n’est ni agréable ni désagréable au demeurant. C’est juste bizarre. Mais ce qui compte vraiment, c’est l’instant d’après. L’instant de la mesure. L’instant où l’on prend pleinement conscience que c’est vrai, disponible, vivant. Comme si les entrepreneurs étaient des docteurs Frankestein en puissance, les éclairs en moins. Il va maintenant falloir se mettre les villageois dans la poche pour éviter que le château soit attaqué à la fourche et à la torche, et faire preuve d’habilité dans les mots et dans les formes, dans les couleurs et les discours. Parce que l’histoire devient sérieuse, les attentes le deviennent tout autant. Et inutile de se mentir: on en fait des caisses. 

Parce que oui, le monde des start-up ressemble à un infini concours de bites.

Tout le monde a besoin de montrer, ou tout du moins faire croire qu’il a la plus grosse, la plus grande, la plus attirante. Mais ne regardez pas de trop près non plus, c’est gênant. Je ne trouve pas pour autant que ce soit mauvais. Du moins, que ce le soit complètement. Faire reluire l’engin et le montrer à l’univers comme l’une des merveilles du monde est tout ce qu’il y a de plus naturel. Lorsque l’on monte sa boîte et que la gestation est enfin terminée, c’est un nouveau né qu’il faut faire grandir, éduquer, cultiver. C’est un petit bout de soi, qui doit apprendre à intégrer et à restituer des valeurs profondes, idéalement saines. Cette boîte restera, même lorsqu’elle aura l’âge, le recul et les moyens de se passer de vous, un éclat de coeur qui aura toujours besoin de vous. Alors comme certains exhibent le bulletin de la petite ou du petit, et bien nous faisons pareil. 

La métaphore familiale est plus tendre que la phallique, mais bien moins proche d’autres aspects de la réalité. Parce que l’on ne se ment pas sur le bulletin de son gamin, mais l’on peut le faire sur certains points anatomiques. On ne se balade pas nu, on peut donc dire ce que l’on veut. On ne se balade pas le reporting à la main, on peut donc dire ce que l’on veut. C’est pareil. Et ça fait du bien de dire que ça va, que ça marche, que c’est sur la bonne voie. Même si la vérité n’est pas forcément en parfaite adéquation. Parce qu’il faut réussir, parce que l’on a peur de dire que ça ne va pas aussi bien qu’il le faudrait, que l’on se prend à se mentir, parfois, pour se faire du bien. Un petit plaisir solitaire qui veut dire beaucoup.

Les gens qui s’adonnent à ce genre d’exercice m’emmerdent royalement. Ce sont des couillons à la langue bien pendue qui s’adonnent à des envolées oratoires qui sentent bon le bidet. On y voit encore mieux les failles, comme si le locataire cachait la fissure du mur en s’y collant et en disant que tout est comme au premier jour en transpirant abondamment alors que le propriétaire lui demande simplement si le voisin du dessus est sympa. Et puis je me suis demandé pourquoi agir ainsi. Avant de réaliser que je pouvais, dans une certaine mesure, faire la même chose. J’ai alors compris ce qui pouvait pousser à déborder et, parfois, faire perdre le contrôle du flux. Je suis aussi un couillon. Mais on peut avoir ses raisons. Et elles sont peut-être plus louables que ce que l’on pourrait penser. Et ces fameuses raisons sont en réalité un catalyseur. 

L’entrepreneur, à ses débuts, est un être honteux. 

Gêné par ses performances, il jouera la carte du bonheur et de la glorification de ses actions. Frustré par ce qu’il propose à l’instant T, il en dira trop, histoire de combler le trou béant qu’il a le sentiment d’avoir sous les pieds. Et c’est un comble : vos carences vous affectent directement, elles n’ont pas d’impact direct sur la personne face à vous. Malgré tout, vous aurez tendance à les minimiser, les dissimuler, comme si vous aviez peur de faire du mal à votre interlocuteur. Mais en réalité, c’est vous que vous tentez d’épargner. Vous évitez un regard redouté si la vérité se fait trop présente. Parce que ce regard vous fera mal, parce que vous vous sentirez nul. On ne déçoit en réalité que rarement. C’est surtout soi-même que l’on désenchante. 

J’ai toujours tenté de garder une posture claire vis-à-vis de ce que moi, mon associé et mes collaborateurs proposons. Idem en ce qui concerne ce que nous visons. J’ai parfois exagéré, je vous l’accorde, mais j’ai très vite compris qu’il était plus avisé de dire que la mariée a un coeur grand comme ça mais de la corne aux pieds plutôt que de faire miroiter je ne sais quoi et que la déception soit violente. 

Je l’aime cette mariée. Je l’aime comme elle est, avec ses petites imperfections et ses mauvais côtés. J’aime ses caprices tout autant que ce qu’elle me promet. Je tente alors de faire accepter aux autres ses petits défauts plutôt que de les masquer derrière des barrières de mensonges. 

Je suis malgré tout concerné par ce concours, comme tout le monde. Et je vous jure qu’il n’est pas ce qu’il y a de plus mauvais, de plus hypocrite ou de plus détestable. Il est une réserve de forces inestimable. Il serait aisé de penser qu’il est l’ennemi de la vision, alors qu’il en est, d’une certaine manière, le moteur nécessaire. Se laisser rêver et partager ses pensées, aussi fugaces et embellies soient-elles, est aussi un élément central de la maturation de sa pensée, ainsi que de son exécution. Alors, la honte revêt sa plus belle robe et se mue en qualité. La gêne est un arbre, et ses fruits gorgés de vitamines. Croquez-les. N’ayez pas peur de la honte, ne vous sentez pas bête si vous en dîtes parfois trop, si vous cachez les bourrelets de votre projet en les enroulant dans du cellophane. C’est ce qu’il y a de plus humain. C’est aussi ce qui peut vous faire avancer. Parce que ce que vous racontez est d’une beauté éblouissante, vous voulez en faire une réalité. Et vous le ferez. Parce que votre détermination n’en sera que plus forte, vous irez puiser dans vos ressources pour faire du mirage une oasis bien réelle. 

Malgré ce que l’on peut évoquer, manifester, agiter sous le nez des autres, on se demande aussi souvent si l’on va dans le bon sens. Parce que oui, de temps à autres, on se demande si ce que l’on propose sert vraiment à quelque chose. Si c’est la bonne méthode, la bonne approche, la bonne proposition. Tout provoque le doute, redoutable, qui s’abat comme des vagues enragées sur les falaises de nos certitudes, de nos convictions, et qui, à la longue, et ce malgré les apparences, a le pouvoir de les éroder. Alors on continue à avancer, à s’augmenter, au sens propre, et parfois, on se galvanise face à certaines situations déconcertantes. C’est ça la magie de la honte. 

Elle peut tout aussi bien vous permettre d’ouvrir les portes de votre esprit que les claquer et en ôter les poignées, vous laissant prisonnier et en proie à vos angoisses. Vous avez le choix. Je ne fais pas l’apologie du mensonge, je le fustige. Je crois par contre au pouvoir de la gêne et de ce que l’on peut en retirer. Elle vous a sûrement déjà rendu service. Ne me faîtes pas croire que la honte ne vous a jamais fait embellir la réalité lorsque vous avez fait la connaissance de quelqu’un qui vous plaît. Tout est une question de dosage. Elle est le «bitter» du savant mélange que vous proposez à vos interlocuteurs. L’acidité de la honte vous pique la langue mais complète les saveurs de votre être, parce que ce qu’elle vous fait dire n’est, en réalité, jamais bien loin de la réalité. Elle est la projection de la vie à laquelle vous aspirez. Elle peut faire naître en chacun une inspiration retrouvée, un plan brillant dessiné à la va vite sur le voile de nos contradictions. Elle ouvre la voie à une nouvelle quête du vrai, d’un idéal. C’est sans doute une manifestation extrêmement pure de votre personnalité et de vos pensées les plus fidèles. La honte donne, enfin, la parole à ce qui sommeille au plus profond de vous. Elle est une phase de démonstration sans pudeur et pleine d’assurance, qui vous fera répondre par l’affirmative face à des situations que vous n’aviez jamais envisagé. 

Cela peut paraître affreux, mais ne vous acceptez jamais entièrement. L’acceptation de soi, dans son intégralité, est un bond en arrière. Comme le fait de mentir, il s’agit de la première étape vers la perte de soi et des autres. Vous ne vous trouverez pas dans l’insatisfaction, mais dans votre capacité à garder conscience que vous n’en proposerez jamais assez. Il n’est nullement question de s’auto flageller, ni de sombrer dans un océan d’éternels questionnements qui vous mutilent. De l’insatisfaction naîtra une gêne lorsque vous serez confronté à des questions bien réelles. Faîtes-en votre alliée. Il est tout à fait possible d’être heureux tout en n’acceptant pas pleinement l’acquis. Ce n’est pas une claque derrière la tête, mais un coup de pied au cul. Et il vous fera sans cesse aller plus loin. 

Il n’est pas question de ne pas avoir ou de perdre confiance en soi. Il faut être parfaitement conscient de ses qualités, mais aussi de ses lacunes. C’est en elles que réside le meilleur de ce que vous êtes capable de créer. Une lacune est un diamant brut. Elle n’est en rien une fatalité, elle doit être travaillée puis sertie sur un anneau que vous prendrez plaisir à offrir. Et les situations embarrassantes sont une manière puissante de mettre la main sur ces pierres précieuses, qui, de prime abord, auraient été mises de côté. Concours de bites et mines de diamants: il est toujours question de corps caverneux. Et des cavernes sortent parfois des merveilles. On y découvre aussi les fresques de notre passé, pourquoi pas de notre futur. Après tout entreprendre est, comme déjà évoqué, une matérialisation tout ce qu’il y a de plus cyclique de l’existence, dans sa forme originelle.

L’entrepreneuriat est un terrain propice aux névroses. Certains se transforment en monstres imbuvables, d’autres en menteurs pathologiques. Il est juste important de savoir que c’est tout sauf une obligation. Exploitez vous-même vos failles pour en tirer le meilleur. Explorez vos hontes les plus profondes, magnifiez-les. Elles vous redonneront du souffle, de l’espoir, de la constance, et du courage. 

Fini alors la vie de couillon, si l’on prend conscience de la mesure à s’imposer, des distances à tenir avec certains aspects de soi. La gêne prend une nouvelle dimension, évolue, et prend la forme d’une catharsis qui fera naître des solutions nouvelles, sous un angle inédit. 

Le contributeur 

Communicant de formation spécialisé en stratégie, Charles-Henri fait ses armes en agence de publicité et chez différents annonceurs dont Investance Partners, cabinet parisien de conseil en stratégie opérationnelle et gestion du changement dédié à l’industrie financière. Il y occupe alors le poste de responsable de la communication, du marketing et du GT Innovation. Il y est également formé, notamment sur des problématiques liées à la banque de détail. Charles-Henri rejoint par la suite la French Tech Bordeaux avant de lancer Obvy, le premier moyen de paiement universel dédié à la sécurisation des ventes et achats entre particuliers.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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Un commentaire

  1. Merci pour cet article bien rédiger et complet ..il faudrait aussi pensez a changé d état d esprit en France car pour certain (les moins assidu au travail ) la réussite rime inévitablement avec tricherie … pourquoi montrer la réussite comme une bête immonde ..
    Un proverbe chinois dit : « Quand le sage montre la lune avec son doigt, l’idiot regarde le doigt.

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