De l’électronique de puissance à l’OS industriel : la trajectoire de GYS ?
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L’industrie se reconfigure sous l’effet conjugué de l’électronique de puissance, du logiciel et de l’interconnexion des systèmes. Ses produits deviennent des architectures complexes, ses usines des environnements numériques, et ses cycles d’innovation des trajectoires longues. Invité de Perspective, Bruno Bouygues, dirigeant de GYS, entreprise basée à Laval et présente dans cent trente pays, décrit cette mutation : une transformation progressive, structurée, qui redéfinit la taille critique, les compétences et la place de l’Europe dans le jeu industriel mondial.
« On a quatre métiers. […] Le savoir-faire, c’est l’électronique de puissance »
En ouverture, Bruno Bouygues recadre le périmètre : « GYS, c’est une entreprise familiale que je dirige avec mon père Nicolas. On a quatre métiers. On fabrique du matériel de soudage, des chargeurs de batterie, des machines de chauffe par induction et du matériel pour réparer des voitures. Le savoir-faire, c’est l’électronique de puissance. »
Derrière ces lignes produits, un cœur technologique commun. L’entreprise dispose de « deux outils industriels, un en France, un en Chine », ainsi que de « quatre filiales dans l’Europe », et commercialise ses produits « au travers de distributeurs dans 130 pays ». L’ancrage est industriel, mais la profondeur est électronique et logicielle.
De l’électromécanique au logiciel : une trajectoire en trois cycles
Aux débuts de GYS, « nos produits, c’étaient des produits électromécaniques, finalement assez simples, avec des moteurs, des transformateurs », puis « l’ère de l’électronique est arrivée il y a une vingtaine d’années ». Les cœurs de machines ont été remplacés par des cartes électroniques « avec des composants passifs, puis des semi-conducteurs ».
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Avec ces semi-conducteurs, « le logiciel est arrivé. Puis aujourd’hui, les plateformes, l’intelligence, enfin, tous les sujets du quotidien sont entrés dans l’usine. » Bruno Bouygues poursuit : « Cela fait 22 ans que je dirige GYS. À la fin de ce trimestre, on finira une gamme de produits et donc on sera la troisième fois où l’on a changé complètement nos métiers. En 22 ans, on se sera réinventé trois fois. »
L’automobile comme révélateur de la complexité
Pour illustrer cette mutation, il prend l’exemple de la réparation automobile : « Il y a 20 ans, dans une voiture, vous aviez trois ou quatre nuances d’acier. […] Aujourd’hui, vous avez peut-être 140 nuances d’acier. » Le réparateur ne peut plus identifier seul les matériaux. « Donc, il faut qu’il y ait des algorithmes dans les machines qui fassent de la reconnaissance automatique de matériaux. »
Talents et R&D : superposer les compétences
La montée en complexité implique un ajustement permanent des équipes : « Il y a 20 ans, on avait besoin de mécaniciens. Il y a 10 ans, d’électroniciens. Aujourd’hui, on a besoin de codeurs. Mais on a toujours besoin de mécaniciens et d’électroniciens. Sauf qu’on a aujourd’hui un énorme besoin de codeurs en plus. »
GYS compte « un tout petit peu moins de 1000 personnes » et « à peu près 200 docteurs, ingénieurs, techniciens », dont un peu plus de la moitié au centre de R&D. Celle-ci couvre la mécanique, la mécatronique, la robotique, l’électronique, l’électrotechnique et trois grands départements logiciels : le cœur des machines (systèmes d’exploitation et outils de test), la communication industrielle (cobot, robot, ordinateur industriel, humanoïde) et les interfaces PC, tablettes et téléphones.
Faibles volumes, haute technologie, absence de standards
Ce qui caractérise l’industrie, c’est l’absence des volumes du grand public. Bruno Bouygues compare : « Dans l’environnement bureautique, tout est très maîtrisé. Les volumes sont en centaines de millions, voire de milliards de pièces par an. […] Quand vous allez dans le monde industriel, […] on fabrique 2 000 à 3 000 machines par jour. C’est-à-dire moins d’un demi-million de machines par an. »
La conséquence est structurelle : absence de standards et de solutions fondamentales prêtes à l’emploi. « Les grands industriels comme GYS font l’effort de développer les stacks, les systèmes d’exploitation, les applications, les outils de test, l’IA industrielle. Il faut tout fabriquer en interne puisqu’il n’existe rien. »
Robotique et humanoïdes : un horizon « 15-20 ans »
Sur les robots et humanoïdes, il insiste : « Les technologies […] arriveront à maturité dans 15-20 ans. » Ce décalage crée une tension avec des capitaux « plutôt sur des horizons de 5 à 10 ans ». D’où l’idée d’un « vrai projet européen, avec une vision européenne », capable de soutenir des cycles longs. Le modèle évoluerait d’« une usine locale pour servir un monde global » vers des « usines continentales ».
Europe : talents présents, capital à consolider
« En Europe, on a beaucoup de talent, donc ce n’est pas le sujet. » En revanche, il estime nécessaire de « mieux consolider les marchés financiers » et de sortir d’« une multitude de petites bourses mondiales ». Il évoque l’absence de « grands fonds de pension » capables d’« irriguer des grands projets technologiques ».
Il souligne également la question des composants : « Aujourd’hui, les dernières usines de composants ne sont pas en France. » Les États-Unis, observe-t-il, « mettaient beaucoup d’argent sur la table pour que les usines arrivent », ce qui appelle, selon lui, une réponse européenne.
Taille critique et explosion du code
L’évolution technologique modifie la taille de marché nécessaire pour amortir la R&D. Servir un marché domestique de 50 millions de personnes suffisait à l’époque électromécanique. Avec l’électronique puis les semi-conducteurs, il a fallu viser 150 à 250 millions. Aujourd’hui, avec les plateformes interconnectées, il évoque « plutôt des marchés domestiques de 300 à 400 millions ».
À l’échelle de GYS, qui réalise « à peu près 150 millions d’euros », Bruno Bouygues reconnaît : « C’est grand et c’est petit à la fois. » Sur un poste à souder, le logiciel serait passé d’environ 20 000 lignes de code il y a cinq ans à 1,5 million aujourd’hui, et pourrait atteindre 5 à 7 millions dans cinq ans.
« L’IA a tendance à commoditiser beaucoup de choses, mais pas l’industrie »
« Quand j’ai rejoint mon père chez GYS […], aller rejoindre une PME industrielle, c’était un choix original. » Vingt-deux ans plus tard, il observe : « Ce qui est assez intéressant avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, c’est qu’elle a tendance à commoditiser beaucoup de choses, mais pas l’industrie. »
Il précise : « L’industrie crée de la valeur incrémentale de plus en plus puisqu’on n’utilise pas d’IA ou très peu à part dans les bureaux, on va plutôt développer des systèmes experts. » Et conclut : « Les floors de production modernes, ce sont les nouveaux terrains de jeu des ingénieurs d’aujourd’hui. »
Vers un “OS industriel” ?
En conclusion, Bruno Bouygues évoque la poursuite du développement de « plateformes industrielles » pour mieux servir les clients, et « peut-être, demain, les proposer à d’autres industriels ». Il cite l’exemple de Dassault. L’hypothèse résume l’enjeu : l’industrie devient l’un des terrains les plus exigeants du logiciel, et une architecture commune reste à construire.







