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Crowdfunding et banques, je t’aime moi non plus ?

Il fallait s’en douter, les banques n’allaient pas rester bien longtemps les bras croisés. D’abord ignoré par les institutionnels, le crowdfunding – et ses chiffres – attire désormais l’œil des banquiers. Rien qu’en 2014, les montants levés sur les différentes plates-formes ont presque doublé. Les banques et les assurances se sont alors penchées sérieusement sur ces nouveaux acteurs qui non seulement permettent de lever des fonds, mais aussi de rassembler des communautés fières de participer à un projet et susceptibles de leur apporter ainsi une visibilité supplémentaire.

Bien sûr, on ne parle pas des plates-formes de dons avec contreparties – les banques n’ont que faire des t-shirts, cartes postales et autres goodies de remerciements – mais des sites d’investissement en capital ou de prêts de pair à pair. En 2014, sur les 74% des 154 millions d’euros levés, près de 74% l’étaient sous ces deux formes (88,4 millions d’euros pour le crowdlending, et 25,4 millions d’euros pour le crowdequity), selon l’Association Financement Participatif France.

Résultat, depuis quelques semaines, l’enthousiasme des institutionnels pour cette méthode de financement se manifeste à coup d’accords avec les plates-formes. S’ils peuvent apporter de la volumétrie à un secteur qui ne demande qu’à se développer, leur arrivée soulève des questions dans le milieu : remet-elle en cause le modèle du crowdfunding comme alternative de financement au circuit classique ? Compromet-elle le rêve de précurseurs un brin rebelles de briser le quasi-monopole des banques dans la distribution des crédits aux entreprises ? Et plus simplement, touche-t-elle à la sémantique même du crowdfunding, le financement par la foule – et la foule avant tout – en français ?

Groupama Banque vise 10% des encours en crowdlending d’ici à 2020

« Nous ne voulons pas casser le modèle du crowdlending, mais simplement l’accompagner » rassure Bernard Pouy, le directeur général de Groupama Banque, qui a annoncé le mois dernier qu’elle allait contribuer à hauteur de 100 millions d’euros sur Unilend, une plate-forme de prêts de pair à pair, dans les quatre prochaines années. Sa stratégie : apporter les sommes qui manquent aux projets pour les aider à atteindre leur objectif de levée.

Pour ne pas remplacer la foule comme principale source de financement, son groupe argue qu’il s’est engagé à ne pas participer à plus de 20% de chacun des dossiers de crédit qui arrivent sur Unilend. Et les 100 millions d’euros seront injectés progressivement : environ 5 millions en 2015, 15 millions en 2016, 30 millions en 2017 et 50 millions en 2018. « Ces plates-formes ne sont pas des concurrentes. Elles représentent un bon canal d’accès aux artisans et aux TPE, ce qui complète notre portefeuille en nous permettant d’adresser des entreprises qui n’ont pas beaucoup de temps à consacrer à la recherche de financements » ajoute M. Pouy.

C’est lors d’un congrès organisé en octobre 2014 qu’il rencontre Nicolas Lesur, le fondateur d’Unilend. Convaincu par son discours, les discussions s’enchaînent et un accord est trouvé quelques semaines plus tard, jusqu’à l’annonce du partenariat en janvier. Au-delà du montant important, Groupama se fixe aussi des objectifs substantiels : « d’ici deux à trois ans, nous espérons que le crowdfunding et le crowdlending représenteront environ 10% de nos encours, et jusqu’à 20% de notre production annuelle » précise M. Pouy.

De nouveaux clients particuliers pour les plates-formes

Si Groupama Banque a fait le choix de s’impliquer directement dans le financement des projets sur les plates-formes, d’autres banques adoptent une stratégie différente : ouvrir leur réseau de clients, sans investir directement, afin d’élargir leur gamme de produits. Début février, c’était le Crédit Coopératif qui annonçait à son tour une convention de partenariat avec WiSEED. « L’objectif est double : permettre à des entreprises clientes du Crédit Coopératif – et préqualifiées par les équipes du Crédit Coopératif – de trouver des financeurs en fonds propres sur WiSEED, et proposer l’offre de WiSEED aux clients particuliers du Crédit Coopératif » détaille Stéphanie Savel, la présidente de WiSEED. La jeune plate-forme basée à Toulouse en attend également d’autres bénéfices comme un accès à du financement bancaire pour les start-up financées via WiSEED – et les accompagner ainsi dans la durée – ou encore des opérations d’information et de sensibilisation des particuliers à la finance participative.

Ici, les particuliers restent donc les bailleurs de fonds. « Chez WiSEED, nous sommes très attachés à promouvoir le financement par la foule. Nous voulons démocratiser l’investissement des particuliers dans le non coté, raison pour laquelle nous proposons à des particuliers d’investir dès 100 euros dans de jeunes entreprises innovantes » souligne Mme. Savel.

Pour les banques, ces accords s’inscrivent aussi sur fond de transformation numérique, à l’heure où les start-up de la FinTech veulent elles aussi bousculer la finance. Après Uber dans les taxis et Airbnb dans l’hôtellerie, le succès aux Etats-Unis de Lending Club, fondé par le Français Renaud Laplanche, dans le crédit fait prendre le sujet au sérieux : plus de 7,6 milliards de dollars de prêts entre particuliers ont été octroyés depuis le lancement du site en 2006, un rythme qui s’accélère. Lors de son introduction en Bourse en décembre, la valorisation de la société a franchi les 5,4 milliards de dollars.

L’esprit du crowdfunding cassé ?

Mais que ce soit Lending Club avec Union Bank ou, outre-Manche, la Royal Bank of Scotland avec Funding Circle, les accords entre les institutionnels et les plates-formes de crowdfunding ne sont pas si nouveaux. Même en France, KissKissBankBank, l’un des précurseurs, avait déjà noué un partenariat dès 2010 avec la Banque Postale pour soutenir des projets. Sans parler de ses partenariats avec d’autres acteurs non financiers, mais complémentaires, comme le CNC (le Centre national du cinéma et de l’image animée) ou le Festival d’Avignon. Mais on était encore loin des sommes désormais évoquées dans l’Hexagone. « Annoncer des partenariats avec des montants délirants, ce n’est pas notre vision » tacle Vincent Ricordeau, le cofondateur de KissKissBankBank aux côtés d’Ombline Le Lasseur et Adrien Aumont.

Alors quelle idée lui a pris de signer avec Gan Assurances pour Lendopolis, son site de prêts P2P ? « Sur KissKissBankBank et HelloMerci, il n’y a pas de gestion du risque, car il s’agit de dons et de philanthropie. A contrario, sur Lendopolis, il y a une promesse de retour sur investissement, donc un risque à appréhender et à couvrir » explique-t-il. Pour cela, l’entreprise travaille déjà avec l’ordre des experts-comptables pour présélectionner les dossiers et valider la cohérence des documents financiers. Gan Assurances vient s’ajouter comme une seconde brique pour créer une attestation qui majore ou minore la notation de l’entreprise, et rassurer les prêteurs. Par la suite, l’assureur peut aussi proposer Lendopolis à ses agents et à son réseau de TPE clientes, et ses investisseurs potentiels.

Experts-comptables, notations des entreprises… Faut-il s’étonner de voir le crowdfunding appliquer les méthodes du secteur bancaire ? « Il faut changer le monde de la finance, et le meilleur moyen d’y parvenir est de le changer de l’intérieur » estime Vincent Ricordeau. Mais pas à n’importe quel prix cependant : « les banques et les assurances doivent compléter, pas se substituer au public. Et ceux qui viennent de la finance et se lancent dans le crowdfunding, parfois en créant leurs propres plates-formes, ne doivent pas apporter les mauvaises pratiques de la finance. Il faut respecter l’ADN du financement participatif pour que le public continue de contribuer au financement de l’économie. Il ne faut surtout pas les remplacer par l’opacité qu’ont les véhicules intermédiés, sans quoi on tuera le crowdfunding ».

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Olivier Harmant

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