Ce que révèle l’audition de la ministre du Numérique Anne Le Hénanff à l’Assemblée Nationale.
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Dans un contexte politique instable où le portefeuille du Numérique a déjà changé de titulaire à quatre reprises, l’exercice aurait pu n’être qu’un passage convenu devant la commission des affaires économiques. Il s’est pourtant révélé plus instructif que prévu.
Derrière la présentation d’Anne Le Hénanff, ministre chargée du Numérique et de l’Intelligence artificielle, d’une stratégie ordonnée en quatre piliers (fondations numériques, soutien à l’offre, régulation et protection des citoyens) les députés ont progressivement déplacé le centre de gravité de la séance. Non pas vers un débat d’intentions, largement partagées, mais vers une mise à l’épreuve de leur robustesse face aux contraintes techniques, juridiques, industrielles et politiques.
Trois lignes de fracture ont ainsi structuré les échanges, révélatrices de ce que signifie désormais gouverner le numérique.
La souveraineté à l’épreuve de l’extraterritorialité
Dès l’introduction, la ministre installe le cadre : la souveraineté ne signifie plus autarcie, mais capacité à choisir, qualifier, sécuriser et gouverner. Data centers localisés en France, qualification SecNumCloud, commande publique orientée vers des offres de confiance constituent les instruments centraux de cette approche. C’est précisément cette définition qui est contestée tout au long de l’audition.
Toutes sensibilités confondues, les députés ramènent le débat sur un terrain plus frontal. Aurélien Lopez-Ligori (Rassemblement national) interroge directement la valeur des labels de confiance dès lors que les infrastructures reposent sur des technologies ou des capitaux soumis à des lois extraterritoriales. À ses yeux, la souveraineté ne peut être compatible avec une dépendance juridique persistante aux cadres américains.
La localisation géographique ne suffit plus. Un data center implanté en France, financé par des capitaux étrangers ou opéré avec des briques technologiques non maîtrisées, peut-il encore être considéré comme souverain ?
La réponse de la ministre est constante : distinguer l’investisseur de l’opérateur et raisonner par niveaux de protection et de risques. La souveraineté devient alors un continuum, et non un statut binaire.
Cette approche, assumée comme pragmatique, produit toutefois un effet politique immédiat : elle déplace la responsabilité vers les utilisateurs et les acheteurs publics. À eux d’arbitrer le bon niveau de qualification, au bon endroit, pour les bonnes données. La souveraineté n’est plus un absolu garanti par l’État, mais une architecture conditionnelle, dépendante d’arbitrages techniques et contractuels.
La stratégie confrontée à l’exécution
Le second point de tension est moins idéologique, mais plus redoutable : celui de la mise en œuvre.
Sur le papier, les outils existent : transposition de NIS2 via la loi Résilience, loi SREN, référentiels de cybersécurité, filtre anti-fraude, encadrement des plateformes, doctrine de commande publique numérique. Mais, au sein de la commission, les questions convergent vers un même irritant : les décrets manquent, les calendriers restent flous, les capacités opérationnelles tardent à se matérialiser.
Le cas de l’article 31 de la loi SREN cristallise cette tension. Pensé comme un verrou stratégique pour définir des critères de souveraineté, notamment capitalistiques, applicables aux clouds hébergeant des données sensibles de l’État, il attend toujours son décret d’application. Là encore, Aurélien Lopez-Ligori rappelle que la souveraineté se joue moins dans les intentions que dans la capacité à produire des normes opposables.
La ministre annonce une publication imminente. C’est l’un des rares moments de l’audition où un livrable concret semble à portée.
Même logique pour le filtre anti-fraude : le principe est acté, l’urgence reconnue, mais l’opérateur désigné et les moyens humains font encore l’objet d’arbitrages. La souveraineté se joue ici dans des détails administratifs : lignes budgétaires, compétences disponibles, chaînes de décision. La difficulté n’est plus de légiférer, mais de tenir la cadence d’exécution face à des acteurs privés rapides, globaux et techniquement intégrés.
La confiance des citoyens face aux usages réels
Le troisième enseignement de cette audition relève du champ sociétal et constitue, sans doute, le terrain le plus sensible politiquement.
Deepfakes à caractère sexuel, entraînement des IA sur des contenus collectés par défaut, arnaques massives, exposition précoce des mineurs aux écrans et aux plateformes : les députés déplacent le débat vers le vécu numérique des citoyens.
Sur ce terrain, Lisa Belluco (Les Écologistes) alerte sur les effets concrets du numérique sur les enfants et l’éducation, pointant une tension persistante entre discours de protection et logiques industrielles à l’œuvre dans l’EdTech. De son côté, Karim Ben Brahim (Socialistes) élargit la focale aux infrastructures du quotidien, en alertant sur l’extinction programmée des réseaux 2G et 3G et ses conséquences potentielles sur des services critiques de sécurité et d’assistance.
Là où la stratégie met en avant infrastructures et compétitivité, les questions portent sur le consentement, la protection et la capacité réelle de l’État à faire respecter les règles.
La ministre invoque un arsenal juridique existant (RGPD, DSA, droit pénal) et une logique de réaction immédiate : saisines, retraits de contenus, sanctions possibles. Elle s’appuie également sur des rapports et des textes en préparation, esquissant une trajectoire progressive.
Mais le malaise demeure. Le cadre existe, pourtant il est constamment testé, contourné, repoussé par les plateformes. L’enjeu n’est plus seulement normatif, il est systémique : comment imposer des contraintes de conception, des mécanismes de consentement explicites et des responsabilités claires à des systèmes conçus pour l’échelle et la vitesse ?
Sur la protection des mineurs comme sur la lutte contre les arnaques, le consensus sur l’urgence est large. Ce qui manque encore, ce sont des preuves d’impact et des outils dissuasifs visibles. Là encore, la stratégie se heurte à l’épreuve du terrain.
Ce que révèle l’audition, au-delà des échanges
Malgré une fébrilité perceptible chez plusieurs intervenants, ministre comprise, cette audition acte que le numérique n’est plus traité comme un secteur parmi d’autres, mais comme un champ régalien fragmenté, à la croisée des enjeux de souveraineté, de sécurité, de compétitivité et de confiance sociale.
La ministre défend une ligne cohérente : réduire les dépendances plutôt que promettre une indépendance totale ; gouverner par la qualification, la commande publique et le cadre européen ; assumer une souveraineté graduée, outillée, pragmatique.
Les députés, eux, posent une question plus politique, désormais centrale : jusqu’où l’État est-il prêt à aller pour reprendre le contrôle, y compris lorsque cela implique de renoncer à certaines facilités industrielles ou à des partenariats dominants ?






