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Souveraineté industrielle : sans souveraineté des données, pas de souveraineté tout court

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La souveraineté industrielle est revenue au centre des agendas politiques, avec ses relocalisations, plans d’investissement, stratégies sectorielles, subventions ciblées. Partout, les États cherchent à reprendre la main sur leurs capacités productives. Mais derrière les annonces de nouvelles usines et infrastructures, un angle mort persiste, et que Natan Linder, fondateur et CEO de Tulip Interfaces, a mis en exergue lors de son intervention à Davos hier, où il a rappelé que la souveraineté industrielle ne se joue plus seulement dans l’acier, le béton ou les machines, mais dans la donnée.

Une souveraineté pensée sans son infrastructure invisible

Les politiques industrielles continuent de raisonner selon des schémas éprouvés : produire plus localement, sécuriser des chaînes d’approvisionnement, financer des capacités industrielles jugées stratégiques. Si cette logique n’est pas erronée, elle est incomplète et n’appréhende pas suffisamment les innovations qui transforment profondément l’industrie contemporaine.

Car dans l’industrie actuelle, la capacité à produire dépend de plus en plus de la capacité à capter, structurer, partager et exploiter la donnée issue du terrain, comme le rappelait Bruno Bouygues, CEO de GYS. Données de production, de qualité, de maintenance, de traçabilité, de conformité ou de sécurité : sans cette couche informationnelle, les chaînes industrielles deviennent non seulement rigides, mais vulnérables aux chocs.

Natan Linder le formule ainsi : « Nous devons considérer chaque salarié comme un travailleur de la connaissance ». Il ajoute immédiatement que le terme même de « travailleur de la connaissance » pose problème, car il trace artificiellement une frontière entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent. Dans l’industrie moderne, cette frontière n’a plus de pertinence opérationnelle.

La donnée comme condition de la transformation continue

L’usine d’aujourd’hui doit être dotée de systèmes capables de guider l’action, de documenter les décisions et d’améliorer les processus en continu. Sa modernisation ne se limite pas à son automatisation.

« L’enjeu est de transformer l’expertise métier en systèmes permettant aux organisations de se transformer en continu », explique-t-il. Cette transformation repose sur une hybridation profonde entre le monde physique et le monde numérique. Les gestes, les contraintes matérielles, la sécurité et la variabilité des environnements de production doivent dialoguer en temps réel avec des systèmes numériques capables d’apprendre, d’anticiper et de se reconfigurer.

Sans souveraineté sur ces flux de données, aucune souveraineté industrielle durable n’est possible. Les usines peuvent être localisées, mais les décisions restent dépendantes d’infrastructures logicielles, de standards, de plateformes et de cadres réglementaires souvent extraterritoriaux.

L’Europe face à son propre paradoxe

L’Europe dispose d’une tradition industrielle forte, d’un tissu d’ingénierie dense et d’une base productive diversifiée. Mais elle peine à opérer rapidement des reconfigurations industrielles à grande échelle.

« L’Europe est chère, compliquée, fragmentée », observe Natan Linder. Cette fragmentation ne tient pas seulement aux coûts ou aux normes. Elle tient à la difficulté de faire circuler la donnée industrielle entre sites, entre pays, entre acteurs publics et privés, dans un cadre à la fois sécurisé et opérationnel.

Dans un contexte où les chaînes de valeur se déplacent et se recomposent, la donnée devient un facteur de vitesse. Or la vitesse est aujourd’hui un déterminant stratégique. Autre point souligné lors de son intervention : malgré deux atouts majeurs que sont l’Europe centrale et orientale et la proximité de l’Afrique du Nord, l’Europe n’a pas encore appris à orchestrer ces espaces comme un système industriel élargi.

La souveraineté des données, bien au-delà du cloud

Réduire la souveraineté des données à une question de localisation des serveurs serait une erreur de diagnostic. La souveraineté industrielle suppose de pouvoir partager des données de production entre acteurs, de standardiser des formats et de bâtir des architectures interopérables, tout en respectant des exigences élevées de sécurité et de conformité.

Dans l’industrie, cette donnée n’est pas abstraite, elle décrit des gestes, des incidents, des non-conformités, des choix opérés sous contrainte, et si ces données restent enfermées dans des silos, l’IA industrielle ne peut pas passer à l’échelle.

« La question est de savoir à quelle vitesse la politique publique peut évoluer pour rendre cela possible », souligne Natan Linder, en liant explicitement souveraineté des données et capacité d’exécution industrielle.

Défense, industrie et données, un lien devenu explicite

Ce lien apparaît avec encore plus de netteté lorsqu’il évoque les secteurs de la défense et de l’aéronautique. Dans ces domaines, la chaîne industrielle est indissociable de la sécurité nationale. La capacité à produire rapidement, à maintenir des équipements et à adapter des systèmes dépend directement de la circulation et de la maîtrise des données industrielles.

Sans gouvernance claire de la donnée, sans capacité à l’exploiter localement et sans écosystèmes industriels capables de collaborer sur des bases informationnelles communes, la souveraineté reste théorique. La Grande-Bretagne a récemment engagé un changement de doctrine, visant à faire de la réglementation non plus seulement un cadre de contrôle, mais un levier de projection industrielle.

La ministre chargée de l’économie numérique, Liz Lloyd, a rappelé à cette occasion : « Les innovateurs britanniques ne devraient pas être freinés par une bureaucratie inutile. Nous disposons d’entreprises de rang mondial dans la robotique et les technologies de défense, mais la réglementation n’a pas suivi le rythme de leurs innovations. »

Selon elle, cette situation justifie une mise à jour du cadre existant : « Nous mettons à jour les règles afin qu’elles soient adaptées aux technologies modernes, en supprimant les obstacles qui empêchent ces entreprises de croître et de rivaliser à l’échelle mondiale. »

Un infléchissement susceptible d’inciter certains États membres de l’Union européenne à dépasser l’approche actuelle, où la régulation tient lieu de marqueur identitaire, et à se réinterroger sur ses finalités et ses effets économiques.

Fondée par Natan Linder, Tulip développe une plateforme logicielle industrielle conçue pour connecter le terrain (opérateurs, lignes de production, équipements) aux systèmes numériques de l’entreprise. Son approche repose sur des applications modulaires (composable apps) déployables localement dans les usines, permettant de capter, structurer et exploiter en temps réel les données de production, de qualité, de maintenance ou de conformité.

Tulip vient de lever cent vingt millions de dollars en série D, valorisant la société à 1,3 milliard de dollars, dans un tour mené par Mitsubishi Electric, assorti d’un partenariat stratégique. L’entreprise a également renforcé son pôle R&D en Israël après l’acquisition de la startup Akooda, spécialisée dans l’analyse des flux de travail et des données organisationnelles. Présente sur plus de 1 000 sites industriels dans 45 pays, Tulip équipe désormais des dizaines de milliers d’opérateurs de terrain.

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