OVHcloud veut changer d’échelle et revendique désormais une ambition européenne
📩 Pour nous contacter: redaction@fw.media
À l’occasion de la publication de son chiffre d’affaires du premier trimestre 2026, OVHcloud n’a pas seulement livré un point d’étape financier. Lors d’un webinaire organisé avec les investisseurs, Octave Klaba, récemment revenu aux commandes opérationnelles, a surtout cherché à clarifier un repositionnement stratégique. Le message est désormais clair : le groupe entend s’affirmer comme un acteur européen du cloud à part entière, et non plus uniquement comme un champion français de la souveraineté numérique. Décryptage.
Une exposition française encore dominante dans les revenus
OVHcloud a réalisé 275 millions d’euros de chiffre d’affaires au premier trimestre, affichant une croissance organique de 6 %. Le groupe compte aujourd’hui plus de 1,6 million de clients, opère 46 data centers et emploie environ 3 000 collaborateurs. Malgré cette empreinte industrielle, la structure des revenus reste très concentrée.
Près de 50 % du chiffre d’affaires est encore réalisé en France, un niveau que le dirigeant considère désormais comme un facteur significatif de vulnérabilité. « On voit très bien qu’en ayant 50 % du chiffre d’affaires en France, dès que la France tousse, nous on tousse aussi », souligne Octave Klaba, qui pointe par la même occasion le décalage entre le potentiel du modèle et son exécution actuelle. « Dans un cloud provider, on a le moyen d’être indépendant des saisonnalités ou des effets macro de certains pays, puisqu’on est global par nature. »
Un marché européen du cloud en forte expansion et un momentum inédit
OVHcloud estime le marché européen du cloud à environ 86 milliards d’euros, avec une part dite souveraine appelée à croître fortement à l’horizon 2026. À titre de comparaison, le marché européen des télécommunications est évalué autour de 265 milliards d’euros, mais avec une croissance nettement plus modérée.
Selon les projections évoquées, le cloud devrait dépasser les télécommunications en valeur au cours de la prochaine décennie, et Octave Klaba souhaite que cette dynamique constitue le socle macroéconomique de l’ambition européenne d’OVHcloud.
La souveraineté repositionnée comme levier économique
Historiquement associé au cloud souverain français, OVHcloud souhaite ajuster son discours. Si la souveraineté reste centrale, elle doit désormais être pensée comme un attribut industriel exportable, et non comme un cadre strictement national.
« Notre réponse n’est pas uniquement française », insiste Octave Klaba. « Quand on développe un produit sécurisé, on ne s’adresse pas seulement au secteur public, mais aussi aux entreprises privées. »
Il évoque des besoins concrets en matière de chiffrement, d’isolation des environnements, de réseaux privés et de conformité réglementaire, notamment pour les opérateurs d’importance vitale et les secteurs soumis à de fortes contraintes.
La certification SecNumCloud, souvent perçue comme un standard franco-français, s’inscrit dans cette vision élargie. « Si on sait faire SecNumCloud à Paris, on sait le faire à Milan, on sait le faire à Berlin », affirme le dirigeant, suggérant une capacité de réplication industrielle à l’échelle européenne.
Une stratégie d’infrastructure fondée sur des régions européennes
Cette ambition se traduit dans l’organisation physique du réseau. OVHcloud raisonne désormais en régions, et non plus uniquement en pays, chaque région reposant sur plusieurs data centers interconnectés destinés à fonctionner de manière coordonnée.
Paris constitue la première région mature, Milan est entrée en production récemment, et Berlin a été annoncée pour une ouverture au premier trimestre 2027. « C’est beaucoup plus de redondance que ce que l’on proposait auparavant », précise la direction, mettant en avant des architectures capables de répondre aux exigences de continuité de service des grandes entreprises européennes.
Cette approche vise à rapprocher OVHcloud des standards multi-zones des hyperscalers, tout en conservant une maîtrise complète de l’infrastructure et des flux de données sur le sol européen.
Une ambition de marque et d’acquisition à long terme
Ce repositionnement ne se limite pas à l’infrastructure et concerne également la notoriété et l’acquisition client. Octave Klaba formule un objectif explicite à l’horizon 2030. « La question que je pose aux équipes, c’est comment faire en sorte qu’en 2030, tous les citoyens européens sachent qu’OVH existe. Comment faire pour que leur parcours numérique démarre chez nous, puis qu’ils puissent grandir et consommer l’ensemble de nos produits. »
Ce propos renvoie à une stratégie de long terme fondée sur le self-service, la montée en gamme progressive et l’augmentation du revenu moyen par client. Reste que la communication d’OVHcloud demeure limitée, contrainte par une culture technologique très forte où l’on considère encore souvent que le produit se suffit à lui-même. Pour soutenir ses ambitions, le groupe devra investir davantage dans sa communication et corriger ce biais, un véritable enjeu culturel.
Une exécution commerciale identifiée comme priorité
Si les fondations techniques sont jugées solides, l’exécution commerciale reste, selon son fondateur, le principal chantier à venir. « Les produits sont là, les data centers sont là. Ce qu’il reste à faire, c’est caler la force commerciale et le go-to-market », reconnaît Octave Klaba.
L’organisation actuelle, historiquement structurée par pays, est remise en question. Elle n’est pas jugée optimale pour une acquisition digitale paneuropéenne, ni pour la signature de contrats corporate de grande ampleur.
Le même constat s’applique à l’expérience client. « Créer un compte, mettre une carte bancaire, démarrer les produits, les utiliser, le support : tout cela a une importance vitale », admet-il, en soulignant les efforts en cours sur le site web, l’espace client et les outils de support.
Une lecture économique de la concurrence européenne
Face aux initiatives concurrentes portées par de grands groupes industriels autour du cloud souverain, le dirigeant adopte une approche factuelle. « Technologiquement, bravo », concède-t-il, tout en interrogeant leur viabilité économique. « La complexité qu’ils ont mise en place, combien cela va-t-il coûter ? Est-ce que les clients vont savoir payer ? »
Sans les nommer, Octave Klaba fait référence aux initiatives de cloud souverain portées par de grands groupes industriels en partenariat avec des hyperscalers, notamment S3NS, la coentreprise de Thales et Google Cloud.
À l’inverse, OVHcloud revendique une capacité à mutualiser ses investissements à l’échelle européenne.
« Ce type d’offre, il faut pouvoir la proposer partout, pas juste en France », insiste-t-il.
Une discipline financière présentée comme condition de crédibilité
Cette ambition européenne s’accompagne d’objectifs financiers clairs, avec une croissance annuelle attendue comprise entre 5 et 7 %, une marge d’EBITDA ajusté entre 30 et 32 % et un retour à un free cash-flow positif. Le groupe insiste également sur sa maîtrise de la chaîne d’approvisionnement et sur une anticipation accrue de ses achats de serveurs et de composants, afin de sécuriser ses investissements et ses marges dans un contexte de tensions industrielles.
Une ambition posée, une exécution encore attendue
« Je ne veux pas revenir raconter des salades », conclut Octave Klaba. « Je veux revenir quand on aura des certitudes. »
Le repositionnement stratégique est clairement annoncé, la question n’est donc plus celle de l’intention, mais celle de la capacité d’OVHcloud à aligner son organisation commerciale, son expérience client et sa discipline financière avec cette ambition européenne. Les prochains exercices permettront de mesurer si cette trajectoire peut se traduire durablement dans les chiffres.
Le marché européen du cloud reste largement dominé par les hyperscalers américains. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud concentrent à eux trois environ 60 à 65 % du cloud public mondial, avec des chiffres d’affaires annuels dépassant chacun plusieurs dizaines de milliards de dollars. Leur avance repose sur une couverture mondiale, une profondeur fonctionnelle étendue et une capacité d’investissement hors norme.
Face à eux, le cloud européen demeure fragmenté. Des acteurs comme Scaleway en France, IONOS en Allemagne ou Aruba Cloud en Italie se positionnent principalement sur des segments ciblés, souvent orientés développeurs, PME ou souveraineté nationale. Leurs chiffres d’affaires se situent généralement entre quelques centaines de millions d’euros et moins d’un milliard, avec une couverture géographique plus limitée.
D’autres acteurs européens, comme Claranet, opèrent davantage comme fournisseurs de services managés et d’intégration cloud que comme clouds industriels. Leur valeur ajoutée réside dans l’accompagnement, la migration et l’exploitation d’environnements hyperscalers ou hybrides, plutôt que dans la maîtrise complète de l’infrastructure.
Dans ce contexte, OVHcloud occupe une position singulière. Avec un chiffre d’affaires annuel légèrement supérieur au milliard d’euros, 46 data centers, 1,6 million de clients et une intégration verticale de bout en bout, le groupe est le seul acteur européen à combiner une telle base industrielle avec une présence multi-pays structurée. Sa stratégie vise à se situer entre deux mondes : proposer une alternative crédible aux hyperscalers sur l’infrastructure et la conformité, tout en se distinguant des clouds européens plus spécialisés par une capacité de mutualisation et de montée en charge à l’échelle du continent.







