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Israël, chasse gardée du capital américain : pourquoi les VCs européens sont absents des cap tables

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En 2025, l’écosystème technologique israélien a levé 15,6 milliards de dollars, tandis que les opérations de sortie ont atteint 74 milliards de dollars. Parmi elles, le rachat de Wiz par Google pour 32 milliards de dollars constitue un point de repère. La cybersécurité, à elle seule, concentre 4,4 milliards de dollars investis sur 130 tours. Israël s’inscrit ainsi dans le groupe restreint des places mondiales capables d’absorber et de redistribuer des volumes significatifs de capital, aux côtés de San Francisco, New York, Londres et Boston.

Ce dynamisme contraste avec la quasi-absence des fonds européens dans les tours de table.

Dor Lee-Lo Managing Partner de IBI Tech Fund a analysé près de 280 cap tables de startups israéliennes sur la période récente et constate qu’environ 7 % seulement de ces entreprises comptent un VC européen indépendant parmi leurs investisseurs. Plus significatif encore, 86 % des tours d’amorçage de grande taille (31 sur 36) ne comportent aucune participation européenne. D’une opération à l’autre, les configurations se répètent, dominées par des investisseurs américains et israéliens.

Une trajectoire historiquement orientée vers les États-Unis

Pour comprendre cette asymétrie, il faut revenir à la manière dont les fonds américains ont construit leur présence en Israël. Pendant plusieurs décennies, le parcours typique d’une startup israélienne reposait sur le séquence : financement initial par des acteurs locaux, suivi d’une relocalisation (souvent le CEO et les fonctions commerciales) aux États-Unis, et ce généralement à l’approche d’une série A.

C’est dans ce contexte que des fonds comme Sequoia Capital, Greylock Partners, Bessemer Venture Partners ou Accel ont progressivement noué des relations étroites avec les fondateurs israéliens. Ces rencontres ne se faisaient pas à Tel-Aviv, mais dans la Silicon Valley ou à New York, à un moment où les entreprises avaient déjà validé une première traction.

Au fil du temps, ces interactions répétées ont produit un double effet, d’une part, une familiarité avec les profils de fondateurs, souvent issus d’unités technologiques militaires (ex 8200 – ISNU, l’équivalent de la NSA américaine), avec une forte capacité d’exécution. D’autre part, la constitution de réseaux d’accès privilégiés, alimentés par les entrepreneurs eux-mêmes, qui recommandent les investisseurs aux générations suivantes.

Une fois cette connaissance accumulée, les fonds américains ont progressivement déplacé leur point d’entrée en amont, intervenant directement au stade seed.

L’Europe, en dehors de la boucle d’apprentissage

Les fonds européens n’ont, dans l’ensemble, pas suivi cette trajectoire. D’une part car les startups israéliennes se sont rarement implantées en Europe pour leur développement commercial, fait limitant les occasions d’interaction avec les investisseurs locaux. En conséquence, ces derniers ont peu développé de réseaux, de références ou de capacité à évaluer ces profils dans des conditions comparables à leurs homologues américains.

L’écart s’explique par une accumulation d’absences: sans exposition aux séries A ou B, il devient difficile de se positionner en amont, sans réseau de fondateurs, l’accès au deal flow reste fragmenté, et sans historique d’investissement, la conviction tarde à se construire.

Ce mécanisme est d’autant renforcé par la dynamique des “repeat founders”, car une part importante des entrepreneurs israéliens ayant levé des tours significatifs ont déjà connu une première sortie, souvent vers des groupes américains comme Palo Alto Networks, Fortinet ou Akamai Technologies. Ces exits renforcent leurs liens, consolidant un cercle relationnel relativement fermé.

Des barrières économiques et organisationnelles

À ces facteurs historiques s’ajoutent des contraintes plus opérationnelles. Les niveaux de valorisation observés dans les tours d’amorçage israéliens, entre 100 et plusieurs centaines de millions de dollars post-money, contrastent avec les standards européens, où les tickets de seed restent souvent compris entre 3 et 5 millions d’euros. Cette divergence limite mécaniquement la capacité des fonds européens à intervenir comme investisseurs principaux.

Par ailleurs, le deal flow israélien circule depuis plus de dix ans au sein de réseaux structurés (anciens de certaines unités militaires, cercles restreints de fonds d’amorçage) qui privilégient leurs réseaux existants.

Quelques acteurs européens ont néanmoins contourné ces obstacles en investissant dans l’infrastructure locale. Des fonds comme Cardumen Capital ou Angular Ventures ont structuré une présence à Tel-Aviv, avec des équipes ancrées dans l’écosystème.

Une absence qui interroge au regard des performances

Cette sous-représentation intervient alors même que la question de la performance du capital-risque est un sujet de plus en plus controversé. Des données de long terme indiquent un rendement agrégé annuel de 8,6 % pour le venture européen, contre 14,6 % pour les fonds américains, bien que ces chiffres couvrent des périodes et des cohortes hétérogènes. Des données plus récentes tendent à montrer un rapprochement, voire un avantage ponctuel de l’Europe sur certaines fenêtres d’analyse.

Dans ce contexte, l’accès aux écosystèmes les plus dynamiques, dont Israël fait partie, devient un enjeu stratégique pour les fonds cherchant à maintenir ou améliorer leurs performances.

Une complémentarité encore peu exploitée

L’absence européenne ne signifie pas pour autant une absence d’intérêt ou de pertinence. De nombreuses startups israéliennes opèrent sur des marchés B2B fortement régulés, où l’Europe constitue un débouché naturel. La conformité aux cadres comme le RGPD, NIS2 ou DORA, ainsi que l’accès aux grands comptes européens, requièrent une connaissance locale que les investisseurs américains ne possèdent pas toujours.

Dans certains cas, cette complémentarité se traduit déjà par des collaborations ponctuelles. Des fonds européens comme Index Ventures ont participé à des tours d’amorçage, en apportant un appui sur les stratégies d’expansion en Europe. Toutefois, ces interventions restent encore sporadiques et ne constituent pas, à ce stade, un flux structuré.

Repenser le rôle du capital européen

La question qui se dessine n’est pas tant celle de la présence ou de l’absence, mais celle du positionnement. Dans un environnement où les tours sont largement dominés par des acteurs américains, l’entrée sur le marché israélien ne passe pas nécessairement par la compétition frontale et pourrait reposer sur des stratégies de co-investissement, de syndication, ou sur une proposition de valeur différenciante, centrée sur l’accès au marché européen, aux partenaires industriels ou aux environnements réglementaires.

Au-delà du cas israélien, cette situation met en lumière une question plus large, celle de la capacité du venture européen à s’inscrire dans des dynamiques globales, non seulement par le capital, mais par les réseaux et les trajectoires qu’il contribue à construire.

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