Avec EQT, Bruxelles confie sa souveraineté technologique au capital privé
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L’Union européenne fait évoluer sa doctrine industrielle. Après avoir surtout cherché à stimuler l’innovation via des subventions, des programmes de recherche et des mécanismes de soutien à l’amorçage, l’enjeu est désormais beaucoup plus ambitieux, à savoir conserver sur le sol européen les entreprises capables de structurer les futures infrastructures technologiques mondiales. Ainsi l’UE confie au fonds d’investissement EQT la gestion du futur Scaleup Europe Fund. Derrière ce véhicule de 5 milliards d’euros consacré aux scaleups deeptech européennes se dessine une transformation plus profonde : la souveraineté technologique européenne passe désormais par le capital privé.
Depuis des années, l’Europe dispose d’un paradoxe structurel : un immense volume d’épargne institutionnelle mais une capacité limitée à orienter ce capital vers les actifs technologiques risqués. Les fonds de pension, assureurs et grandes institutions financières européennes ont historiquement privilégié des allocations prudentes, laissant les grands cycles technologiques être financés principalement par le capital américain.
Car c’est précisément là que l’Europe reste structurellement fragile, l’écosystème européen produit désormais davantage de startups technologiques et de recherche deeptech qu’il y a dix ans, mais il peine toujours à financer les phases industrielles lourdes. Les besoins en capital ont changé d’échelle. Les modèles d’intelligence artificielle, les infrastructures compute, les capacités énergétiques ou les technologies quantiques nécessitent aujourd’hui des investissements qui se rapprochent davantage de l’infrastructure industrielle que du venture capital traditionnel.
Bruxelles aurait pu privilégier un véhicule fortement institutionnel ou une structure quasi-publique, mais a préféré étudier l’option du PE en étudiant les propositions faites par plusieurs acteurs du marché dont Atomico et EQT, shortlistés dans la sélection finale. L’Europe considère désormais que le financement de la souveraineté technologique doit être piloté selon des logiques de marché et non uniquement via des outils administratifs. Sur les 2,5 milliards d’euros déjà engagés dans le fonds, seuls 1 milliard proviennent directement de l’EIC. Le reste émane principalement d’investisseurs institutionnels privés européens comme Novo Holdings, CriteriaCaixa, Santander / Mouro Capital, APG ou encore la famille Wallenberg family.
Le Scaleup Europe Fund tente précisément de corriger cette faiblesse historique en créant une plateforme capable de connecter capital patient européen et technologies stratégiques, et vise les secteurs considérés comme stratégiques dans la compétition technologique mondiale : intelligence artificielle, quantique, technologies duales, énergie, spatial, biotech ou infrastructures industrielles critiques. L’objectif est d’empêcher les startups européennes les plus prometteuses d’aller chercher leurs financements de croissance aux États-Unis ou au Moyen-Orient au moment critique du passage à l’échelle.
Le choix d’EQT permet également à Bruxelles d’envoyer un autre signal : celui d’une volonté d’attirer rapidement davantage de capitaux privés. Une nouvelle phase de levée de fonds est déjà envisagée au second semestre 2026 afin d’ouvrir le véhicule à d’autres investisseurs institutionnels européens.
Mais cette approche soulève également plusieurs tensions. À mesure que les technologies deeptech deviennent des sujets de souveraineté, les frontières entre politique industrielle, intérêts privés et logique financière deviennent plus floues. Les interrogations apparues autour de Lars Frølund, ancien conseiller de la Commission devenu advisor externe chez EQT, illustrent déjà les sensibilités émergentes autour de ces nouveaux véhicules hybrides public-privé.
Car derrière la question du financement se cache une autre interrogation : l’Europe est-elle prête à accepter les logiques de concentration du capital nécessaires pour faire émerger de véritables géants technologiques ?







