
Croissance mondiale : l’IA amortit le choc, au prix de nouveaux risques
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Le directeur du département des marchés monétaires et de capitaux du FMI, Tobias Adrian, et Pierre-Olivier Gourinchas, qui dirige la recherche au sein de l’institution, ont livré une analyse critique particulièrement intéressante de la dynamique de la croissance mondiale, et des perspectives esquissées pour 2026.
Ils soulignent le caractère inattendu de la résilience économique actuelle, dans un environnement pourtant marqué par la multiplication des tensions commerciales et par une fragmentation géopolitique d’une ampleur inédite depuis plusieurs décennies.
Cette solidité apparente tient à la dynamique insufflée par l’IA. L’investissement dans la tech, joue aujourd’hui un rôle d’amortisseur macroéconomique majeur et compense la faiblesse persistante de l’industrie manufacturière. Un effet positif qui constitue néanmoins un point de fragilité structurelle significatif.
En deux ans, l’essor rapide de l’IA a profondément modifié la composition de l’investissement productif. Aux États-Unis, les dépenses IT représentent désormais la part la plus élevée du PIB observée depuis le début des années 2000. Cette dynamique tranche avec l’atonie du reste de l’investissement, notamment industriel, et explique en grande partie la capacité de l’économie américaine à absorber le choc des restrictions commerciales et du durcissement géopolitique. L’effet d’entraînement dépasse le cadre national. Les chaînes de valeur technologiques irriguent l’Asie, en particulier les économies exportatrices de composants et d’équipements avancés, renforçant la contribution du secteur à la croissance mondiale.
Ce rôle stabilisateur repose sur une croyance largement partagée dans le potentiel transformateur de l’IA. Les entreprises anticipent des gains de productivité significatifs, une automatisation accrue de tâches complexes et une amélioration durable des marges. Ces anticipations ont soutenu la hausse des marchés financiers depuis la fin de l’année 2022, en parallèle de la diffusion des premiers outils d’IA générative à grande échelle. La valorisation boursière du secteur technologique a progressé rapidement, facilitant l’accès au financement et accélérant les programmes d’investissement.
Cette dynamique n’est cependant pas exempte de contreparties. À mesure que l’expansion se poursuit, le financement par la dette prend une place croissante, augmentant le levier financier des entreprises technologiques. La rentabilité future de ces investissements dépend étroitement de la matérialisation des gains de productivité attendus, mais aussi de paramètres industriels plus prosaïques. Le rythme d’obsolescence des infrastructures de calcul, la fréquence de renouvellement des processeurs avancés et les choix d’amortissement pèsent directement sur les marges. Une intensification des cycles de mise à niveau technologique pourrait mécaniquement comprimer les résultats et accroître les besoins de financement.
La comparaison avec la période de la bulle Internet s’impose naturellement, mais elle doit être maniée avec prudence. L’investissement IT représente aujourd’hui une part du PIB comparable à celle observée à la fin des années 1990, mais sa montée en puissance a été plus progressive. Les valorisations boursières ont certes augmenté rapidement, mais les ratios cours bénéfices restent plus contenus, en raison de bénéfices réels et élevés. Pour autant, le risque systémique ne s’est pas dissipé, mais il a changé de nature.
La première source de vulnérabilité tient à la concentration extrême de la performance boursière. Une part croissante des indices est désormais portée par un nombre réduit d’acteurs directement exposés à l’IA. Cette concentration accroît la sensibilité des marchés à toute révision des anticipations sectorielles. Une correction ciblée pourrait rapidement se diffuser à l’ensemble du marché.
La deuxième fragilité réside dans la structure du financement. De nombreux acteurs stratégiques de l’IA ne sont pas cotés, mais recourent massivement à l’endettement pour financer leurs infrastructures. Ce segment échappe en partie aux mécanismes classiques de discipline de marché. Une dégradation des conditions financières pourrait fragiliser ces entreprises et générer des tensions qui ne se manifesteraient pas immédiatement sur les marchés actions, mais pèseraient sur le système financier dans son ensemble.
Enfin, la taille atteinte par les marchés financiers par rapport à l’économie réelle amplifie les risques de transmission macroéconomique. Aux États-Unis, la capitalisation boursière dépasse désormais largement le niveau observé au début des années 2000 en proportion du PIB. Dans ce contexte, même une correction modérée des actifs technologiques pourrait avoir un impact significatif sur la consommation et l’investissement, bien au-delà du seul secteur concerné.
L’IA agit ainsi comme un stabilisateur à court terme, en soutenant l’investissement et la confiance dans un environnement dégradé. Mais elle concentre simultanément les risques, géographiquement, sectoriellement et financièrement. Cette dualité explique pourquoi la résilience actuelle de la croissance mondiale doit être interprétée avec prudence. Elle repose moins sur une diffusion généralisée de la dynamique économique que sur la performance d’un noyau technologique dont les promesses restent, pour partie, à concrétiser.
Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et leurs impacts commerciaux, cette concentration accroît la vulnérabilité du cycle global. La trajectoire de l’IA ne déterminera pas seulement l’avenir de la productivité, elle conditionnera aussi la capacité de l’économie mondiale à éviter que son principal amortisseur conjoncturel ne devienne, à terme, un facteur de déstabilisation systémique.







