
Derrière les tours télécoms, une question stratégique de souveraineté
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L’annonce du rachat d’Infracos par Phoenix Tower International (PTI) marque un tournant structurant pour les infrastructures télécoms françaises. Cette coentreprise, détenue jusqu’ici par Bouygues Telecom et SFR, opère environ 3 700 sites radio situés majoritairement dans des zones moyennement denses. Leur bascule sous contrôle d’un acteur américain pose la question de savoir qui détient, contrôle et arbitre les infrastructures critiques du numérique en France ?
Une consolidation logique, mais aux implications politiques
D’un point de vue industriel, l’opération est cohérente, les tours télécoms sont devenues une classe d’actifs à part entière, capitalistiques, faiblement risquées, génératrices de revenus récurrents indexés sur des contrats longs. En intégrant Infracos, PTI porte son portefeuille français à près de 10 000 sites, et à plus de 33 000 tours au niveau mondial, réparties entre l’Europe, les États-Unis, l’Amérique latine et les Caraïbes.
Cette opération s’inscrit dans une tendance globale, les opérateurs télécoms se désengagent progressivement de la détention d’actifs passifs pour se recentrer sur les services, la relation client et les usages. Les infrastructures, elles, sont cédées à des sociétés spécialisées, souvent soutenues par des fonds internationaux.
Mais cette rationalité économique entre en tension avec un autre enjeu, moins immédiatement visible, la souveraineté des réseaux.
Les tours, angle mort de la souveraineté numérique
Les débats sur la souveraineté numérique se concentrent généralement sur le cloud, les données, les semi-conducteurs ou l’IA. Les tours télécoms restent, à tort, en arrière-plan, pourtant, elles constituent le socle physique des réseaux mobiles : sans elles, pas de 4G, pas de 5G, pas de couverture territoriale.
Dans les zones moyennement denses, précisément celles couvertes par Infracos, ces infrastructures sont stratégiques. Elles conditionnent l’aménagement du territoire, l’accès aux services publics numériques, la continuité économique locale et, en cas de crise, la résilience des communications.
Le fait que ces actifs soient désormais détenus par une société étrangère n’implique pas mécaniquement une perte de contrôle opérationnel immédiate. Les opérateurs restent locataires des sites, les fréquences demeurent régulées, et l’ARCEP conserve ses prérogatives. Mais la chaîne de décision patrimoniale et d’investissement se déplace.
Capital international, intérêts extra-européens
PTI est soutenue par des fonds gérés par Blackstone, BlackRock, Wren House, Grain et USS. Des investisseurs institutionnels puissants, mais dont les priorités relèvent avant tout de la performance financière et de l’optimisation du capital à l’échelle globale.
Dans un contexte de fragmentation géopolitique, de tensions sur les infrastructures critiques et de montée en puissance des doctrines de sécurité économique, cette internationalisation pose une question simple : la France et, plus largement, l’Europe, acceptent-elles durablement que des éléments clés de leur infrastructure numérique soient arbitrés hors de leur périmètre politique ?
La souveraineté n’est pas une clause contractuelle
Même si l’État conserve des leviers normatifs et réglementaires, en cédant la maîtrise des infrastructures, il abandonne de facto la capacité d’arbitrage. Arbitrer entre investissement et rentabilité, entre couverture du territoire et optimisation financière, entre priorités publiques et contraintes privées ne relève plus d’une décision souveraine, mais d’une négociation permanente. En situation de tension, crise, urgence opérationnelle, impératif de résilience, ce transfert pose questions. La souveraineté ne se mesure pas à la quantité de règles disponibles, mais à la faculté d’arbitrer, vite et sans intermédiaire.
Vers une doctrine européenne des infrastructures passives ?
Si l’opération menée par PTI n’est ni illégitime ni isolée, elle révèle surtout l’absence d’une doctrine claire sur les infrastructures télécoms passives en Europe. À l’heure où l’UE multiplie les initiatives sur les semi-conducteurs, le cloud souverain ou la défense, les tours télécoms restent un angle mort stratégique.
La question n’est pas de bloquer les investissements étrangers, mais de définir jusqu’où l’externalisation patrimoniale est compatible avec les objectifs de souveraineté, de résilience et d’aménagement du territoire. À défaut, la souveraineté numérique risque de rester un concept logiciel, déconnecté de sa réalité physique.
La bataille de la souveraineté ne se joue pas seulement dans les data centers et les modèles d’IA, mais aussi, très concrètement, au pied des pylônes.






