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Ce que révèle la cohorte 2026 du programme startup de l’OTAN sur les priorités militaires occidentales

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À première vue, la cohorte 2026 du programme d’accélération deeptech de l’OTAN pourrait se lire comme un simple catalogue de projets innovants, une liste de solutions technologiques destinées à renforcer la supériorité opérationnelle des forces alliées. Toutefois une lecture plus attentive révèle un message bien plus large, avec un réajustement stratégique de fond dans la manière dont les puissances occidentales conçoivent la technologie, la souveraineté et la guerre de haute intensité.

Ce portefeuille, composé d’une centaine d’entreprises réparties sur une dizaine de catégories, allant de la communication résistante aux environnements contestés à la biotechnologie en situation extrême, illustre les priorités émergentes des institutions militaires. Au-delà des technologies, cette cohorte offre surtout une lecture structurée des hypothèses opérationnelles que les armées occidentales considèrent désormais comme plausibles.

Quand l’évidence des infrastructures civiles n’est plus acquise

Les infrastructures critiques ont toujours occupé une place centrale dans les doctrines militaires. Énergie, communications, logistique ou commandement constituent depuis longtemps des leviers décisifs dans la conduite des opérations. Ce que révèle toutefois la cohorte 2026 du programme startup de l’OTAN n’est pas une redéfinition de cette criticité, mais un changement de regard sur la nature des dépendances construites au fil des deux dernières décennies. À mesure que les armées ont intégré des infrastructures civiles globalisées, qu’il s’agisse de cloud public, de réseaux IP, de systèmes GNSS, de data centers hyperscale, ces briques, conçues pour l’optimisation économique et la mutualisation à grande échelle, sont devenues des composantes opérationnelles de facto. Or, dans un contexte de confrontation entre États technologiquement comparables, leur disponibilité ne peut plus être présumée. Les technologies mises en avant dans la cohorte 2026 traduisent ainsi une volonté de réduire la dépendance à ces infrastructures civiles, non pour les remplacer, mais pour être en mesure de continuer à opérer lorsque celles-ci deviennent intermittentes, dégradées ou inaccessibles.

Ainsi dans la cohorte 2026, plusieurs projets sont explicitement conçus pour fonctionner sans dépendre de ces infrastructures civiles. On trouve ainsi des solutions de communication post-IP, des architectures résilientes dans des environnements où le GPS est brouillé ou inopérant, ou encore des réseaux autonomes tolérants aux coupures de connectivité. Ces technologies ne visent pas à remplacer le cloud ou les réseaux globaux, mais à construire des alternatives opérationnelles viables lorsque ces systèmes ne sont plus accessibles.

L’implicite est que la continuité des infrastructures numériques civiles ne peut plus être tenue pour acquise dans un scénario de crise majeure. La guerre, ou même une confrontation à haute intensité, serait susceptible de fragmenter ces systèmes. L’innovation militaire, en réponse, se réorganise autour de la capacité à fonctionner dans un monde où ces infrastructures deviennent intermittentes.

3 startups du programme à suivre

  • Enclaive GmbH (Allemagne) — Développe des infrastructures de calcul confidentiel et post-quantique permettant d’exécuter des applications critiques dans des environnements 5G résilients, y compris lorsque les infrastructures cloud traditionnelles sont indisponibles.
  • Pan Galactic Corporation (Royaume-Uni) — Conçoit des architectures de communication décentralisées et quantum-safe destinées aux opérations multi-domaines, réduisant la dépendance aux réseaux civils centralisés.
  • Tightbeam Photonics (Canada) — Développe des systèmes de communication laser à bas coût entre l’espace et le sol, offrant une alternative aux liaisons radio classiques dans des environnements brouillés ou saturés.

La primauté des environnements dégradés

Un second apprentissage de cette cohorte est la centralité donnée aux environnements dégradés, qu’ils soient électromagnétiques, géographiques ou logistiques. Les projets d’accélération s’intéressent à des contextes où les signaux sont brouillés, les communications perturbées, ou les conditions physiques extrêmes.

Cette orientation se matérialise notamment dans des catégories dédiées aux environnements électromagnétiques contestés, à la navigation sans GNSS, ou aux opérations dans des climats hostiles. Ces problématiques, longtemps considérées comme marginales ou spécialisées, figurent désormais au cœur des solutions soutenues par le programme. Elles reflètent l’anticipation stratégique que les conflits futurs ne ressembleront pas aux engagements asymétriques récents, mais à des confrontations où les infrastructures technologiques, et plus largement l’environnement informationnel, seront directement contestés.

Ce choix s’inscrit dans une logique de robustesse opérationnelle plutôt que d’optimisation fonctionnelle. Les innovations ne sont pas évaluées tant sur leur finesse ou leur rendement, mais sur leur capacité à soutenir l’action malgré l’absence ou la dégradation des systèmes environnants.

3 startups du programme à suivre

  • AdamantQ (Suède) — Développe des capteurs quantiques basés sur le diamant pour assurer des capacités de navigation et de mesure fiables en l’absence de GNSS.
  • CX2 (États-Unis) — Travaille sur des systèmes de protection électromagnétique destinés à contrer le brouillage, l’interception et la saturation des spectres dans les conflits contemporains.
  • Testnor (Norvège) — Fournit des environnements de test GNSS-denied en conditions arctiques, permettant de qualifier des systèmes destinés à opérer dans des contextes climatiques et électromagnétiques extrêmes.

L’autonomie comme principe de conception

Un autre fil conducteur de cette cohorte est l’importance accordée à l’autonomie, notamment dans la navigation, dans la communication, et dans la prise de décision. Là où les architectures civiles s’appuient sur des modèles centralisés ou hiérarchisés, les solutions soutenues ici privilégient des systèmes capables d’opérer localement, hors des chaînes de contrôle globales.

Cela se traduit par des projets de véhicules autonomes résilients, des plateformes d’intelligence artificielle embarquée, ou encore des réseaux capables de se réorganiser sans supervision externe. L’objectif n’est pas seulement d’améliorer l’efficacité. Il est de réduire la vulnérabilité liée à la dépendance à une infrastructure externe ou à un centre de décision unique.

Cette orientation a des implications profondes pour la doctrine militaire : l’autonomie technologique devient une condition de la résilience stratégique. Elle introduit des modes d’opération fondés sur la robustesse systémique plutôt que sur la connectivité permanente.

3 startups du programme à suivre

  • Alpha Autonomy (Grèce) — Développe des essaims de drones autonomes pilotés par IA, capables de mener des missions ISR à basse altitude dans des environnements contestés.
  • Robotto (Danemark) — Propose un module d’autonomie embarqué, vision-based et GPS-free, conçu pour résister au brouillage et déjà éprouvé en conditions opérationnelles.
  • Neuron Innovations (Royaume-Uni) — Développe des infrastructures edge sécurisées permettant la coordination d’agents IA et de systèmes autonomes sans dépendance au cloud.

La technologie au service de l’homme en situation critique

Parallèlement à ces dimensions techniques, la cohorte 2026 illustre une attention renouvelée portée à la dimension humaine du combat et de la crise. Les projets en biotechnologie, santé de terrain ou augmentation des capacités humaines (diagnostic portatif, thérapies innovantes, équipements embarqués) témoignent d’une compréhension élargie de la résilience.

L’innovation ne se limite plus à la seule performance des machines et vise à maintenir et étendre la capacité des individus à opérer dans des environnements hostiles, y compris lorsqu’ils sont isolés de leurs soutiens habituels. Cette orientation traduit une prise en compte accrue de la complexité humaine dans des contextes de rupture.

3 startups du programme à suivre

  • Avivo Biomedical Inc. (Canada) — Conçoit une unité capable de convertir des groupes sanguins A, B et AB en sang universel, facilitant la logistique médicale en opération.
  • Deep Breathe Inc. (Canada) — Développe des outils de diagnostic embarqués combinant IA et échographie pour la détection rapide de traumatismes thoraciques en situation de terrain.
  • Hourglass Medical (États-Unis) — Propose un dispositif de télémédecine robuste, porté sur la tête, permettant des interventions médicales à distance dans des environnements austères.

Une Europe encore hétérogène mais plus présente

La cohorte 2026 confirme par ailleurs l’émergence de pôles d’innovation européenne compétitifs, même si la dominance dans certaines catégories reste portée par le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada. La présence d’acteurs français, belges, nordiques ou d’Europe centrale traduit un mouvement d’intégration progressive de capacités stratégiques sur le continent.

Cette diversité géographique est à la fois une force et un défi : elle reflète une base industrielle et technologique riche, mais elle met aussi en lumière l’absence d’un écosystème européen de défense véritablement intégré. La cohorte agit ainsi comme un révélateur des potentiels à consolider, mais aussi des lacunes voire carences à combler en matière de coordination et de financement stratégique.

3 startups du programme à suivre

  • OLEDCOMM (France) — Développe des solutions de communication par la lumière offrant des liaisons non brouillables pour drones et plateformes mobiles.
  • FOSSA Systems (Espagne) — Opère des constellations de nanosatellites dédiées au renseignement électromagnétique depuis l’orbite basse.
  • Hydrogen in Motion (Canada) — Développe des systèmes modulaires de stockage d’hydrogène léger pour prolonger l’autonomie énergétique des plateformes autonomes.

Une cartographie de l’urgence plutôt qu’une vitrine d’innovations

La cohorte 2026 n’est pas une simple vitrine technologique mais constitue une cartographie des réponses que les puissances alliées jugent nécessaires face à des ruptures majeures de l’environnement opérationnel. Elle met en lumière un changement de perspective où la technologie n’est plus envisagée uniquement comme un facteur d’efficacité, mais comme un outil de survie dans des contextes de fragmentation et de contestation des architectures civiles.

Au travers de ces innovations, c’est un changement de paradigme qui s’esquisse, non pas centré sur la performance maximale, mais sur la capacité à rester fonctionnel quand l’hypothèse de continuité est rompue. Une hypothèse que devraient également considérer les acteurs de la vie civile dans le choix de leurs développements technologiques.

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