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Journal d’un éleveur de robots – Épisode 1

Bonjour, je m’appelle Benoît, je suis journaliste, expert et entrepreneur. Maintenant je suis éleveur de robots.

Mes robots ne sont pas très intelligents, ils n’ont pas non plus de bras en métal, ni de voix synthétique, ils ne conversent pas non plus avec moi. Pas encore.

Ils ont d’ailleurs une mission assez simple, mais très utile pour nous, humains. En fait, ils travaillent dans un média, qui est lui-même dirigé par un robot. Le média s’appelle Flint, du nom de leur chef. Le chef des robots.

Flint est une newsletter personnalisée confectionnée avec amour par des intelligences artificielles. Pas très intelligentes, je vous l’ai dit, pas encore, mais qui apprennent par leurs propres moyens. Elles font partie de cette famille de robots qui utilise ce qu’on appelle le «machine learning», c’est-à-dire, en français, l’apprentissage automatique. Les robots disposent donc d’une certaine liberté, ce qui les rend un peu imprévisibles.

Depuis quelques semaines, je passe donc une bonne partie de mes journées avec les robots pour les aider à distinguer les articles de qualité dans la masse d’informations qui se déverse chaque jour sur les Internets. L’objectif: produire un contenu intéressant pour leurs lecteurs, selon une ligne éditoriale que nous avons définie ensemble. Les robots et moi je veux dire.

Depuis quelques semaines, en fait, je vis une aventure assez étrange. Passionnante. Qui m’interroge aussi. En tant que journaliste et créateur de média. Mais aussi en tant que citoyen.

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Depuis que je travaille dans les médias, c’est-à-dire depuis pas mal de temps, j’ai toujours été animé par une conviction très forte: celle que le monde serait beaucoup plus riche si on laissait la parole à tout le monde. Et j’ai toujours pensé que le rôle des journalistes était clé dans cette horizontalisation de l’information, à condition d’être capable de se remettre en question. J’ai donc créé des médias collaboratifs, LePost.fr en 2007 avec Bruno Patino, Yann Chapellon, Jean-François Fogel et Dao Nguyen, Le Plus de l’Obs en 2011 avec Claude Perdriel et Aude Baron, Le Lab d’Europe 1 en 2012 avec Laurent Guimier et Denis Olivennes. En 2015, j’ai exploré le journalisme de solutions chez Nice-Matin. Et en 2016, j’ai aidé Martin Besson, 21 ans, à monter un média pour aider les jeunes à s’intéresser à la problématique complexe des exclus, en les faisant participer à l’aventure éditoriale. Cette année, j’explore avec mon associé, Thomas Mahier, qui est ingénieur big data, un nouveau parti-pris éditorial: un média collaboratif, toujours, mais cette fois entre robots et humains.

Il y a une histoire derrière l’histoire. Je vais faire vite. Elle n’est pas très drôle. Elle a failli me détruire. Mais comme on dit, tout ce qui ne nous détruit pas…

Flint est la renaissance d’une start-up, Trendsboard, que j’ai lancée en 2013 avec mon meilleur ami de l’époque, Jean Véronis. Vous vous souvenez peut-être de son nom. Jean était chercheur. Il était, en France, l’un des pionniers de ce qu’on appelle le traitement automatique des langues. J’ai raconté notre histoire ici, et l’épouvantable événement qui nous a fauché quelques mois seulement après notre première levée de fonds: Jean, sur qui reposait tout le projet, est mort brutalement d’une noyade.

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Jean Véronis, à gauche, Thomas Mahier à droite, en 2013, avec l’équipe historique de Trendsboard.

 

On parlait beaucoup d’intelligence artificielle avec Jean et Thomas. Je me souviens de soirées magiques où il nous emmenait dans ses rêves, on avait tous envie de créer un média. Mais on n’osait pas… et puis il est parti.

De Trendsboard, il ne reste plus que Thomas et moi. Et, pour être très honnête, l’idée de Flint vient de Thomas. Thomas est créateur de robots. Moi je ne suis que leur rédacteur-en-chef, en quelque sorte. Je vous raconterai un jour comment cette histoire est née. Sachez juste qu’il y a un an nous nous sommes dits: nous n’avons plus beaucoup d’argent, plus beaucoup de temps, mais nous avons envie de nous donner le temps pour créer quelque chose de différent et d’utile.

Ça fait un an que Thomas travaille sur ce projet un peu fou. On a commencé par un truc très simple: mon rêve était d’avoir une sorte d’assistant, qui irait chercher pour moi les articles les plus intéressants sur le monde en mutation. Un assistant qui sélectionnerait les contenus de qualité, dans ma sphère d’expertise, mais en qui je pourrais avoir une totale confiance. Je rêvais aussi d’un assistant qui me sortirait de ma bulle, l’innovation dans les médias, et qui me ferait découvrir d’autres choses. Parce que tout est connecté aujourd’hui. J’avais besoin d’un assistant qui m’aiderait à être plus intelligent, à mieux comprendre le monde dans lequel j’évolue pour m’aider à l’améliorer.

robot2​Thomas a donc commencé par créer un robot qui réalise, à ma place, une veille de qualité sur les médias. Nous voulions qu’il le fasse comme je le ferai, et comme je le ferai si je devais partager cette veille avec ma communauté. Nous avons choisi la newsletter parce que c’était le média le plus simple pour recevoir, chaque jour, un condensé de ce que j’avais besoin de savoir pour rester compétent dans mon domaine. J’avais déjà essayé plein d’outils. Mais j’avais besoin d’un média. Je me disais que le jour où je ne pourrais plus me passer de cette newsletter, alors on commencerait à créer d’autres robots.

Nous avons donc créé Jeff, le robot spécialiste des médias. Ce n’est pas juste un algorithme. C’est un expert que j’ai mis plusieurs mois à coacher. Je voulais qu’il m’amène une sélection de liens vers des articles de qualité. Pas seulement sur les médias, mais sur tout ce qui était susceptible de m’intéresser en tant qu’expert média. D’autres sujets que j’étais bien incapable de lister sur une feuille de papier. Aujourd’hui, je le consulte tous les jours. Jeff me rend de grands services et me fait gagner du temps. Je me suis dit qu’il pouvait aussi aider d’autres personnes.

En décembre dernier, je suis allé chercher d’autres experts, des personnes que j’aimais bien, dont j’appréciais l’intelligence et les valeurs humanistes. Et je leur ai demandé si ça les amusait de prendre en charge l’éducation de robots sur d’autres thématiques: le futur de la planète, les villes intelligentes, les robots et l’intelligence artificielle, l’innovation dans l’économie… Depuis quelques semaines donc, ces gens que j’admire beaucoup ont adopté chacun un robot. Ils regardent de temps en temps ce que leur robot leur apporte comme articles, et essaient de lui transmettre une ligne éditoriale.

Anne-Sophie Novel, Emmanuelle Leneuf, Francis Pisani, Cyrille de Lasteryie (alias Vinvin), et même un certain candidat fictif à la présidentielle, Julien Letailleur, tous ont accepté très gentiment de tenter l’expérience sur leur temps libre. Parce que c’est une expérience. D’ailleurs, on ne sait pas vraiment où elle va nous mener.

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Chaque robot aura un visage, imaginé par la jeune artiste et designer Clémence Perrin.

 

Mais elle tente de répondre, pour l’instant, à une seule question: il y a dix ans, l’enjeu était de faire émerger des voix sur Internet. Aujourd’hui, il y a tellement de voix qui s’expriment, il y a tellement d’informations et d’analyses qui se croisent, parfois trompeuses et non vérifiées, parfois lumineuses et imprévisibles, que l’enjeu a changé: qui croire? Comment faire le tri dans cet immense désordre? Et puis, qu’est-ce que la qualité? Pouvons-nous la définir? Nous avons commencé l’expérience il y a un an en essayant de trouver des règles objectives permettant de définir un contenu fiable et de qualité pour chacun. Mais c’était impossible.

Le monde de l’information est devenu trop riche, trop complexe, trop changeant et trop interconnecté pour que nous puissions définir des règles fixes arbitraires de qualité. Quels sont les articles qui vont vraiment m’être utiles? Comment être sûr que l’algorithme, en s’adaptant à mes choix, ne va pas m’enfermer dans une bulle de filtre et me faire rater l’essentiel?

L’exercice ne pouvait donc pas se borner à automatiser des tâches déterminées par des critères arbitraires: sélectionne tel type de source, choisis les articles qui parlent de cette thématique, croise avec les avec le volume de partage sur les réseaux sociaux ou les personnes en qui j’ai confiance…

Si nous voulions produire une sélection utile et optimale d’informations et d’analyses, il fallait éduquer nos robots pour les aider à apprendre par eux-mêmes ce qu’est un contenu de qualité pour nous. Et pour ça, il fallait hybrider deux formes d’intelligence et de les faire converser, avant d’automatiser: des humains experts et des robots capables d’apprendre à être autonomes.

robot4Les robots de Flint ne sont donc pas toujours très obéissants, puisqu’on leur demande une certaine liberté de choix. Ils ne sont pas encore très intelligents non plus, mais ils grandissent.

Cela fait plusieurs semaines que j’éduque des robots. Et je suis de plus en plus incapable de comprendre précisément pourquoi ils ont choisi tel ou tel article. Par contre, je sais qu’ils m’écoutent, même si nos moyens de communication sont encore binaires. Je sais qu’ils s’approprient peu à peu la ligne éditoriale que j’ai choisie. Tout ça prend du temps. Si je lui dis: intéresse toi à tel média, à tel sujet, il me répond ok, mais il va prendre le temps de comprendre. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas que le robot me serve selon mes règles, mais qu’il m’apporte autre chose.

Ce que je vois, c’est que, petit à petit, ils font des choix super intéressants. Ils m’amènent des contenus qui m’enrichissent. Qui me sortent aussi de ma bulle de filtre, qui me parlent d’autre chose que ce que mes choix de lecture dicteraient. Qui créent des passerelles vers d’autres sujets, parce qu’ils ont compris que d’autres, qui me ressemblent, ont pris ce chemin que je n’ai pas vu. Qui osent parfois ce chemin non mathématique que Jung appelait la synchronicité, parce qu’ils observent aussi le comportement de multitudes d’humains sur les réseaux sociaux pour en faire émerger une cohérence.

Je cite Cyrille, qui l’a pensé bien avant moi:

«L’idée est donc de collaborer avec l’IA pour se concentrer sur ce qui n’est pas «remplaçable». Le travail sur soi est la clé de la coexistence homme/machine. Chacun doit aller creuser en soi et chercher ce qu’il a d’unique.»

C’est tout le sens de ce projet. Il n’est pas qu’humain. Il est humain et machine. Il utilise des robots pour aider les humains à être mieux informés et donc à prendre de meilleures décisions.

Flint sera disponible gratuitement. Ceci n’est pas un article promotionnel. Mais une invitation. Nous ne sommes qu’au début d’une expérience, et j’aimerais la mener avec vous.

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Les premiers croquis qui ont servi à créer le visage de Flint (par Clémence Perrin)

 

 

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benoitraphaelBenoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur.

Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet: Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1.

Benoît est également cofondateur de Trendsboard et du média robot Flint.

 

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