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Sursis pour Remade, la startup aux 200 millions d’euros, avant liquidation

Le tribunal de commerce de Rouen a donné un léger sursis avant liquidation judiciaire à Remade, la startup spécialisée dans le reconditionnement de smartphones. Elle peut poursuivre ses activités jusqu’au 20 décembre pour permettre le dépôt de nouvelles offres de reprise. Les intéressés ont jusqu’au 5 décembre pour les déposer et celles-ci seront examinées lors d’une audience qui se tiendra le 17 décembre. Cette liquidation concerne les trois branches du groupe: Remade SAS, Remade Group et Remade Academy. Mais que s’est-il passé pour que cette entreprise, longtemps présentée comme un fleuron de la Tech française, se retrouve dans une telle situation? 

Basé à Poilley (Manche), Remade a été fondé par Matthieu Millet en 2013. La société emploie 330 salariés dans sa ville natale. Son activité consiste à racheter des iPhone d’occasion que l’entreprise inspecte, répare et reconstruit pour ensuite les revendre aux particuliers. Jusqu’en 2017, ses affaires semblent florissantes, mais à partir de 2018, les premières difficultés apparaissent.

Côté capital-investissement, Remade a réalisé plusieurs levées de fonds: deux fois 2,5 millions d’euros, et 17 millions lors d’une troisième opération réalisée en 2015 auprès d’Idinvest Partners.

Des débuts prometteurs

En 2017, officiellement les affaires de Remade se portent donc bien. Cette année là, l’entreprise reprend même les activités de Save, la société de l’emblématique Damien Morin, qui avait été mise en redressement judiciaire. À l’époque, Matthieu Millet expliquait ainsi reprendre leurs 200 salariés et 67 points de ventes restants. 

Contrairement à certains de ses concurrents qui passent par des sous-traitant, Remade s’occupe du reconditionnement des appareils au sein de ses propres usines, dont deux sont situés dans la Manche. Le groupe en possède également d’autres à l’étranger. En juin 2019, il revendiquait au total 700 salariés sur une dizaine de sites. L’entreprise est par exemple présente aux Etats-Unis avec une usine à Miami.

125 millions d’euros d’endettement auprès de ses investisseurs

En août 2018, Remade annonce un endettement de 125 millions d’euros auprès de LGT European Capital avec Idinvest Partners et Swen Capital Partners en tant que co-investisseurs. Côté actionnariat, les fonds de private equity Novi 2, TempoCap et Alter Equity 3P sont actionnaires minoritaires du groupe aux côtés de Matthieu Millet et du management. Pour expliquer l’opération, ce dernier avait alors déclaré à l’AFP: «On est dans un modèle économique où on doit acheter les (appareils) pour les retraiter complètement, les déconstruire et les reconstruire. Donc on a un besoin assez conséquent de cash à l’achat».

Un nouvel apport de capital de 50 millions d’euros 

Mais dès le début de l’année 2019, Remade se retrouve en cessation de paiement. L’entreprise fait alors appel au tribunal de commerce de Coutances et une procédure de conciliation est ouverte. Un accord est alors trouvé entre la direction et les actionnaires de la société. En juin, ces derniers injectent à nouveau des fonds dans l’entreprise, à hauteur cette fois-ci de 50 millions d’euros.

Le fondateur Matthieu Millet écarté de l’opérationnel

Signes que les enjeux sont profonds, Matthieu Millet, le fondateur, se voit enlever ses fonctions opérationnelles et exécutives. Il prend le titre de président du Conseil d’Administration. Ce dernier est alors remplacé par François Dehaine. Issu du monde industriel, ce dernier avait notamment occupé différentes fonctions de direction générale chez le spécialiste du câblage Nexans. Mais son passage au sein de Remade sera bref.

Au bout d’un peu plus d’un mois, il est remplacé par Renaud Le Youdec qui prend ses fonctions en août. Une arrivée qui marque l’ampleur des difficultés auxquelles Remade doit faire face. Ce dernier a fondé le cabinet indépendant By Saving. «Nous intervenons principalement dans les sociétés en difficulté, (dans le cadre des procédures préventives ou collectives) ou en retournement. Je suis plus particulièrement en charge des dossiers à forte dimension sociale», peut-on lire sur son profil LinkedIn. Il a par exemple déjà été appelé pour accompagner le redressement du groupe AltéAd, spécialisé dans la logistique. C’est aussi lui qui avait pris les commandes des Abattoirs industriels de la Manche (AIM) jusqu’à leur liquidation en juin 2018.

Placement en redressement judiciaire

Fin septembre, Remade, qui ne dispose plus des fonds nécessaires pour payer ses dettes, demande son placement en redressement judiciaire et annonce être à la recherche d’un repreneur. Mathieu Millet annonce également qu’il annule l’achat, signé le 1er août, d’une zone d’activité de 30 hectares sur la communauté d’agglomération du Mont-Saint-Michel pour agrandir l’entreprise.

La question est de savoir comment la société en est arrivée là. L’entreprise, qui recrutait encore à tour de bras jusqu’au dernier moment, a-t-elle voulu grossir trop vite?  S’agit-il d’un problème de gestion?

La question des responsabilités est même désormais au centre d’une procédure judiciaire.

L’entreprise accusée d’avoir artificiellement grossi ses chiffres

Le cabinet Syndex, dans un rapport confidentiel de 90 pages réalisé pour le Comité social et économique (CSE) de Remade et qu’a pu consulter l’AFP, estime que l’entreprise a artificiellement gonflé son chiffre d’affaires en passant par des manœuvres comptables. Cela lui aurait permis tout au long de son développement d’apparaître comme étant en bonne santé auprès des financiers. Ces manipulations auraient par exemple permis de surévaluer de 40% le chiffre d’affaires de 69 millions d’euros en 2018. À côté de cela, le cabinet pointe également du doigt des « dépenses dispendieuses» qui ont perduré alors que l’entreprise était en difficultés. Il cite notamment les dépenses et salaires, selon lui disproportionnés, de plusieurs membres du comité de direction.

De plus, alors que l’entreprise parvenait encore à obtenir des fonds auprès de ses investisseurs, le résultat opérationnel du groupe était en fait négatif de 27 millions d’euros selon la CFDT qui s’appuie sur le rapport de Syndex. À noter que Remade ne communiquait pas ses comptes au greffe du Tribunal de commerce.

Le fondateur Matthieu Millet a de son côté répondu à ce rapport via une tribune publiée sur Facebook pour défendre son bilan. Il explique notamment qu’il dispose de toutes les preuves nécessaires pour montrer qu’il n’y a pas eu de manipulation des chiffres. 

L’affaire intéresse en tous cas la justice. À la suite d’un signalement provenant d’un administrateur judiciaire, le parquet de Coutances a ouvert fin septembre une enquête préliminaire pour « faux bilan » et «fausses factures». Pour l’instant, personne n’est encore nommément visé par l’enquête. Un plainte a aussi été déposée par un groupe d’investisseurs de l’entreprise.

Les offres de reprises encore en lice

Reste à savoir maintenant si Remade parviendra à être repris. Deux offres sont encore en lice. La société Takara, basée à Nice, propose de reprendre 32 salariés. De son côté, un partenaire commercial indien de l’entreprise propose d’en reprendre 96.

Le tribunal a en revanche déjà rejeté celles présentées par le fondateur même de l’entreprise, Matthieu Millet, ainsi que celles de son concurrent Recommence et de SFIT, une marque appartenant à Thomson Computing.

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Innocentia Agbe

Journaliste @FrenchWeb.fr et @LeJournaldesRH. Merci d'adresser vos communiqués de presse et informations à redaction.frenchweb@decode.media

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