Cyrille FrankLes Experts

10 choses à ne pas dire à un journaliste pour préserver la concorde au bureau

Inventaire non exhaustif des trucs à ne surtout pas dire à un journaliste, au risque de le voir changer de couleur et mettre à mal sa légendaire patience et ouverture d’esprit.  

cyrille frankCyrille Frank  est journaliste. Co-fondateur de Askmedia (quoi.info, Le Parisien Magazine, Pôle dataviz), il est aussi formateur aux techniques rédactionnelles plurimédia, au marketing éditorial et au data-journalisme ainsi que consultant en stratégie éditoriale (augmentation de trafic, fidélisation, monétisation d’audience) et en usages des réseaux sociaux (acquisition de trafic, engagement…).

Retrouvez Cyrill Frank sur Twitter, @cyceron, et sur son site Internet : Mediaculture.fr.

1- “Vazi, ça prend 5 minutes”

Force d’agacement : 9/10 

Qui n’a entendu cette petite phrase du rédacteur en chef ou chef de rub’ qui vous commande une minuscule news de curation de rien du tout ? A moins que ce ne soit quelques microscopiques publications sur Twitter, Facebook, Instagram, Pinterest, Linkedin, Viadeo, Youtube, Dailymotion et Slideshare ?

Lui comme vous savez que cela va prendre 30 minutes minimum : écriture des textes, choix et formatage de la photo et publication dans le CMS ou les différentes plateformes sociales (avec les bons tags et les bons descriptifs SEO). Et encore, 30 minutes seulement parce que vous maîtrisez méchamment les engins. C’est d’ailleurs pour cela qu’il VOUS le demande. En entreprise, on punit toujours les bons élèves.

Conseil pratique : lui faire comprendre que le papier sur les meilleures grimaces de Jennifer Lawrence que vous préparez aura un peu de retard. Ca devrait le calmer sur l’urgence absolue de cette nouvelle tâche qu’il vous impose. Ou bien vous finirez à 21 heures.

 

2- “Ca intéresse qui ?”

Force d’agacement : 8/10

Vous pouvez donc remballer honteusement votre sujet sur le succès des cueilleuses-entrepreneuses d’Equateur grâce au micro-crédit. Inutile d’argumenter sur le format… Certes, les photos sont superbes et l’histoire est jolie, mais “ça marchera jamais”, puisqu’on vous le dit !.

Conseil pratique : proposer un ultime test sous forme de diaporama avec des photos ultra-belles et légendes incisives. Négociez bien la présence en page d’accueil, relayez sur les réseaux et communautés. Et arrachez-vous sur le titre ! La prochaine fois, mettez un commercial dans la boucle, ce genre de sujet vecteur d’image positive intéresse les annonceurs. PS : si vous vous ratez complètement, ça va être dur de revenir à la charge sur des sujets “haut du front”…

 

3- “Pendant la conf’, n’oublie pas de live-tweeter avec le bon hashtag du journal. Pense aux plans de coupe pour la video. Et prend une profondeur de champ faible pour les photos de portraits !”

Force d’agacement : 8/10 

Vous voici initié à la culture hindoue et sa déesse Shiva pour pas un rond. Pas petit-bras le chef. Comment expliquer qu’il va être difficile de tout faire bien à la fois ? Enfin, si l’on veut rester Kali.

Conseil pratique : sacrifier la qualité d’une des commandes (la moins importante, au hasard… le live-tweet) pour qu’on vous épargne le coup de la pieuvre la prochaine fois. Live-tweeter et prendre des notes exhaustives pour un article, ce n’est pas la même chose, par exemple.

 

4-“Vous les journalistes, vous avez au moins la chance d’exercer votre passion”

Force d’agacement : 7/10

Apprenez à décrypter ce propos : “vous – les journaleux – vous gagnez une misère, contrairement à nous – les commerciaux -, mais vous faites un métier qui en jette, alors arrêtez de gémir, z’avez fait un choix”.

Donc pognon ou passion, il faut choisir. Cette opposition n’a bien sûr aucun sens, en principe. Les gens passionnés ne sont-ils pas les plus compétents ? Ce qui devrait conduire à mieux les payer si l’on se tient à notre envié système méritocratique ? Las, si on était payé au mérite, les prix Nobel rouleraient en Ferrari et l’éponyme Lolo n’aurait pas eu la glorieuse carrière poitrinale qu’elle eut, indéniablement.

Conseil pratique : ne pas faire dans la surenchère, ni la pique blessante. Tâchez de lui expliquer l’immoralité profonde de ce principe. S’il persiste dans son hérésie, envoyez-le bouler, sévère.

 

5- “Ah non, on ne peut rien installer sur son poste. Si on vous laissait faire les journalistes, faudrait dévéroler le réseau tous les 2 jours”

Force d’agacement : 8/10

Ahhhhh, c’est la raison pour laquelle nous sommes encore sur Explorer 6, que je ne peux voir aucune video – Flash obsolète – et qu’aucune iframe n’est compatible sur le site ? C’est par sécurité que notre site a l’interface d’un blog Multimania de 1998 ? Je me sens mieux, d’un coup.

Conseil pratique : demander gentiment la mise à jour de toutes les applis web, jouer de son charme et de son entregent. Allumer quelques cierges aussi.

 

6- —Vous : “Mon PC ne démarre plus… “ —Lui : “t’as essayé de brancher la prise? Warfwarfwarf”.

Force d’agacement : de 2 à 10 selon la récurrence de la blague.

Par nature le journaliste est un manchot technique, surtout si c’est une fille. Du moins aux yeux de certains techos-machos. Mais cela n’empêche pas qu’on puisse s’en amuser. A condition que cela ne tourne pas à la vanne lourdingue à visée communautaire : eux (les manchots) contre nous (les débrouillards).

Conseil pratique : rire de bon coeur LA PREMIERE FOIS. Ensuite vous pouvez la jouer “représailles”, selon votre appétence à la joute verbale. “Toi t’as toujours pas branché ton cerveau”, ou plus élégant “je vais la brancher sur ton rectum – connard – tu me diras si ta libido redémarre”. Evidemment, avec ce genre de jolie réplique, on adopte la politique de la terre brûlée. Faudra pas se plaindre si l’ordi n’est dépanné que dans 3 semaines…

 

7- “Il faut doubler le nombre d’abonnés Facebook d’ici trois mois !”

Force d’agacement : 5/10

Mais bien sûr ! Avec la modification de l’algorithme Edgerank qui flingue notre reach, avec nos photos moches et nos sujets bien chiants ? Et quand j’ai fini je découvre le remède contre le cancer ? De toute façon, ce ne sont pas NOS abonnés, mais ceux de Facebook, nom de nom. Faudrait ptet’ essayer plutôt de gonfler le nombre des abonnés à la newsletter ? Booster les recirculations sur le site et AUSSI améliorer notre viralité sur les réseaux ? Je dis ça… je suis pas expert marketing, c’est vrai.

Conseil pratique : faites comme vous pouvez, avec les moyens du bord. Fuyez, vous n’avez aucune chance.

 

8- “Ah non, les accès Nielsen et Google Analytics, c’est réservé au marketing”

Force d’agacement : 7/10

Et oui, ce serait dommage de nous permettre d’améliorer l’efficacité de notre travail. On risquerait d’être plus productifs, plus rentables pour la boîte. Inacceptable.

Conseil pratique : lutter bec et ongles pour avoir les stats Google au moins et pas que pour ses propres articles. Accès global pour pouvoir comprendre les interactions sur le site, les sujets qui fonctionnent bien, ceux qui marchent moins bien et pourquoi (format, contexte, sujet ?).

 

9- “Bien ton titre, clair, accrocheur. Par contre pas assez de mots clés…”

Force d’agacement : 8/10

Voila qui nous rappelle le “trop de notes” de l’empereur Joseph II à Mozart – Ou comment ruiner un compliment par sa conclusion.

Conseil pratique : la présence des mots clés dans le titre, liée au référencement existe toujours mais est en train de prendre moins d’importance, en raison des réseaux sociaux. Si le titre est clair et vendeur, pourquoi vouloir l’affadir avec des mots-clés ?

La raison d’être des mots-clés dans le titre est d’être efficace le plus vite possible. Pour permettre au lecteur de comprendre immédiatement de quoi on lui parle et quel est son bénéfice lecteur. Mais si utiliser le mot “bagnole” et non pas “voiture” renforce l’attrait de votre titre, utilisez-le !

Et tant pis si “voiture” est 40 fois plus populaire sur Internet que “bagnole”. Vous ne gagnerez pas sur ce critère, mais ce sera compensé par une plus grande diffusion sur les réseaux. Comme cet autre critère devient prépondérant pour le SEO, vous serez gagnant. Les règles du référencement Google, c’est surtout servir le lecteur, n’en soyons pas esclaves !

 

10- Sympa ton sujet sur les origines de la crise grecque. Tu peux me le faire en 1500 signes ?

Force d’agacement : 8/10

Et je te synthétise la Bible dans un haïku ? On peut résumer n’importe quoi en 1500 signes. Mais, en revanche, pas sûr que le lecteur y comprenne, ni retienne grand chose. Synthétiser trop, c’est rendre plus complexe. C’est le défaut des grands cerveaux qui ne conçoivent pas qu’on soit moins malins qu’eux et procèdent par ineptes ellipses. Si, si, rappelez-vous ce petit con polytechnicien de cousin qui lance toujours des phrases sibyllines, du genre : ”le problème de la France, c’est son excès de liberté”. Tout ça, en espérant qu’on le supplie de s’expliquer pour qu’il puisse poser sa lumineuse vérité sur vous, adulants apôtres.

Voilà, si vous évitez ces dix écueils, vous devriez vous entendre à merveille avec ces doux journalistes qui ne demandent qu’à être vos amis, et à partager avec vous de beaux moments de connivence humaine (j’en fais trop ?). A vous de compléter la liste maintenant. Précisez votre compte twitter/blog et je vous ajouterai au billet.

PS : Ceci est une CARICATURE dans laquelle je me moque surtout de moi. C’est évidemment plein de poncifs et d’exagérations…

Crédit photo: Fotolia, banque d’images, vecteurs et videos libres de droits
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8 commentaires

  1. ManuelaBermude pas mal l’inventaire, mais je ne m’y reconnais pas du tout;)

  2. Si on vous donne les accès GG Analytics vous allez vous pendre car vous allez comprendre que votre travail n’est que du maquillage par rapport à ce qui intéresse les lecteurs :)

  3. KatVDNLille Que des clichés tout ça… Heureusement dans la vraie vie, cela ne se passe pas comme ça… Si ? Ah bon ? .-)

  4. OlivierQuelier dans tous les boulots c est pareille tjrs un responsable qui sait mieux mais qui ne connaît pas la réalité des réalisations

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