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CES 2026 : les nouveaux rapports de force technologiques à l’œuvre, avec VINCENT DUCREY du HUB INSTITUTE

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À Las Vegas, le CES 2026 n’a pas cherché à impressionner par des effets de manche, et a marqué les esprit pas la densité, la maturité et la cohérence des innovations présentées. Pour Vincent Ducret, CEO du Hub Institute, que nous recevons en direct de Las Vegas pour debriefer de cette édition, 2026 marque un point de bascule. Rarement le salon aura donné à voir, simultanément, plusieurs transformations structurelles déjà engagées dans leur phase d’exécution.

Le CES est devenu un espace de lecture immédiate des rapports de force industriels et technologiques.

D’un salon de l’électronique à une plateforme stratégique mondiale

Créé il y a plus d’un demi-siècle par l’industrie américaine de l’électronique, le CES a longtemps été le rendez-vous des acheteurs et des distributeurs de produits grand public. On y venait en janvier pour anticiper ce qui serait commercialisé à grande échelle à la fin de l’année. Au fil des éditions, le salon s’est déplacé vers le B2B, puis vers les grands systèmes : automobile, industrie, énergie, villes intelligentes, médias, infrastructures numériques. En 2026, ce glissement est pleinement assumé. Le CES fédère désormais l’innovation mondiale au sens large, et surtout les décisions qui l’accompagnent.

Les chiffres donnent la mesure du phénomène : plus de 140 000 participants, plus de 150 pays représentés, près de 4 500 exposants, répartis sur plus de 230 000 m² et plusieurs sites de la ville. Mais l’indicateur le plus révélateur n’est pas quantitatif. Il tient à la nature des visiteurs : dirigeants de grands groupes, PDG internationaux, responsables industriels et décideurs publics ont été présents en nombre inhabituel. Leur déplacement traduit une prise de conscience : les technologies présentées ne relèvent plus de l’exploration, mais de choix structurants à court terme.

Trois dynamiques simultanées, un fait rare

Selon Vincent Ducret, l’édition 2026 se distingue par la convergence de trois vagues d’innovation majeures, arrivées à maturité au même moment.

Première vague : l’IA physique et l’industrialisation des humanoïdes.
L’intelligence artificielle sort définitivement du cadre logiciel pour s’incarner dans des machines capables d’agir dans le monde réel. Robots industriels, systèmes autonomes, humanoïdes : la frontière entre code et matière devient opérationnelle. Là où les précédentes éditions exposaient des composants pour smartphones ou objets connectés, le CES 2026 met en avant des pièces mécaniques, des articulations, des structures destinées aux robots.

Les humanoïdes dédiés à la recherche et à la formation coexistent avec des robots industriels dont les premières commandes fermes apparaissent, notamment dans les chaînes de montage. Viennent ensuite les applications logistiques et de services, avant des usages domestiques ou éducatifs encore plus prospectifs. Le point déterminant est moins la diversité des scénarios, que le niveau de finition : les systèmes présentés sont conçus pour être intégrés, produits et déployés, c’est concret.

Deuxième vague : les lunettes connectées comme interface post-smartphone crédible.
La question de « l’après-iPhone » hante l’industrie depuis plus d’une décennie. Au CES 2026, elle prend une consistance nouvelle. Plusieurs acteurs, majoritairement asiatiques, ont présenté des lunettes capables de projeter de l’information directement dans le champ de vision, sans rupture ergonomique notable. Les dispositifs restent discrets, légers, et suffisamment aboutis pour être testés dans des contextes professionnels réels.

Les prix annoncés, compris entre 300 et 500 euros pour les premiers modèles, positionnent ces produits dans une phase de pré-lancement. Mais la perspective est connue : miniaturisation rapide, baisse des coûts, diffusion progressive. Une fois l’usage adopté (accès contextuel à l’information, assistance en temps réel, interaction mains libres), le changement d’interface devient difficilement réversible.

Troisième vague : le véhicule comme plateforme de données.
L’automobile achève sa transformation. Les constructeurs ne se présentent plus comme des industriels mécaniques augmentés, mais comme des entreprises de données intégrant matériel, logiciel et intelligence artificielle. Les annonces de groupes comme Geely, ou Xpeng illustrent ce changement : véhicules capables de se déplacer de manière autonome pour rejoindre leur propriétaire, livraison directe depuis l’usine, interfaces intégralement pilotées par la voix.

Dans le cockpit, l’écran cesse d’être central. L’IA devient l’interface principale, orchestrant navigation, divertissement, sécurité et interaction avec l’environnement. Le véhicule se rapproche d’un compagnon intelligent, intégré dans des écosystèmes de mobilité plus larges.

Un rapport de force technologique désormais visible

Le CES 2026 agit comme un révélateur géopolitique, la présence chinoise y a été particulièrement marquante, tant par le volume que par la qualité des produits exposés. Les innovations présentées sont abouties, prêtes à être industrialisées, et non limitées à des démonstrateurs. Shenzhen apparaît comme le principal centre de gravité de l’IA physique et du hardware intelligent.

Face à cette avance, les stratégies divergent, les États-Unis mettent en avant la relocalisation industrielle et la maîtrise des chaînes de production, comme l’illustre Boston Dynamics, qui insiste sur une production domestique de ses robots. L’Europe, en comparaison, affiche une présence plus discrète, quelques acteurs industriels sont visibles, mais l’écosystème apparaît moins dense, notamment du côté des startups.

Ce décalage n’est pas uniquement technologique et interroge la capacité européenne à maintenir une autonomie industrielle sur des segments clés où le matériel, le logiciel et l’IA sont désormais indissociables.

Le CES, un marché plus qu’un salon

Dernier enseignement, l’essentiel du CES ne se joue plus uniquement dans les halls d’exposition. Suites privées, démonstrations sur invitation, rendez-vous exécutifs et négociations informelles constituent désormais une part décisive du salon. Le « off » est devenu un espace stratégique, où se dessinent les partenariats, acquisitions et se croisent les feuilles de route industrielles.

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