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Pendant que l’Europe parle de souveraineté, les Big Tech s’y emploient

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Pendant que les institutions et les acteurs de la tech européenne débattent de souveraineté numérique, de dépendances stratégiques et d’autonomie technologique, les BigTech américaines avancent sur un autre terrain. Moins discursif, plus opérant, elles sécurisent des capacités énergétiques, internalisent le calcul, organisent la sécurité de systèmes critiques, structurent les flux de paiement et impose des architectures qui, par l’usage, finissent par s’imposer comme des normes.

Si chacun a conscience que la souveraineté ne relève plus de la seule incantation, elle ne peut exister que dans l’action. Un décalage régulièrement souligné, notamment lorsqu’on confronte les discours publics européens à la réalité des capacités cloud, énergétiques et infrastructurelles effectivement disponibles.

La souveraineté contemporaine se mesure d’ailleurs moins à la maîtrise d’un territoire qu’à la capacité de garantir la continuité de fonctions vitales. Énergie disponible et prévisible pour alimenter des data centers d’IA, capacité de calcul à grande échelle planifiée sur des cycles industriels longs, sécurité opérationnelle, circulation de la valeur, accès à l’information : ces dimensions forment aujourd’hui l’ossature du pouvoir économique et technologique.

La souveraineté numérique doit ainsi être lue comme un problème d’architecture, de dépendances fonctionnelles et de continuité de service, bien au-delà d’un cadre institutionnel abstrait.

Un acteur devient quasi souverain lorsqu’il est en mesure de planifier ces fonctions dans le temps long, d’en internaliser les dépendances critiques et d’en négocier le déploiement avec les autorités publiques (implantation de data centers, raccordements énergétiques, fiscalité, délais réglementaires). Les Big Tech l’ont bien compris : sans chercher à se substituer aux États, elles occupent un espace intermédiaire dans lequel l’infrastructure précède la règle.

Énergie : la condition première de l’IA

L’essor de l’intelligence artificielle a replacé l’énergie au centre du jeu. Les modèles à grande échelle exigent une puissance stable, contractualisée sur des horizons de dix à vingt ans. Cette contrainte explique pourquoi Meta, Google, Microsoft ou Amazon multiplient les accords de long terme avec des producteurs d’électricité et soutiennent des projets bas carbone, y compris nucléaires.

Il ne s’agit pas d’un simple enjeu d’optimisation environnementale, mais d’une sécurisation de l’approvisionnement, comparable à celle des industries lourdes. L’énergie devient un actif stratégique internalisé, au même titre que les centres de données. Là où le cloud reposait sur une abondance relative, l’IA impose désormais une gestion structurée de la rareté.

Compute : le retour de l’industrie

La promesse d’un numérique immatériel s’est dissipée. Elle laisse place à un calcul intensif, marqué par des capex élevés, des chaînes d’approvisionnement complexes, de fortes dépendances matérielles et des arbitrages territoriaux explicites. Les data centers d’IA fonctionnent comme des usines, avec des exigences de résilience, de rendement et de continuité qui rappellent les infrastructures énergétiques ou télécoms.

Cette réalité explique la montée en puissance de stratégies pluriannuelles et d’une intégration verticale du compute. Les plateformes ne se contentent plus d’acheter de la capacité : elles la conçoivent, la financent et l’exploitent.

Sécurité : une fonction devenue systémique

À mesure que les services numériques deviennent critiques, la sécurité s’impose comme une fonction centrale. Cybersécurité, détection des menaces, continuité de service, protection des identités : les grandes plateformes opèrent désormais des dispositifs de sécurité à l’échelle globale.

Cette montée en puissance répond d’abord à une exigence fonctionnelle : garantir la fiabilité de systèmes dont dépendent entreprises, administrations et citoyens. Elle crée toutefois une asymétrie, les obligations de transparence variant fortement selon les juridictions. Ici, la souveraineté s’exprime par la capacité d’agir en temps réel.

Le contrôle des flux de valeur

La souveraineté économique passe par la transaction. En structurant des écosystèmes de paiement, d’authentification et de distribution applicative, les Big Tech contrôlent les rails par lesquels circule la valeur. Wallets intégrés, paiements in-app, règles d’accès aux places de marché sont autant de mécanismes permettant de décider qui peut vendre, payer ou monétiser.

Normes et architectures : gouverner par l’implémentation

Les normes techniques façonnent les usages avant que le droit ne les encadre. API, protocoles, formats d’identité, standards de sécurité s’imposent par l’adoption massive, puis deviennent des références de fait. La loi intervient ensuite, le plus souvent pour ajuster un état du monde déjà stabilisé.

Une diplomatie économique de fait

Implantation de data centers, câbles sous-marins, négociations énergétiques, fiscalité, régulation de l’IA : les États traitent depuis plusieurs années avec les Big Tech comme avec des acteurs structurants de leur attractivité et de leur sécurité économique. L’Allemagne, le Royaume-Uni et, bien entendu, la France multiplient les opérations de séduction auprès des dirigeants de ces sociétés.

Reste à tenir une diplomatie qui ne renonce pas sur les sujets où le jeu n’est pas totalement acquis par les États-Unis, sans pour autant verser dans une démonstration de fermeté excessive sur des terrains qui ne s’y prêtent pas.

L’Europe face à l’écart entre discours et infrastructure

L’Europe a multiplié les textes, les stratégies et les principes, parfois trop tôt, parfois trop tard. Dans un environnement accéléré, le rythme devient un facteur décisif.

Trois trajectoires se dessinent : réguler pour contenir, au risque d’une dépendance durable ; construire des capacités propres, au prix d’investissements lourds et de choix industriels assumés ; ou hybrider, en combinant interopérabilité, capacités critiques minimales et partenariats négociés.

Aucune option n’est exclusive. Toutes supposent toutefois de reconnaître que la souveraineté ne se limite plus à sa définition historique. Le changement n’est ni total ni irréversible, mais il impose une lucidité nouvelle et un jeu plus collectif, ce qui est loin d’être une mince affaire.

Finance, le facteur de puissance décisif

In fine, la capacité financière des Big Tech reste le levier décisif de leur quasi-souveraineté. Bilans massifs, accès à une dette de long terme et aptitude à porter des investissements critiques sur plusieurs décennies, sont autant d’atouts qui leur donnent une puissance d’action que ni le cycle politique ni le cadre budgétaire européen ne permettent aujourd’hui de garantir pleinement.

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