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De San Francisco à Sacramento, Gavin Newsom, le pari américain

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Il avance vite, parle vite, pense en stratège. Depuis 2019, Gavin Newsom gouverne un territoire qui n’est pas un simple État américain, mais une puissance économique, culturelle et technologique à part entière.

Sur le plan économique, la Californie pèse près de 4 200 milliards de dollars de PIB nominal. Si elle était un pays, elle figurerait parmi les quatre ou cinq premières économies mondiales, au niveau de l’Allemagne et du Japon, devant la plupart des grandes puissances européennes. La Californie affiche presque le double du PIB par habitant français. À l’échelle des États-Unis, elle concentre près de 15 % de la richesse nationale : environ un dollar sur sept produit dans le pays l’est sur son territoire.

Son appareil productif présente une rare diversité, associant une agriculture industrielle qui fournit près d’un tiers des légumes consommés aux États-Unis, une industrie du divertissement structurée autour de Hollywood, des technologies de pointe issues de la Silicon Valley, une concentration exceptionnelle de capital-risque et un écosystème de défense et d’aéronautique solidement implanté.

Elle exerce une influence culturelle déterminante. Depuis Hollywood jusqu’aux plateformes numériques nées dans la Silicon Valley, la Californie produit les récits, les visages et les formats qui circulent à l’échelle mondiale. Cinéma, séries, musique, créateurs digitaux sont autant de vecteurs d’influence qui structurent les codes esthétiques et les aspirations contemporaines.

La Californie n’est donc pas seulement un territoire à administrer pour Gavin Newsom : elle constitue un argument politique permanent et dépasse la simple administration d’un État fédéré. Cela lui confère un rôle structurant dans l’équilibre interne des États-Unis, et une capacité d’influence qui excède largement ses frontières.

L’apprentissage du pouvoir

Né à San Francisco en 1967, élevé par une mère célibataire, marqué par une dyslexie sévère, Gavin Newsom ne correspond pas au récit classique du prodige académique. Le sport universitaire lui ouvre des portes, l’entrepreneuriat dans la restauration et l’hôtellerie lui offre un réseau, la politique vient ensuite dans un parcours qui n’était pas tout tracé.

Il devient maire de San Francisco au début des années 2000. L’un de ses actes politiques les plus marquants intervient en 2004, lorsqu’il autorise la célébration de mariages entre personnes de même sexe, alors même que le cadre juridique fédéral ne les reconnaît pas. La décision est alors contestée, juridiquement fragile et politiquement très risquée. Elle sera annulée dans l’immédiat, avant que le principe ne soit finalement consacré à l’échelle fédérale quelques années plus tard.

Le geste installe Gavin Newsom comme un élu prêt à tester les lignes de fracture institutionnelles pour accélérer un débat national. Très tôt, il comprend que le pouvoir ne consiste pas seulement à accompagner le mouvement, mais à l’anticiper. Ipso facto, la suite de son parcours s’organise : lieutenant-gouverneur, puis gouverneur en 2019. À peine installé, il doit affronter une succession de crises : pandémie mondiale, incendies dévastateurs, tensions budgétaires, puis, en 2021, une procédure de destitution par référendum qu’il remporte nettement.

Ces épreuves ont significativement accru sa visibilité. À mesure que les crises se succèdent, son rôle déborde le cadre strictement californien et le projette au cœur du débat national, notamment dans sa confrontation régulière avec Donald Trump.

La Californie comme scène

Gouverner la Californie, c’est diriger un écosystème où se concentrent capital-risque, intelligence artificielle, Hollywood, agriculture industrielle et inégalités extrêmes. Dans une interview donnée à Emily Chang sur Bloomberg, Gavin Newsom le dit sans détour : « Le futur commence ici. Nous avons une responsabilité unique en ce qui concerne ces outils et cette technologie, parce que c’est le centre de cet univers. »

Son rapport à l’innovation s’est construit politiquement dans la proximité de la Silicon Valley. Il a vu les grandes entreprises technologiques soutenir des causes progressistes, parfois par conviction, souvent par intérêt stratégique. Puis la relation s’est complexifiée lors de l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, avec le basculement de certains dirigeants vers des positions conservatrices et de fortes tensions avec Washington.

Protection des mineurs, encadrement des algorithmes, responsabilité des plateformes : il place ces enjeux sur le terrain institutionnel, tout en voulant éviter des postures symboliques. À ses yeux, la Californie, qui a vu émerger ces entreprises et bénéficié de leur essor, ne peut se contenter d’en accompagner la croissance. Elle doit également en fixer les règles et en tracer les limites.

Dans la tech, les oppositions à Gavin Newsom sont fragmentées mais réelles. Du côté libertarien et pro-Trump, des investisseurs influents comme David Sacks ou Peter Thiel voient en lui l’expression d’un interventionnisme californien structurellement méfiant envers l’innovation. Elon Musk, qui a déplacé le siège de Tesla au Texas, a régulièrement critiqué l’environnement réglementaire et fiscal de l’État, incarnant une Silicon Valley plus hostile au modèle progressiste. À l’inverse, certains partisans d’une régulation plus stricte de l’IA estiment qu’en opposant son veto à des versions plus dures de textes sur la sécurité des modèles avancés, Gavin Newsom a privilégié un compromis trop favorable aux grandes entreprises. Entre investisseurs libertariens, entrepreneurs soucieux de compétitivité et défenseurs d’un encadrement plus rigoureux, il se retrouve contesté des deux côtés.

Face à Donald Trump et à ce qu’il perçoit comme l’atonie stratégique des démocrates, il change de braquet sur le terrain de la communication. Le ton se durcit, les formats évoluent, l’usage des réseaux sociaux devient plus offensif. Parallèlement, dans les cercles plus feutrés du pouvoir international, il affine son discours, articulant défense des institutions et compétitivité économique. La posture devient structurée et assumée.

L’ambition en arrière-plan

Interrogé sur une éventuelle candidature présidentielle, il répond : « Je n’en ai aucune idée. (…) Il faut avoir une raison suffisamment forte. » Il qualifie les spéculations sur 2028 de « spectacle secondaire », préférant parler des échéances intermédiaires et des « freins et contrepoids ». S’il ne ferme aucune porte, l’ambition présidentielle n’est pas revendiquée, même si tout laisse le croire, d’autant que Gavin Newsom ne peut briguer un troisième mandat.

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