ARCSPACE lève plus de 2 millions d’euros pour faire passer les satellites du jetable au réparable
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La startup parisienne ARCSPACE vient d’annoncer avoir levé plus de 2 millions d’euros pour qualifier en vol une technologie de soudage et de découpe par faisceau d’électrons destinée aux opérations en orbite. Son ambition est d’intervenir sur des satellites qui n’ont jamais été conçus pour être entretenus. Derrière cette prouesse technique se dessine un marché encore embryonnaire, celui du servicing orbital.
Après avoir rendu ses lanceurs réutilisables, l’industrie spatiale s’attaque désormais à une autre anomalie de son modèle économique, des satellites qui peuvent valoir plusieurs centaines de millions d’euros, restent, pour l’essentiel, impossibles à réparer une fois en orbite.
Qu’il s’agisse d’une panne, de l’épuisement du carburant ou d’un dommage, de nombreux incidents suffisent à condamner un actif dont une grande partie des fonctions reste pourtant opérationnelle. Le problème prend d’autant une autre dimension à mesure que télécommunications, navigation, transactions financières, logistique ou défense dépendent de ces infrastructures orbitales.
« L’industrie spatiale a traditionnellement fonctionné selon un modèle à usage unique. Lorsqu’un équipement tombait en panne ou qu’un satellite arrivait à court de carburant, des infrastructures valant plusieurs centaines de millions d’euros étaient perdues », résume Guillaume Mohara, CEO et cofondateur d’ARCSPACE.
Fondée en 2022 à Paris, ARCSPACE vient de lever plus de 2 millions d’euros lors d’un tour mené par DEPO Ventures, via son fonds DEPO Ventures One, avec SCE Freiraum Ventures, IRDI Capital Investissement et un réseau français de business angels.
Transformer un procédé industriel en outil spatial
Ainsi, ARCSPACE développe un équipement compact utilisant un faisceau d’électrons à haute énergie pour couper, joindre et souder des matériaux dans le vide. La soudure par faisceau d’électrons n’est pas nouvelle. L’enjeu est de la miniaturiser, de la rendre autonome et de la qualifier pour les contraintes du spatial : vibrations au lancement, vide poussé, températures extrêmes, exploitation sans intervention humaine directe.
Rendre serviceable un satellite qui ne l’était pas
Si une partie des futurs satellites sera conçue dès l’origine pour être ravitaillée, inspectée ou modifiée en orbite. Les actifs déjà en service, et plus largement tous ceux qui n’ont jamais été équipés d’une interface prévue pour accueillir un véhicule de maintenance, posent problème.
ARCSPACE veut précisément intervenir sur cette flotte non préparée. Sa technologie doit permettre de créer ou de modifier physiquement une interface sur le satellite, plutôt que d’exiger que celle-ci ait été intégrée dès la fabrication.
« ARCSPACE propose une solution de rupture capable de réparer des satellites qui n’ont jamais été conçus pour être entretenus », estime Petr Šíma, Partner chez DEPO Ventures, pour qui cette capacité peut réduire le risque associé aux infrastructures orbitales et renforcer leur résilience.
Son premier marché sera donc moins celui de la « réparation » au sens automobile du terme que celui de la serviceability : rendre accessible à une intervention un actif qui ne l’était pas.
Un marché dont l’économie reste à construire
Le potentiel du servicing orbital se chiffre régulièrement en dizaines de milliards d’euros. L’European Space Policy Institute recense des projections allant de 5,1 à près de 7 milliards de dollars pour le marché mondial OSAM à l’horizon 2030, et souligne surtout son absence de maturité commerciale.
Quelques opérations ont néanmoins commencé à valider le principe économique de la prolongation de vie. L’ESPI estime par exemple que la première mission commerciale MEV de Northrop Grumman a permis à Intelsat de préserver plusieurs centaines de millions de dollars de valeur, pour un coût de servicing très inférieur. Mais MEV-1 et MEV-2 sont longtemps restées des exceptions plutôt que le point de départ d’un marché de masse.
La dynamique s’accélère avec en juillet 2026, le Mission Robotic Vehicle de SpaceLogistics, équipé du système robotique RSGS développé avec la DARPA, a été lancé pour effectuer des interventions complexes sur des satellites géostationnaires et y installer des modules capables d’en prolonger la durée de vie.
Le marché d’ARCSPACE dépend moins du nombre total de satellites que de combien vaut la durée de vie récupérée, rapportée au coût complet de l’intervention. Pour un actif de faible valeur, envoyer un véhicule de servicing n’a guère de sens. Pour un satellite géostationnaire valant plusieurs centaines de millions d’euros et encore capable de générer plusieurs années de revenus, le calcul change de nature.
A ce jour, ARCSPACE indique avoir déjà suscité l’intérêt de plus d’une douzaine d’entreprises commerciales et travailler avec le CNES, l’ESA et le European Defence Fund.
ARCSPACE n’est pas seule à vouloir souder dans l’espace
En mai 2024, l’américain ThinkOrbital et le britannique TWI ont réalisé un soudage autonome par faisceau d’électrons dans l’espace. L’expérience, lancée à bord d’un Falcon 9, a produit un échantillon ensuite rapporté sur Terre et analysé notamment par l’ESA. TWI le présente comme le premier soudage autonome jamais effectué dans l’espace.
De son coté, ARCSPACE, prévoit en 2027 une opération de « plus de 100 secondes de soudage entièrement autonome »
Par ailleurs, des acteurs comme ASTROSCALE développent les capacités de rendez-vous, d’approche, d’inspection, de capture et de prolongation de vie nécessaires à l’émergence du servicing orbital ; la société considère elle-même le Rendezvous, Proximity Operations and Docking comme la brique préalable à toute opération de maintenance.
Des entreprises qui ne sont d’ailleurs pas nécessairement des concurrentes d’ARCSPACE : elles peuvent devenir ses partenaires, voire ses clientes, si elles choisissent d’intégrer son effecteur à leurs plateformes.
Entre la soudure et la réparation, toute une chaîne reste à construire
Un outil capable de souder dans le vide ne suffit pas à réparer un satellite, il faut d’abord rejoindre l’actif, évoluer à proximité sans collision, l’identifier, le stabiliser, éventuellement le capturer, diagnostiquer la panne, puis réaliser l’intervention.
À ces difficultés physiques s’ajoutent le coût du véhicule, le lancement, les opérations au sol, les autorisations, la responsabilité et l’assurance.
Que se passe-t-il si une opération censée sauver un satellite de 200 millions d’euros provoque au contraire sa perte définitive ? Qui garantit l’intervention ? Qui porte le risque ? À quelles conditions un assureur acceptera-t-il qu’un tiers s’approche d’un actif qu’il couvre ?
L’un des enjeux est de développer une solution qui devra s’insérer dans une chaîne de servicing suffisamment fiable et économique pour que l’opérateur préfère l’intervention au remplacement du satellite.
Cette dépendance est à la fois la faiblesse et l’opportunité d’ARCSPACE, si la startup ne contrôle pas l’ensemble de cette infrastructure, elle peut en devenir un fournisseur commun à plusieurs opérateurs.
Une autre question se pose à plus long terme. Plus les nouveaux satellites seront conçus avec des interfaces standardisées, moins il sera nécessaire de créer artificiellement des points d’accès sur les plateformes futures. Une partie de l’avantage initial d’ARCSPACE pourrait donc se concentrer sur la flotte existante et les actifs non préparés, tandis que ses capacités de découpe, d’assemblage et de soudage conserveraient, elles, un potentiel bien plus large pour la modification de structures et la fabrication en orbite.
Deux millions d’euros pour franchir le mur du vol
Le financement annoncé doit permettre à ARCSPACE de passer du développement technologique à la qualification spatiale. Les fonds seront consacrés au recrutement, à la qualification du hardware de vol et à la préparation d’une première mission de démonstration prévue en 2027, avec une commercialisation visée à partir de 2028.
À l’échelle d’une deeptech spatiale, un tour de 2 millions d’euros reste modeste : il ne finance pas à lui seul l’industrialisation d’un service orbital complet, mais doit surtout permettre de franchir un jalon qui change la nature du risque, à savoir passer d’une technologie testée au sol à un équipement démontré dans l’espace.
ARCSPACE indique avoir déjà validé son système lors d’essais en vide poussé et de vibrations mécaniques. La prochaine étape sera la démonstration de 2027. Si elle réussit, la société pourra aborder sa commercialisation avec une technologie space-proven.
Du servicing à l’usine orbitale
La réparation n’est enfin que le premier étage de la feuille de route. À partir de 2028, ARCSPACE vise des effecteurs destinés à l’extension de vie, à la désorbitation et aux missions dual-use. La même technologie doit ensuite servir à assembler de grandes structures en orbite ou sur la Lune, puis à des opérations de fabrication directement dans l’espace.
Le changement d’échelle est considérable : une technologie capable d’assembler des structures après le lancement permettrait théoriquement de concevoir des infrastructures qui ne seraient plus contraintes par le volume de la coiffe d’une fusée.
L’ESA inscrit désormais explicitement le ravitaillement, la réparation, l’assemblage, la fabrication et le recyclage dans sa vision d’une économie spatiale plus circulaire. En juin 2026, l’agence et la Commission européenne ont renforcé leur coopération autour des In-Space Operations and Services et d’une mission pilote européenne prévue à l’horizon 2030. « La Commission européenne a identifié les opérations et services en orbite comme l’un des fondements de la future économie spatiale européenne », souligne Justyna Redelkiewicz, Space Tech Venture Partner chez DEPO Ventures, qui voit dans ARCSPACE l’une des briques susceptibles d’alimenter cette future infrastructure.
La dimension est aussi stratégique : une technologie permettant de prolonger, modifier ou remettre en service un satellite intéresse autant les opérateurs commerciaux que les acteurs de la défense. Dans un espace devenu infrastructure critique et domaine contesté, la maintenabilité devient elle aussi une question de résilience.
Après avoir appris à récupérer ses fusées, l’industrie spatiale cherche désormais à ne plus jeter ce qu’elles mettent en orbite. Si la technologie progresse, reste à construire son économie.







