
La cybersécurité n’empêche plus l’incident, elle doit apprendre à y survivre
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Pendant longtemps, la cybersécurité s’est pensée comme une discipline de prévention avec pour ligne conductrice d’empêcher l’intrusion, bloquer l’attaque, contenir la menace avant qu’elle ne produise ses effets. Cette logique a structuré les architectures techniques, les discours managériaux et a été modélisée dans de nombreux indicateurs de performance. Elle reposait sur l’hypothèse implicite qu’un système suffisamment protégé finirait par devenir sûr.
L’actualité prouve tout le contraire et cette hypothèse ne tient plus. Non parce que les technologies seraient devenues inefficaces ou les équipes moins compétentes, mais parce que les systèmes d’information ont changé de nature. Ils ne sont plus des ensembles clos à défendre, mais des environnements ouverts, distribués, interconnectés, en transformation permanente. Le code évolue en continu, les données circulent sans frontière claire, les identités se multiplient (humaines comme machines). Dans cet espace mouvant, l’incident devient une condition normale de fonctionnement, pour peu qu’on l’appréhende.
La fin de l’illusion du « zéro incident »
Les organisations en ont désormais une conscience diffuse, parfois difficile à formaliser. Dans ce contexte, continuer à piloter la sécurité avec l’objectif implicite de l’incident zéro revient à s’appuyer sur un indicateur trompeur. L’absence d’événement ne dit rien de la robustesse réelle d’un système. Elle peut traduire une maîtrise effective, mais aussi une simple absence de détection, ou un décalage temporel avant l’impact. La cybersécurité ne peut plus se jouer uniquement dans l’évitement et doit renforcer l’entreprise dans sa capacité à encaisser.
Le déplacement progressif vers la résilience
Ce basculement est déjà à l’œuvre, et se manifeste dans les questions qui émergent au sein des directions générales et des équipes sécurité : combien de temps faut-il pour détecter un incident ? À quel moment l’organisation est-elle capable d’en qualifier l’impact réel ? Quels services peuvent continuer à fonctionner en mode dégradé ? Quelles décisions peuvent être prises rapidement sans paralysie organisationnelle ?
La résilience devient alors une grille de lecture plus pertinente que la seule prévention. Et sans remettre en cause la nécessité des contrôles, elle les replace dans une perspective plus large, celle de la continuité d’activité sous contrainte.
Tester l’échec plutôt que célébrer la conformité
Ce changement de perspective met en lumière les limites des approches traditionnelles fondées sur des évaluations ponctuelles. Audits, certifications et tests annuels conservent une utilité réglementaire et structurante, mais peinent à refléter l’état réel d’un système qui évolue quotidiennement. Un test figé dans le temps ne dit rien de la coordination entre équipes techniques, métiers et direction en situation de tension.
À l’inverse, se développent des pratiques qui cherchent moins à démontrer que « tout va bien » qu’à observer ce qui se produit lorsque les choses se dégradent. Simulations d’incidents, scénarios de crise joués en conditions proches du réel, interruptions volontaires de services non critiques, exercices de communication interne et externe : ces démarches déplacent l’attention vers les points de rupture, les lenteurs décisionnelles et les dépendances mal identifiées.
La résilience ne se proclame pas dans un rapport mais se révèle uniquement dans l’épreuve, ceux qui l’ont vécu en savent quelque chose.
Une transformation silencieuse du rôle du CISO
Ce changement affecte directement la fonction sécurité. Le CISO n’est plus seulement attendu comme garant de contrôles techniques ou pilote de programmes de conformité et devient un acteur central de la gestion du risque opérationnel, au croisement de l’IT, des métiers et de la gouvernance.
Son rôle évolue vers l’arbitrage, afin d’identifier les services réellement critiques, hiérarchiser les priorités de protection, accepter certaines dégradations pour en éviter d’autres, rendre explicites les choix de risque. La sécurité cesse d’être un empilement de solutions défensives pour devenir un langage commun entre équipes techniques et décideurs.
Cette position est moins spectaculaire que celle du « gardien du système », mais bien plus structurante. Elle oblige à sortir du réflexe purement technologique pour interroger la finalité, à savoir protéger quoi, pendant combien de temps, et à quel coût pour l’activité.
L’automatisation face à ses propres limites
L’essor de l’automatisation et de l’intelligence artificielle en cybersécurité soulève une tension centrale. Si l’automatisation est indispensable pour absorber le volume d’événements et la vitesse des attaques, la tentation d’une sécurité entièrement autonome, délestée de l’intervention humaine, révèle rapidement ses fragilités.
Un système capable d’agir seul peut corriger plus vite, mais aussi se tromper plus brutalement. Lorsqu’une décision automatisée provoque un arrêt de service, une perte de données ou une cascade d’effets non anticipés, la capacité de reprise devient plus déterminante que la sophistication de l’algorithme.
La résilience suppose au contraire des garde-fous, des mécanismes de supervision et une capacité humaine à contextualiser les décisions. L’enjeu n’est pas de ralentir l’automatisation, mais de l’inscrire dans une architecture où l’erreur reste contenable.
De la forteresse à l’endurance
La cybersécurité entre ainsi dans une phase de maturité comparable à celle qu’ont connue d’autres disciplines d’ingénierie. Après le temps des fortifications et des périmètres, vient celui de l’endurance. Il ne s’agit plus de tout empêcher, mais de tenir lorsque les protections cèdent partiellement.
Ce déplacement modifie en profondeur les priorités d’investissement, les indicateurs de pilotage et le discours tenu aux dirigeants. La question centrale n’est plus « sommes-nous suffisamment protégés ? », mais « combien de temps pouvons-nous continuer à fonctionner quand l’incident survient ? ».
C’est dans cette capacité à absorber le choc, à décider sous contrainte et à reprendre le contrôle que se joue désormais la performance cyber. Non dans l’illusion d’une sécurité parfaite, mais dans la maîtrise lucide de l’imperfection.
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