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Médias et information: sale temps pour la complexité

Par Cyrille Frank, fondateur de Mediaculture.fr

Les médias, et la télévision en particulier, ont tendance à gommer la complexité du monde. Ils doivent s’adapter à un public moins disponible et moins savant. Ils répondent aussi à un besoin croissant de sécurité qui favorise les réponses simples et peu nuancées.

La population a plus que jamais besoin de sens et n’accepte plus d’être dirigée sans comprendre, ni être éventuellement consultée. C’est d’abord le résultat d’une amélioration du niveau d’instruction moyen de la population depuis les années 50, grâce à la démocratisation de l’enseignement –ou “massification scolaire” lorsqu’on veut évoquer les difficultés de l’institution.

La proportion d’une classe d’âge obtenant le baccalauréat est passée de 3% en 1945, à 25 % en 1975, pour atteindre près de 80% en 2018.

Cette évolution s’est accompagnée d’une ouverture beaucoup plus importante sur les monde, via la globalisation des économies et le développement des médias.

Un besoin de comprendre, stimulé par les médias

Nous sommes beaucoup plus abreuvés d’actualité aujourd’hui qu’à l’époque de nos parents. Ce, via la télévision, Internet et les réseaux sociaux depuis le milieu des années 2000.

La curiosité et le besoin de comprendre le monde par tout un chacun sont beaucoup plus stimulés de nos jours qu’à l’époque où les modes d’information étaient principalement écrits (et où le niveau d’instruction était beaucoup plus faible comme vu au point précédent).

Les journaux populaires (tel Le petit journal ou plus récemment France Soir) étaient alors beaucoup plus orientés vers le divertissement (fait divers, feuilleton) et les questions pratiques, que vers les questions intellectuelles et internationales réservées aux journaux plus élitistes, aux tirages beaucoup plus faibles (Le Temps, Le journal des débats…).

L’irruption de la télévision d’information en temps réel avec LCI en 1994, puis iTélé en 1999 et BFM en 2005 ont encore plus accentué cette appétence pour l’information, popularisée d’ailleurs par une mise en scène –ou “story-telling” qui la rapproche du divertissement.

La couverture en direct via Internet (début 2000) puis les réseaux sociaux (dès 2004) ont encore renforcé cette omniprésence de l’information dans nos vies, d’abord de manière temporelle. Une omniprésence qui est devenue géographique via le smartphone apparu en 2007 avec l’iPhone et dont les notifications nous suivent partout, désormais.

Un esprit de plus en plus critique vis-à-vis des médias 

A cela s’ajoute une maturité croissante du citoyen face à l’information. 50 ans de télévision sont passés par là. Gavés de journaux TV, de reportages, débats politiques, ou publicités, les téléspectateurs décodent mieux les modes de communication et se montrent de plus en plus critiques face aux médias ou aux politiques.

Déçus par les différents fiascos médiatiques (guerre du Golfe, Timisoara, Outreau…), ils sont devenus méfiants vis à vis des journalistes.

Sans parler du traumatisme démocratique du référendum de 2005, durant lequel les médias ont été perçus comme affidés au pouvoir. En effet, ils ont majoritairement soutenu le “oui” au référendum européen de Lisbonne et cautionné la signature du traité survenu trois ans après, en dépit de la victoire du non.

Une défiance accentuée par le fait que les représentants les plus visibles de la profession – ceux qui officient en télévision – en particulier les éditorialistes – font preuve d’une révérence troublante, et d’une arrogance inversement proportionnelle à leur compétence.

Cette perte de confiance lente mais constante est à rapprocher historiquement du discrédit qui frappa les journaux “va-t-en-guerre” après la première guerre mondiale. Et entraîna une chute considérable des tirages après 1917.

Un niveau d’instruction en trompe-l’œil 

Le nombre très impressionnant de bacheliers masque une réalité beaucoup plus hétérogène, puisque parmi ces bacheliers, seuls 52% ont un baccalauréat général (22% obtenant un bac technologique et 26% un bac professionnel).

Par ailleurs, on note une baisse des performances de l’éducation nationale au cours de la dernière décennie, et une maîtrise des savoirs de base (orthographe, grammaire, calcul) qui semble en recul par rapport aux années 2000.

D’après la dernière étude PISA de 2015, 21% des élèves français étaient en difficulté de compréhension de l’écrit et 22% en difficulté en sciences. L’écart se creuse entre les 8% de très bons élèves et des mauvais toujours plus nombreux.

On retrouve à peu près les chiffres du ministère de l’Education –via les tests de la journée citoyenne– qui montrent 23,4% de jeunes en difficulté de lecture et de compréhension plus ou moins grave.

Près d’un quart des jeunes Français n’a pas le bagage suffisant pour maîtriser la complexité des dossiers qu’on lui met désormais sous le nez: politique économique contre le chômage, réforme des retraites, fiscalité, enjeux du Brexit…

Si tant est que ce jeune public s’y intéresse, ce qui n’est pas gagné, étant donné la concurrence forte de la socialisation et du divertissement.

Un public de moins en moins disponible 

Bien qu’étant plus que jamais demandeur de sens, le peuple ne peut y consacrer qu’un temps de plus en plus réduit. Son attention est désormais concurrencée par le divertissement, le jeu, la socialisation qui empiètent sur la recherche d’information et la construction d’un système cohérent de compréhension du monde.

Il faut donc aller à l’essentiel, divulguer rapidement des clés d’interprétation pour laisser du temps aux autres activités de plaisir ou d’ego.

D’où la prolifération des formats courts, tels 20 minutes ou de synthèse (“les clés de l’info”, “le dessous des cartes”) et la mode des formats video inspirés de Nowthis et popularisés en France par Brut sur les réseaux sociaux.

D’où le succès en librairie des ouvrages de vulgarisation permettant de rattraper rapidement son retard culturel (la culture Gé pour les nuls, les grandes dates de l’Histoire de France etc.)

D’où sur Internet la généralisation de l’écriture web pour augmenter l’efficacité journalistique afin de capter une attention de plus en plus rare et fugace. Et l’ensemble des nouveaux formats plus rapides et digestes pour s’adapter aux nouveaux modes de vie du lecteur : infographies, diaporamas…

Cette tendance s’apparente au “unique selling proposition” inventée par la publicité américaine des années 40. Une simplification du message publicitaire réduit à un seul argument de vente devient l’angle principal d’un papier, le message essentiel.

Un besoin d’échapper à l’insécurité 

Bombardés d’informations en permanence, nous subissons une pression psychologique nouvelle : celle d’être confrontés davantage à l’horreur du monde.

Ainsi découvrons-nous chaque jour ces prêtres pédophiles, ces chiens meurtriers, ces catastrophes mondiales ou ces insurrections sanglantes… Connaissance nouvelle de faits anciens qui tend à nous faire croire à une régression de nos civilisations : “mais dans quel monde vit-on ?”

Les médias produisent donc un sentiment d’insécurité en améliorant notre connaissance des problèmes ou en grossissant l’ampleur de ceux-ci, à des fins de dramatisation et d’audience.

Ainsi du nombre de voitures brûlées dont l’augmentation depuis 2005 traduit surtout un meilleur recueil des données, tout comme l’augmentation du nombre des incivités à l’école tient aussi à la mise en place de la base Signa.

Une peur diffuse accrue par l’exploitation politique des faits divers de l’actualité pour discréditer le camp ennemi, ou prouver sa propre efficacité. On ne compte plus le nombre de mesures adoptées dans l’urgence pour répondre à un drame, dispositions généralement inefficaces, non appliquées, voire absurdes.

Or, face à ces informations angoissantes qui augmentent notre sentiment d’instabilité psychologique, nous nous replions vers la fiction et le divertissement.

Et ce phénomène contamine aussi l’information via des JT édulcorés ou à la narration fictionnelle (le fameux “story-telling”). Ce n’est pas un hasard si le Journal télévisé le plus fort dans ce registre est celui qui a le public le plus âgé et le plus inquiet : le 13h de Jena-Pierre Pernaut sur TF1.

Occultation volontaire de la complexité 

Notre besoin d’échapper à l’angoisse existentielle accrue par une meilleure connaissance du monde, nous conduit à privilégier inconsciemment les réponses simples.

La simplicité est rassurante, stable et plus confortable que la multiplicité ou l’interaction des causes. D’autant que les facteurs d’explication sont généralement si nombreux et conjugués qu’ils génèrent l’angoisse de l’incertitude.

C’est notamment sur ce mécanisme que se fonde le complotisme qui donne une explication simple et paradoxalement rassurante à des phénomènes complexes.

Mais sans même aller jusque dans cet abandon de rationalité, la simplification intellectuelle donne l’illusion de la maîtrise à moindre effort. Un besoin de contrôle de plus en plus prégnant dans nos vies si formatées et normatives.

Les inégalités scolaires s’accentuent? C’est la faute des écrans, des profs fainéants, des populations d’origine étrangère, de la démagogie de politiques… Il s’agit de trouver vite un coupable unique, pour pouvoir décharger son émotion et de ne pas trop se “prendre la tête” surtout.

D’autant que ce sujet sera chassé demain par un autre débat tout aussi complexe (et plus technique) sur les retraites…

Certains médias renforcent d’ailleurs cette tendance à la simplification pour gagner en impact et apporter ces réponses tant attendues. Difficile de dire à nos enfants-citoyens: “pas si simple, c’est plus compliqué que cela, le monde est gris” (mélange peu emballant de noir et blanc).

A échelle micro ou macroscopique, la complexité est synonyme de fragilité. Une molécule complexe a plus de chance d’être dissoute au contact d’une autre qu’une molécule simple. Une structure métallique alambiquée résistera moins à la tornade qu’un modèle élémentaire offrant moins de prise au vent. Un esprit animé de concepts complexes et variés sera plus sujet au doute qu’un esprit binaire.

La simplification est un mécanisme d’auto-protection pour gagner en résistance mentale et se protéger de ce fameux doute déstabilisateur. Un phénomène classique étudié en psychologie sociale: l’exposition sélective aux messages.

Les consommateurs ou électeurs évitent les messages qui ne conforment pas leur opinion préalable ou leur système cohérent de pensée (biais de confirmation).

Ainsi, après avoir acheté une voiture, le consommateur évite soigneusement toute publicité d’un autre modèle susceptible de lui faire regretter son choix.

Les électeurs d’un parti évitent les discours du clan opposé ou résistent intérieurement à l’argumentation susceptible de déstabiliser leur opinion préalable, résultat d’un système cohérent et stable.

Ce mécanisme crée l’entre-soi de façon beaucoup plus efficace que l’algorithme Facebook qui renforce peut-être les bulles de filtre, mais ne les crée pas.

La simplification : un besoin d’action et d’utopie 

La complexité est angoissante car elle entrave l’action. La peur des conséquences en cascade d’une action impliquant de nombreux acteurs et paramètres conduit à ne rien faire, à l’image des Ents du Seigneur des Anneauxparalysés par l’analyse extrême de la moindre décision.

Attention, chasser un dictateur, c’est déstabiliser l’ordre établi, plonger la région dans la guerre civile, risquer une nouvelle crise du pétrole… Autant de conséquences néfastes pour le business, raison pour laquelle la finance est par nature conservatrice et hostile à l’interventionnisme politique.

Simplifier le problème permet d’agir vite en faisant fi de ses scrupules ou de sa prudence. Nous avons trop de pollution en ville? Interdisons les voitures! Les conséquences sur les populations les plus modestes habitant en périphérie parisienne pour y venir travailler? Bah, on ne fait pas d’omelettes sans casser d’oeufs.

La couche d’ozone se creuse ? Interdisons l’élevage et devenons végétariens! Et que faire des éleveurs? Comment compenser le moindre rendement énergétique à l’échelle d’une population entière? Bah, on trouvera bien. Les grandes réformes se font toujours dans la douleur.

Il a notamment derrière la théorie décroissante une forme de simplification par besoin d’utopie et volonté d’action. Il n’est certes pas inutile de remettre en cause nos modes de production et de consommation, mais en tant que système, la décroissance est absurde.

Notre besoin d’agir est d’autant plus fort qu’il se nourrit du vide politique qui semble totalement impuissant à résoudre les problèmes du monde globalisé et par la même complexifié.

La pédagogie de la complexité est plus ingrate, plus lente et difficile, mais elle a le mérite de répondre à notre besoin de sens sur la durée. Le problème est aussi d’en convaincre les politiques dont l’agenda électoral est fondé sur une échéance à court terme. 

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L’expert :

Cyrille Frank (@cyceron) est Journaliste, formateur, consultant – Co-fondateur de Askmedia (quoi.info, Le Parisien Magazine, Pôle dataviz). Formateur aux techniques rédactionnelles plurimédia, au marketing éditorial, au data-journalisme. Consultant en stratégie éditoriale : augmentation de trafic, fidélisation, monétisation d’audience. – Usages des réseaux sociaux (acquisition de trafic, engagement…). Auteur de Mediaculture.fr. Directeur de l’ESJ-Pro Media Paris.

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