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Petit coup de gueule d’un patron de start-up à l’adresse des services carrières de l’enseignement supérieur

Chers responsables de service carrières d’universités et de grandes écoles, je suis un entrepreneur ne parvenant pas à recruter, frustré par vos services et votre vision rétrograde de l’emploi: je vous écris donc une courte missive au sujet de l’employabilité et de l’insertion professionnelle de vos étudiants.

Il y a trois semaines, nous décidons de recruter deux jeunes et dynamiques étudiant(e)s en communication et en business développement pour rejoindre l’équipe de LearnAssembly.

A notre grande surprise, ces deux stages ont failli être refusé par vos soins. Dans le premier cas, le service carrière menace de bloquer la convention au prétexte que le titre du stage n’est pas assez valorisant. Pas un mot sur les missions; pas un mot sur les responsabilités; pas un mot sur l’apprentissage, les compétences qui seront développées; pas un mot sur le fait qu’être en stage et assister à des réunions avec nos clients sur leurs stratégies de formation et de transformation digitale est une chance incroyable quand on a 21 ans; pas un mot sur l’opportunité de découvrir l’ensemble de la vie d’une entreprise ayant une culture atypique et libérée. Non, non, c’est le titre du stage qui pose un problème. Nous avons donc remplacé le titre initial par «Assistant(e) personnelle du Directeur Editorial et du Directeur Marketing».

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Dans le second cas, l’école exige avec prétention que l’étudiant soit mis en situation de «prise de décision stratégique». Problème : une entreprise qui mettrait un stagiaire dans cette situation serait 1) dans l’illégalité vis-à-vis du droit du travail, celui-ci stipulant que les stages sont faits pour apprendre 2) une preuve d’irresponsabilité de ses dirigeants et 3) un manque de respect pour des clients qui paient cher des services. Nos stagiaires sont autonomisés dans toutes leurs missions, amenés à devenir entrepreneurs de leurs missions: de là à ce qu’ils soient en mesure de prendre des décisions stratégiques, il y un pas.

Ces deux anecdotes vécues récemment font écho à de nombreuses autres autour de moi: une amie, étudiante, dont le directeur de master refuse la convention de stage au prétexte que le stage n’a pas de rapport avec le master. Problème, ce directeur de master, aussi vénérable soit-il, n’est pas au courant des dernières applications marché du secteur dont il enseigne la théorie. Ou l’exemple d’une grande école qui refuse les conventions de stage pour des entreprises ayant moins de trois ans (les entreprises de moins de trois ans étant toutes des entreprises mortes-nées c’est bien connu).

Que fait l'enseignement supérieur?

Ces épisodes répétés m’ont amené à me poser une question toute simple : l’enseignement supérieur se préoccupe-t-il sincèrement l’insertion professionnelle de ses étudiants? Le fossé entre les grandes écoles et les universités est-il malheureusement insurmontable ? Le monde du travail change à une vitesse telle que penser en termes de filière, de typologie d’entreprise ou encore de domaine d’application n’a plus grand sens. Dans le cas de LearnAssembly, certains jobs que nous proposons n’existent pas en tant que tel sur le marché du travail. Ils sont le résultat de l’hybridation des compétences et forgent les métiers de demain. Les métiers «Community management de Moocs et de formation à distance», de «Digital Learning Manager» ou de «Learning Analytics» sont atypiques.

Si toutes les écoles/facs de France refusaient les conventions de stage aux entreprises de moins de trois ans, je ne pourrais pas embaucher de stagiaires, puis leur proposer de CDI. Avec cette règle absurde, un candidat qui aurait voulu entrer chez Facebook ou Criteo un an après leur création n’aurait pas pu le faire car l’entreprise aurait eu moins de trois ans.

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En un an la société que j’ai créée a proposé plus de 10 CDI et quelques stages, dont plusieurs seront cdisés s’ils le souhaitent. Se voir confronté à des barrières aussi infondées pour recruter alors que tous nos indicateurs sont au vert est tout simplement aberrant. Me dire qu’avec 10% de chômage en France je suis un entrepreneur pour qui recruter est difficile me fait m’arracher les cheveux. Ce n’est pas comme si la France était en situation de plein emploi. L’insertion professionnelle des jeunes se fait les doigts dans le nez en France, c’est bien connu.

Je suis triste d’écrire ce billet car j’éprouve un profond respect pour la recherche et l’enseignement supérieur. Loin de moi l’idée de donner du grain à moudre aux discours stériles expliquant que les universités sont déconnectées du monde réel. Une société sans universités et chercheurs de qualité est une société orwellienne et décérébrée. Mais en ces temps difficiles, pourquoi mettre des bâtons dans les roues de gens qui peuvent faire bouger les lignes?

Votre vision reflète également une méconnaissance inquiétante de la réalité des start-up et des jeunes entreprises innovantes: ces entreprises sont agiles, jeunes et proposent une courbe d’apprentissage phénoménal à des stagiaires. C’est d’autant plus dommage que ces entreprises sont un relais de croissance et d’emploi pour notre économie.

Où est la stratégie pour l'insertion des étudiants? 

Dernier point que je souhaiterais aborder: un grand nombre d’universités n’a toujours pas de site carrières-relations entreprises digne de ce nom. Sur le site d’université parisienne de plus de 20 000 étudiants, lorsque vous cliquez sur «Déposer une offre de stage, d’emploi ou d’alternance», le lien vous redirige vers une page vide! Ce genre de choses devrait être un motif de licenciement pour faute lourde. Et les rares fois ou j’ai écrit directement au directeur d’un Master très spécialisé pour lui transmettre nos offres d’emploi/stage, je n’ai pas eu de réponses.

La conséquence en termes d’accès à l’emploi est évidente: lorsque nous souhaitons diffuser une offre de CDI ou de stage, nous sommes dans l’incapacité de toucher des milliers d’étudiants et diplômes compétents et talentueux via les universités. De fait, la majorité de nos candidats viennent de grandes écoles de commerce, de communication, IEP, écoles du web ces dernières ayant de bons sites carrières et des étudiants formés dès la première année à la recherche de stage/emploi. Ce phénomène contribue à reproduire la culture de l’entre-soi et de la distinction si caractéristique de notre rapport élitiste au diplôme et à l’emploi. Heureusement, Linkedin, Twitter et les jobboards comme Kudoz, Indeed ou Azerty Jobs font le job.

Si vous le souhaitez, je suis près à vous aider pro bono pour mettre en place une vraie stratégie digitale de relations entreprises afin que vos étudiants aient la possibilité d’être contactés par des entreprises qui recrutent. Développer une vraie ambition digitale pour valoriser vos étudiants et anciens élèves, ce n’est pas du luxe. En attendant, vos étudiants risquent d’avoir un accès réduit au marché du travail, même si rassurez-vous, cela fait longtemps qu’ils ont compris qu’il valait mieux se débrouiller par eux-mêmes.

En attendant, LearnAssembly recrute toujours un stagiaire webmarketing et un stagiaire bras droit et un stagiaire data analysis. Nous sommes une entreprise innovante, humaine et apprenante : rejoignez-nous!

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antoine-amiel-Une-HECConférencier et chroniqueur, Antoine Amiel est le fondateur de LearnAssembly, start-up de croissance qui crée des formations digital learning et Moocs d'entreprise pour démocratiser la culture digitale et l'entrepreneuriat. Et il est également le fondateur de la French Touch de l'éducation, le réseau des acteurs de la filière edtech française.

Compte twitter : @antoineamiel         LinkedIn

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10 thoughts on “Petit coup de gueule d’un patron de start-up à l’adresse des services carrières de l’enseignement supérieur”

  1. Tout dépend de l’école. Un stagiaire X ou Centralien sera très bien pour prendre, justement des décisions stratégiques…

    1. Je ne suis pas d’accord. On n’embauche pas un stagiaire pour prendre des décisions stratégiques peu importe le nom de sa formation. Ce n’est pas parce que l’on sort de l’X ou de Centrale que l’on connait bien l’entreprise, son métier ou simplement son domaine.

  2. Bonjour et merci pour cet article. Je ne peux que te rejoindre suite à une expérience personnelle. Au sein de HCS Pharma nous avons accueilli un stagiaire très prometteur et nous avons fait le pari de lui proposer une thèse CIFRE pour valoriser son parcours. La réponse de l’école doctorale de Rennes fut : « Désolé, il n’a pas d’assez bonnes notes à son M2 » … Inutile de préciser qu’on a essayé de leur faire comprendre la subtile différence entre diplôme et emploi :) Bref, tant pis pour Rennes, on a gardé la personne en CDD le temps de trouver une autre école. Mais que de temps perdu et bonjour l’image aupres des étudiants …

  3. Excellent Antoine !

    Pour ne pas les citer, sur toutes les grandes écoles sur lesquelles je recrute pour un de mes postes en stage, c’est SCIENCE PO PARIS les plus forts. Leur administration des stages me répond avec un grand sourire (deux jours après) que ses étudiants sont des gens beaucoup trop intelligents et seniors pour du « Business Development Grands Comptes » (tu t’imagines quand même pas aller faire de la vente dans une PME, beurk).

    La phrase précise : « Malheureusement, nous ne pouvons pas diffuser cette offre qui n’est pas adaptée au profil de nos élèves. »

    En revanche quand tu repostes la même offre à la lettre près (sans même faire l’effort de changer le titre dans le PDF) en l’appelant « Développement Stratégique Grands Comptes », tu reçois les remerciements de l’école pour l’intérêt que tu as pour ses élèves.

    Ca fait sourire… Heureusement il y a encore des petites écoles de banlieue parisienne (HEC, ESSEC, X, Supélec pour ne citer qu’eux) qui ont des services carrière respectueux des PMEs et qui acceptent encore que leurs étudiants aillent parfois faire un tour ailleurs que dans les usines à slide du 8ème arrondissement ou de Canary Wharf.

  4. Ridicule … Et le système de stages en France est honteux, à interdir !!! Chacun devrait pouvoir travailler où il a envie, sans devoir demander le permis à l’université ! De l’autre côté la « gratification de stage » que les entreprises proposent est une insulte à la dignité humaine … On peut dire que le stage soit une expérience pour apprendre, mais en fait les étudiants passent au moins 7 heures de leur vie chaque jour au bureau, ils sont là à disposition de l’entreprise et chaque heure devrait être payé dignement.

  5. Malheureusement les stages photocopies/café existent bien, et il y en a beaucoup … C’est seulement avec la suppression définitive des stages en France qu’on pourra donner à chaque personne qui travaille la dignité et le salaire qu’elle mérite (et oui, parce que les stagiaires TRAVAILLENT comme les autres employés). Concernant les décisions stratégiques pour le stagiaires, je pense que les interdire à priori n’a aucun sens… Stage , CDD, CDI ce ne sont que des noms, des formalités pour définir un contrat entre l’entreprise et l’employé, mais concrètement ça ne veut rien dire, tout dépend de la personne et de son niveau de maturité. Les tâches devraient être adaptés à chaque employé , donner des tâches trop faciles à quelqu’un d’intelligent juste parce qu’il est « stagiaire » n’a aucun sens et cela va rendre son stage un cauchemar.

  6. Bravo Antoine ! Je suis à votre disposition pour travailler avec vous pour aider à mettre en place une stratégie digitale. Et même en tant que stagiaire ;-)

  7. Bien cette lettre ouverte. En France pour gagner de l’argent, on préfère prendre un stagiaire chef de projet que de créer un CDI… Y’a un gros problème : soit le stagiaire on lui donne trop de pouvoir quitte à risquer de tuer l’entreprise et de tuer un secteur d’emploi (par extension parce qu’on veut des CDI), soit on le met dans un coin juste pour avoir un quota rempli.

    Les universités forment des gens compétents mais sont dirigées par des gens non-compétents (pour la plupart, car y’a des gens capables de faire avancer les choses mais bon on ne leur donne pas assez d’importance). Ayant travailler au cœur du système universitaire, tu déchantes très vite quand tu proposes de mettre en place soit un vrai site de recrutement, soit en mettant en place un pôle des anciens pour aider les étudiants à contacter plus facilement les personnes intéressantes pour eux ET VICE VERSA.

    Bref, on se débrouille comme on peut et on continuera encore pas mal dans ce sens tant que leurs RH seront aussi vieillissantes que nos universités.

  8. Merci Antoine pour ce coup de gueule

    Beaucoup d’écoles sont plus orientées sur la communication et les intitulés des formations plutôt que sur l’enseignement lui-même et l’adéquation à la réalité du monde du travail.

    En faisant passer des entretiens ces temps ci, je m’aperçois aussi que, – la façon de rédiger un CV, de publier son CV électronique, son profil LinkedIn, préparer un entretien – de tous ces points, aucun ou presque n’a changé depuis l’époque où j’étais étudiant. Alors que le monde a bien changé.

  9. le stage est donc devenu officiellement la période d’essaie de 6 mois « semi gratuite » pré embauche?

    quid des entreprises (très nombreuses) qui proposent à des jeunes de souscrire à des fausses conventions de stages en faisant miroiter des embauches éventuelles… hélas elles font légion en temps de crise…

    et quid des postes à stagiaires tournants, des stages de remplacement congés maternité & autres…

    le stagiaire semble être devenu une variable d’ajustement ou une main d’oeuvre quasi gratuite sous couvert d’une pseudo formation où ils occupent de vrais métiers sur du long terme en lieu et place de vrais salariés, eux payés.

    en effet il y a une vraie expérience en stage. la plupart des étudiant en école passent jusqu’à 1 an et demi en stage voire plus!!!…. mais cette expérience à une valeur pour l’entreprise , qui se rémunère!!!! avec un vrai salaire, pas au lance pierre!!

    un jour peut être on reverra vraiment la question du stagiaire en france et on créera des emplois. qu’on ne me dise pas qu’il faut 6 mois pour juger des compétences d’un salarié…. même aux US, le stage « gratuit » reste très très minoritaire voire même quasi inexistant. sauf quelques entrepreneurs souvent français qui exportent des stagiaires conventionnés français et gratuits aux US.

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