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Fréquences, clients, réseaux : la vraie bataille autour de SFR

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La confirmation de discussions entre le groupe Altice et un consortium réunissant Orange, Bouygues Telecom et Free (Iliad) valide l’hypothèse qu’une reprise globale de SFR par un acteur unique n’est plus le scénario de référence. Le dossier se lit désormais comme une opération de répartition d’actifs, pilotée par les équilibres concurrentiels autant que par la logique industrielle.

La question centrale est désormais celle de la redistribution : comment intégrer ces actifs sans désorganiser le marché, ni imposer aux opérateurs une fragmentation réglementaire qui transformerait une opération industrielle en impasse économique ? La négociation entre opérateurs ne constituera qu’une première étape : une fois la répartition des actifs définie, l’État et le régulateur en arbitreront les modalités et les équilibres.

Un cadre implicite qui s’impose à tous

Avant même d’aborder les actifs eux-mêmes, plusieurs contraintes structurent le champ des possibles.

La première tient à la stabilité du marché : la hiérarchie entre opérateurs ne peut être bouleversée sans provoquer une intervention directe du régulateur. La deuxième concerne la continuité de service, en particulier pour les clients convergents fixe et mobile, dont le transfert est techniquement et contractuellement complexe. La troisième relève des engagements existants, notamment les accords de mutualisation de réseau, qui orientent mécaniquement la répartition des infrastructures.

Ainsi, chaque opérateur ne peut absorber que des actifs compatibles opérationnellement avec son rôle économique et institutionnel, de quoi frustrer bien des appétits.

Les fréquences, actif cardinal de la recomposition

Dans l’architecture du dossier, les fréquences occupent une place centrale. SFR dispose d’un portefeuille particulièrement stratégique, combinant des bandes basses, essentielles à la couverture, et des bandes intermédiaires (notamment le 3,5 GHz) devenues le cœur de la performance 5G.

Cet actif répond avant tout à un impératif de qualité de service à long terme. Dans cette perspective, Orange apparaît comme le réceptacle naturel d’une part significative de ces fréquences. Son positionnement historique, fondé sur la performance réseau et la continuité de service, rend cette allocation cohérente avec les équilibres existants, y compris au regard des attentes des pouvoirs publics.

Bouygues Telecom pourrait également renforcer ses positions de manière ciblée, notamment en zones denses, afin de consolider ses performances là où la pression concurrentielle est la plus forte. Pour Free, l’enjeu serait moins l’accumulation que la sécurisation, afin d’éviter un décrochage structurel à moyen terme.

Le partage des fréquences risque ainsi d’être moins un levier de conquête qu’un instrument de stabilisation du système.

Les sites mobiles, un actif d’exécution plus que de pouvoir

À l’inverse, les sites mobiles constituent un actif d’une nature différente. Leur valeur est inégale, fortement dépendante de la localisation, et souvent dégradée par les doublons, en particulier dans les grandes agglomérations.

Les accords de mutualisation existants entre Bouygues Telecom et SFR, notamment dans les zones moins denses, orientent naturellement la reprise de ces infrastructures vers Bouygues. La logique est à la fois géographique et industrielle, d’autant que Bouygues Telecom dispose déjà d’une organisation adaptée à l’intégration et à la rationalisation de réseaux mutualisés.

Orange, de son côté, n’a pas d’intérêt structurel à absorber un volume important de sites redondants. Les reprises seraient nécessairement sélectives. Free, enfin, n’a historiquement jamais fait de la détention extensive de sites un axe stratégique prioritaire.

Dans cette configuration, les infrastructures radio apparaissent moins comme un actif de création de valeur que comme un chantier de rationalisation post-opération.

Le réseau mobile : un actif capitalistique avant d’être stratégique

– Coût d’exploitation d’un site mobile : plusieurs dizaines de milliers d’euros par an (maintenance, loyers, énergie, backhaul), avant tout investissement de modernisation.
– Pression énergétique : la facture énergétique des réseaux mobiles a augmenté de plus de 30 % en trois ans, sous l’effet de la densification 4G/5G et de la hausse des prix de l’électricité.
– Densification 5G : la montée en charge du 3,5 GHz nécessite davantage de sites actifs, en particulier en zones denses, sans génération automatique de revenus supplémentaires.
– Mutualisation devenue structurelle : les accords de partage de réseaux, indispensables à la soutenabilité économique, rigidifient mécaniquement toute recomposition industrielle.
– Rendement décroissant : au-delà d’un certain seuil, l’accumulation de sites n’améliore plus la qualité perçue, mais alourdit la structure de coûts.

Les abonnés mobiles, un actif politiquement sensible

La redistribution des clients mobiles constitue sans doute l’exercice le plus délicat. Si les bases d’abonnés génèrent des flux de revenus immédiats, leur transfert ne peut s’effectuer sans reconfigurer l’équilibre concurrentiel.

Orange, déjà leader du marché, ne peut reprendre qu’un volume limité d’abonnés sans provoquer un déséquilibre manifeste. De surcroît, les clients convergents fixe et mobile, ainsi que les abonnés des offres low-cost, présentent des contraintes spécifiques qui restreignent leur transférabilité.

Bouygues Telecom dispose d’une capacité d’absorption plus importante, compatible avec son positionnement intermédiaire sur le marché. Free, pour sa part, doit préserver une masse critique suffisante pour maintenir sa pression concurrentielle sur les prix.

La logique qui prévaut n’est pas l’optimisation économique, mais la préservation d’un équilibre concurrentiel jugé acceptable par l’État et le régulateur, indépendamment du nombre final d’acteurs.

Les clients convergents, point de friction du dossier

Les offres convergentes, longtemps présentées comme un moteur de valeur, apparaissent aujourd’hui comme un facteur de rigidité. Leur intégration technique, les dépendances aux réseaux fixes et la complexité contractuelle limitent fortement leur mobilité.

Ces clients constituent ainsi un périmètre à part, traité avec une extrême prudence, voire partiellement exclu des scénarios de reprise les plus simples. Ce constat souligne un paradoxe du secteur : la convergence, qui a structuré les stratégies des opérateurs pendant une décennie, complique désormais toute recomposition rapide du marché.

Une redistribution qui dit plus que le cas SFR

Au-delà du cas particulier de SFR, cette opération révèle une transformation plus profonde du capitalisme télécom français. L’opérateur intégré cède la place à une logique de portefeuilles d’actifs, où les fréquences, les réseaux et les clients circulent selon des règles distinctes.

La valeur se déplace vers les actifs rares et régulés, tandis que les volumes commerciaux deviennent secondaires. Le marché, formellement concurrentiel, fonctionne de facto selon une ingénierie administrée, où la stabilité prime sur la maximisation.

In fine, pour les opérateurs, l’enjeu de ce découpage des actifs de SFR est de parvenir à un nouvel équilibre sans se fragiliser durablement.

Selon nos confrères de BFM Business, le niveau de valorisation se situerait autour de vingt milliards d’euros, au-delà de l’offre rejetée à l’automne. Après l’ouverture des due diligences début janvier, une offre engageante pourrait émerger dès le premier trimestre 2026. Les marchés financiers ont réagi positivement, mais avec prudence, notamment sur Orange et Bouygues Telecom (Iliad n’est plus coté depuis 2021).

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