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« Le jour où j’ai plaqué mon entreprise »

En 2010, alors encore directrice artistique (DA) en entreprise, je lance une activité parallèle avec un petit site e-commerce. Secret Velvet voit le jour pour la première fois. Fin décembre 2014, je liquide mon entreprise. Pourquoi ? Que s’est-il passé entre temps pour en arriver là ?

La première année, j’ai vécu pendant plusieurs mois une double vie. Directrice artistique web le jour et entrepreneuse la nuit, je montais petit à petit mon entreprise pour basculer très vite en SARL et amorcer un changement qui allait modifier toute ma vie.

Je quitte mon CDI confortable et fait le pari de me lancer dans une toute nouvelle aventure, risquée mais qui me faisait vibrer.

«Tu fais quoi comme métier Marie ?»
– «Je vends des bijoux sur Internet. Eh ouais.»

Une phrase que j’aurais pensée improbable. Et je l’ai prononcée pendant 4 années. 4 années de galères, de flou et surtout de sacrifices pour juste vivre de ce qui me passionnait. Pas de patron, pas de pression sauf celle que je me mettais, pas de sécurité, pas de problème. Ça, c’est ce que je pensais.

Au début, tout est rose, vous êtes complètement fou à l’idée de voir un projet devenir réalité. J’ai monté Secret Velvet sur un coup de coeur, un sentiment qui vit uniquement dans vos tripes, le petit truc qui vous fait vibrer le matin et qui vous anime toute la journée, les yeux qui pétillent à la moindre élucubration. J’suis cap’ vous savez.

J’ai monté un site Internet pour vendre mes bijoux, puis très vite la presse s’est emparée du phénomène pour en parler, en parler.. en parler, la mayonnaise à pris rapidement. Des paillettes dans les yeux, je m’étonne moi même chaque jour de pouvoir expédier autant de bijoux au quatre coins du monde.

A l’époque, la société existait uniquement dans ma chambre. Le fantasme de tout entrepreneur : gagner sa vie en restant chez soi.

Durant les premiers mois, la presse contribue au lancement de la marque, le tout gratuitement et sans opération quelconque (la magie d’Internet). Les premiers points de ventes physiques souhaitent revendre des bijoux. Why not, je me lance et commence à constituer un réseau de partenaires qui ne cessera de grandir les deux premières années. Très vite, je me fais dépasser par les évènements : il faut maintenir les stocks, vérifier la bonne mise en vente des bijoux, cela devient colossal.

Puisque je n’avais pas assez à faire, je décide en 2012 d’ouvrir une boutique physique. Je teste mes limites, je veux aller plus loin, plus haut, plus fort. Banques démarchées, j’obtiens un prêt et j’ouvre la boutique dans l’hypercentre de Bordeaux.

J’ai passé plus de qautre mois à me débattre entre les banques pour trouver le meilleur établissement et surtout le plus compétitif sur le paiement en ligne (conclusion, c’était CM-CIC le plus compétitif à l’époque, de rien).

A côté de ça, la paperasse administrative est complexe, personne ne vous aide. Ne pensez pas qu’ouvrir une entreprise est facile et se fait en quelques semaines. J’ai demandé l’aide à la CCI de Bordeaux qui vous propose un accompagnement sur quelques démarches mais pas suffisant. Idem pour les associations/forums/afterwork/bullshiteries en tout genre.

Je garde un souvenir amer de cette période où il faut se battre sans cesse pour tout, sur tout. Vous devez aussi faire face à la critique, aux jugements et surtout à la concurrence, au plagiat, à la haine des autres qui regardent d’un mauvais œil votre nouvelle position. Si vous n’avez pas un caractère capable d’encaisser ce genre de période, oubliez l’entreprenariat.

Personne ne vous dira pourquoi vous avez cette nouvelle taxe à payer ou pourquoi vous ne pouvez pas avoir d’aide pour financer votre projet. Personne ne vous dira comment faire ni les pièges à éviter, les erreurs à ne pas commettre ou comment réparer vos boulettes. Vous devez vous entourer, avoir des associés, des amis entrepreneurs ou susceptibles de vous aider, et encore, malgré tout cela vous ferez des erreurs, c’est sûr.

J’ouvre ma boutique, pendant un an je joue à la marchande. Je pense tout de A à Z. De la décoration à l’électricité, de l’aménagement à la réalisation des bijoux, la conception, la finalisation, l’expédition, la logistique, les après-midi chez Ikea et dans les magasins pro, les fournisseurs, les rencontres avec les autres boutiques et entre tout ca, je vends. Mes bijoux partent comme des petits pains, c’est amusant. J’ai ce contact client qui me manquait avec le site Internet. Je continue lui aussi à l’alimenter.

Les shootings se multiplient, l’offre est en place et commence à être bien huilée. Et là arrive ce moment où après 4 années de dur labeur, vous êtes fatigué. Envahi par une grande lassitude qui vous freine au quotidien. Plus le goût de faire des nouveautés, lassée de remplir des paperasses et payer toujours plus au quotidien pour finalement ne gagner qu’un smic.

Pourquoi la passion s’étiole ?

Mon produit était peu encombrant et peu complexe à mon sens. Je vendais des bijoux «gourmands» en pâte polymère, réalisés à la main. Les trois premiers mois, je les faisais chez moi, dans mon four et passais des heures à modeler des petits macarons. Chronophage, je n’ai pas pu répondre à la demande face aux commandes.

Ce qui était au départ un hobby est devenu une activité à temps plein. J’ai trouvé des fournisseurs (en Thaïlande) qui réalisaient pour moi (et à la main) mes produits, par rapport à mes dessins techniques et mes prototypes.

D’abord, un premier fournisseur, avec qui j’ai travaillé pendant un an. Débutante dans le milieu et naïve, j’ai commencé par lui acheter des pièces en petite quantité, puis j’ai augmenté ma production en lui demandant des pièces sur mesure. Très vite, les prototypes de produits que j’avais demandé de manière spécifique et exclusive se sont retrouvés sur eBay. Mes petits éclairs, religieuses et choux à la crème étaient donc disponibles pour tous. Ce qui était ma matière première était devenue celles des autres.

Un premier coup dur qui m’a valu de nombreuses critiques de créatrices concurrentes et quelques clientes pensant que mes produits étaient simplement achetés sur eBay et que je ne faisais que les assembler. Une partie est vraie puisque je ne réalisais plus mes éléments en polymère, mais d’un autre côté, l’idée de faire une boucle d’oreille ou un collier complexe avec des éclairs à la framboise sortaient quand même de ma tête… Très difficile à prouver, impossible pour moi à l’époque d’engager un avocat et de me battre contre un pauvre commerçant thaïlandais, je lâche l’affaire et je décide de trouver une autre solution. L’erreur ? Avoir fait confiance à un commerçant sans l’avoir rencontré et surtout sans avoir défini de conditions au préalable.

Je trouve un second fournisseur et je ne refais pas la même erreur. Cela se passe beaucoup mieux et mes ventes augmentent, ma production aussi.

La phase de conception/création était stimulante, palpitante et excitante. Je pensais un produit de A à Z. Il était d’abord un simple élément inerte et le but était pour moi de le sublimer pour qu’une femme ait envie de le porter. Je le voulais élégant, sobre, gourmand bien sur mais qui ne soit pas ridicule, qui puisse être un véritable bijou fantaisie haut de gamme et pas juste une babiole supplémentaire dans les boites à bijoux.

Une fois le prototype réalisé venait la phase de valorisation : trouver un nom au bijou, lui donner vie, qu’il prenne tout son sens dans une collection. Puis le faire exister dans un environnement… C’est là que je m’éclatais à réaliser des shootings photo en organisant toute la direction artistique, les décors, le stylisme… Cela me prenait parfois des semaines pour trouver rien qu’un lieu. Le temps, voilà ce qui me manquait toujours.

Complètement dévorée par cette passion créatrice, je courrais après le temps et luttais contre mes démons intérieurs, voulant sans cesse faire plus, mieux, plus beau, plus haut, plus fort. (bis)

Les centaines de macarons s’entassaient dans mes petits bocaux à épices Ikea, colorés, presque vivants. J’avais de plus en plus de mal à répondre à la demande. Une fois un bijou imaginé et valorisé il fallait encore créer le stock. Monter chaque bijou, vérifier chaque chaîne et maille pour qu’il soit parfait. Cela prenait un temps fou.

J’étais arrivée à mi-chemin entre l’artisanat et l’industrialisation. Je n’étais plus capable à moi toute seule de fournir le site Internet, la boutique physique et les points de ventes. J’ai cherché à sous-traiter la partie montage mais la qualité n’était pas au rendez-vous. Un vrai dilemme se posait alors : continuer à toucher un SMIC en montant mes bijoux ou injecter de l’argent dans la société et trouver un processus d’industrialisation pour fournir d’avantage de pièces ? Je pouvais aussi embaucher quelqu’un à mi-temps me direz-vous pour m’alléger et me dégager plus de temps à la création pure ? Oui. J’aurais pu. Mais cela signifie un salarié supplémentaire et je n’avais pas les moyens techniques d’y subvenir. L’erreur ? Avoir pensé que j’aurais pu tout faire toute seule comme une grande et gagner des milliers d’euros.

J’ai pensé pendant un temps à chercher des investisseurs, trouver des business Angels et faire grandir mon commerce, pour lui donner une chance et en vivre mieux. Je n’ai pas eu les épaules pour cela. Ce qui est compliqué dans un processus de création c’est que vous ne pouvez pas être créateur passionné, comptable, expéditeur de commande, service client, ceo, responsable marketing etc. A un moment, la lassitude est venue tout simplement et ne m’a plus quittée.

J’aimais ce que je faisais mais c’était « trop »

Trop de tâches au quotidien parce qu’on ne veut pas baisser son niveau d’exigence, trop de pression parce que sinon je ne payais pas mon appart, pas assez de soutien financier, trop d’envies que je n’ai pas su canaliser. Je me sentais dépassée par mes propres rêves, par la machine que j’avais mise en route. Je n’avais plus envie de faire le ficus dans ma boutique, bosser dans le web me manquait, j’avais vu ce que j’avais pu faire avec rien et je me suis contenté de cela. Je n’avais plus envie de jouer, j’étais lassée. J’avais 30 ans et une question s’est posée à moi naturellement :

Être entrepreneur toute ma vie et galerer à gagner de l’argent mais en faisant ce que j’aime ou raccrocher les wagons et essayer de me construire un avenir plus stable tout en exerçant le métier que j’aime ?

J’ai donc décidé de tout plaquer : revendre la boutique physique, liquider la SARL, revendre le stock, valoriser ma société et la céder. Mais voilà, c’était déjà trop tard. Si vous prenez la décision c’est que vous avez sûrement déjà raté l’occasion. Et c’est ce qui m’est arrivé. J’ai eu deux potentiels repreneurs, sérieux mais la transaction n’a finalement pas aboutie pour des raisons principalement financières. J’ai revendu la boutique physique (pas de porte) mais pas le site.

Un matin, je me suis levée et j’ai dis : « C’est fini. »

J’ai rempli les papiers pour liquider la société (oui, toujours plus de papiers) et j’ai mis la clé sous la porte. Difficile après 4 années de faire le deuil de ce que vous avez entrepris, ce en quoi vous croyez plus fort que tout chaque matin.

J’ai mis un an à me détacher de tout cela, à ne pas regretter et à n’en tirer que le positif. Parce que finalement, ce qu’il faut retenir de cette aventure c’est son aspect humain. J’ai rencontré des centaines de personnes, aux profils atypiques qui ont participé à mon évolution. J’ai pu exposer et vendre mes bijoux dans des établissements prestigieux (Colette, Galeries Lafayette, Printemps…), être diffusée dans des magazines comme Vogue, j’ai eu une boutique à moi toute seule et surtout j’ai grandi. 4 années, une vie.

J’ai appris mille et une facettes de métiers que je ne pensais jamais exercer, je me suis remise en question chaque jour, j’ai appris de mes erreurs, je suis tombée, je me suis relevée, j’ai pleuré, ri et pas assez dormi mais au final, je suis heureuse d’avoir fait partie de cette grande famille des entrepreneurs.

Alors pour tout cela, même si j’ai dépensé une énergie folle, quelques milliers d’euros, je ne saurais trop que vous conseiller de vous lancer, avec un projet, une idée un peu folle, une envie, de la structure (beaucoup), des amis et un peu d’argent. Demain qui sait, vous serez peut être la startup qui monte.

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Marie Dehayes est actuellement visual designer chez Viadeo, UI & UX designer. Elle est basée à Paris. Auparavant, elle a été directrice artistique et graphiste à Bordeaux. Elle a aussi créé sa société de vente en ligne de bijoux, qu’elle a tenu pendant 4 ans de 2010 à 2014. Celle-ci s’appellait Secret Velvet.

Son compte Twitter: @mariedehayes

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Ce billet a été initialement publié sur Medium.

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7 thoughts on “« Le jour où j’ai plaqué mon entreprise »”

  1. Bravo, très beau témoignage qui me confirme que d’une part il vaut mieux démarrer une boîte à plusieurs, et que d’autre part l’issue d’une telle aventure n’est pas grand chose par rapport à ce qu’on a vécu et appris en chemin.

  2. Merci pour cette tranche de vie où j’ai retrouvé certains trucs que j’ai vécus aussi !
    Je pense qu’on en passe souvent par là quand on entreprend… une question doit toujours se poser : mon business est-il « scalable » ? comme disent les anglo-saxons. Si je passe de 10 pièces par jours à 10 000 pièces par jour qu’est-ce que ça change pour moi, pour mon travail ?

  3. Ma méthode pour gérer son temps t’aurait peut-être été utile: jemaitrisejefonce.com ;-) C’est l’idée que je me faisait de l’entrepreneuriat jusqu’à que je lise le livre de Tim Ferriss qui est passé par un début de parcours similaire au tiens.

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