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L’Europe peut-elle devenir la troisième puissance mondiale des semi-conducteurs ?

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Une poignée d’usines situées à Taïwan produit aujourd’hui les puces les plus avancées de la planète. Elles alimentent les centres de données de l’intelligence artificielle, les smartphones, les réseaux de télécommunications, les systèmes d’armes occidentaux et une part croissante de l’économie mondiale.

Cette concentration industrielle est devenue l’une des principales préoccupations stratégiques des grandes puissances. Washington redoute une dépendance excessive à l’égard de Taïwan, quand Pékin cherche à bâtir une industrie nationale capable de résister aux sanctions américaines. Bruxelles, longtemps convaincue que la mondialisation garantirait l’accès aux technologies critiques, découvre à son tour les limites de cette approche.

La crise des semi-conducteurs de 2020, puis l’explosion de l’intelligence artificielle, ont profondément modifié la perception européenne. Les puces ne sont plus considérées comme de simples composants électroniques. Elles sont devenues des infrastructures stratégiques, au même titre que l’énergie, les réseaux de télécommunications ou les ressources critiques.

C’est dans ce contexte que la Commission européenne prépare un Chips Act 2.0. Derrière les annonces d’usines, les aides d’État et les milliards d’euros d’investissement se dessine l’ambition de repositionner l’Europe dans l’industrie qui conditionnera une partie de la croissance, de la puissance militaire et de la souveraineté numérique des prochaines décennies. La question est désormais de savoir si cette ambition peut se traduire en réalité industrielle.

La nouvelle géographie mondiale du pouvoir technologique

Jusqu’à présent, la mondialisation des semi-conducteurs a été présentée comme un modèle d’efficacité économique. Les États-Unis concevaient les puces les plus avancées. Taïwan et la Corée du Sud les fabriquaient. Le Japon fournissait une partie des matériaux critiques. L’Europe occupait certaines positions spécialisées dans les équipements et les composants industriels.

Cette organisation a permis une baisse continue des coûts et une accélération de l’innovation, mais elle a également créé une dépendance sans précédent. Aujourd’hui, l’essentiel des puces avancées utilisées dans les infrastructures d’intelligence artificielle est fabriqué par TSMC à Taïwan, quand les logiciels de conception sont majoritairement américains, les mémoires les plus avancées proviennent de Corée du Sud et une part importante des matériaux stratégiques est produite en Asie.

La guerre en Ukraine a démontré les conséquences d’une dépendance énergétique mal anticipée. Les tensions sino-américaines ont conduit les gouvernements occidentaux à s’interroger sur une autre vulnérabilité : que se passerait-il si l’accès aux semi-conducteurs les plus avancés était brutalement interrompu ?

Cette question explique largement le retour des politiques industrielles observé simultanément aux États-Unis, en Chine, au Japon, en Corée du Sud et désormais en Europe.

L’Europe possède des champions, mais pas le contrôle de la chaîne de valeur

Le constat européen est paradoxal, le continent dispose de plusieurs actifs industriels uniques au monde, notamment avec ASML qui détient une position quasi monopolistique dans les équipements de lithographie EUV indispensables à la fabrication des puces les plus avancées. Sans ses machines, ni TSMC, ni Samsung, ni Intel ne pourraient produire les processeurs qui alimentent aujourd’hui l’intelligence artificielle.

L’Europe peut également s’appuyer sur des groupes comme STMicroelectronics, Infineon, NXP ou Soitec, qui occupent des positions majeures dans les semi-conducteurs de puissance, les composants automobiles, les matériaux avancés ou les applications industrielles.

Cette réalité conduit parfois certains responsables politiques européens à considérer que l’Europe est déjà une puissance des semi-conducteurs. Or la réalité est plus nuancée, les segments qui captent aujourd’hui l’essentiel de la valeur économique concernent surtout les processeurs d’intelligence artificielle, les architectures de calcul, les logiciels de conception électronique, les mémoires avancées, les infrastructures cloud et le packaging de nouvelle génération, or ces marchés sont dominés par des acteurs américains ou asiatiques.

L’exemple de NVIDIA résume la situation, l’entreprise est devenue l’une des sociétés les plus valorisées au monde sans posséder elle-même de capacités industrielles comparables à celles de TSMC. Sa puissance provient de la maîtrise des architectures matérielles, des logiciels et de l’écosystème qui les accompagne.

C’est précisément dans ces couches à forte valeur ajoutée que l’Europe apparaît aujourd’hui la plus fragile.

Le Chips Act marque le retour de la politique industrielle européenne

Le règlement européen sur les semi-conducteurs constitue une rupture majeure dans l’histoire économique récente de l’Union. Pour la première fois depuis longtemps, l’Union européenne assume ouvertement une politique industrielle destinée à renforcer des secteurs jugés stratégiques. Les aides d’État sont mobilisées, les procédures administratives sont accélérées, et les financements publics servent à attirer des capacités industrielles considérées comme essentielles à la souveraineté économique du continent.

Les premiers résultats commencent à apparaître, à Dresde, TSMC a accepté d’implanter sa première usine européenne avec Bosch, Infineon et NXP. À Crolles, STMicroelectronics et GlobalFoundries développent une nouvelle génération de capacités de production. En Italie, STMicroelectronics investit dans le carbure de silicium, une technologie appelée à jouer un rôle central dans les véhicules électriques et les infrastructures énergétiques.

Selon la Commission européenne, les projets déjà approuvés représentent plus de 31 milliards d’euros d’investissements publics et privés.

Une pièce d’un projet industriel plus vaste

L’objectif européen de 20 % de la production mondiale constitue un indicateur politique. Il ne dit pourtant pas grand-chose de la place réelle que l’Europe occupera demain dans la hiérarchie technologique mondiale.

La véritable question n’est pas de savoir combien de puces seront produites sur le continent, mais quels maillons de la chaîne de valeur l’Europe contrôlera réellement. Les États-Unis dominent les architectures de calcul, les logiciels, les hyperscalers et une grande partie de l’écosystème de l’intelligence artificielle. Taïwan maîtrise la fabrication avancée. La Chine investit massivement pour construire une filière intégrée allant des composants aux applications.

Pour l’Europe, les semi-conducteurs ne constituent plus un secteur industriel isolé. Ils deviennent l’une des composantes d’une stratégie plus large visant à reconstruire les infrastructures technologiques qui conditionneront la compétitivité du continent au cours des prochaines décennies.

Le Chips Act 2.0 s’inscrit ainsi dans une séquence politique qui comprend également les AI Factories, les investissements dans les centres de données, les infrastructures cloud, le développement de modèles d’intelligence artificielle européens, les initiatives en matière de données industrielles, le calcul haute performance, le quantique et les technologies de défense.

Ces sujets sont souvent abordés séparément. Ils relèvent pourtant d’une même équation industrielle. Les semi-conducteurs alimentent les centres de calcul. Les centres de calcul entraînent les modèles. Les modèles exploitent les données. Les applications d’intelligence artificielle créent la demande qui justifie les investissements dans les infrastructures.

Le risque pour l’Europe est donc double, le premier serait de mener la bataille précédente plutôt que la suivante en concentrant ses efforts sur les seules capacités de production. Le second serait de traiter chaque enjeu comme une politique autonome alors qu’ils constituent désormais les différentes couches d’un même système technologique.

La question posée par le Chips Act dépasse ainsi largement l’industrie des semi-conducteurs. Elle renvoie à la capacité de l’Europe à coordonner l’ensemble des investissements nécessaires pour faire émerger une chaîne de valeur complète de l’intelligence artificielle, depuis la puce jusqu’aux applications industrielles de nouvelle génération, notamment dans la robotique, l’automatisation et le physical AI.

Au fond, l’ambition européenne n’est plus seulement de produire davantage de puces, mais de retrouver une capacité d’action dans les technologies qui structureront la prochaine phase de l’économie mondiale.

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