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Pourquoi les start-up devraient s’inspirer du monde militaire

Par Julien Derimer, contributeur FrenchWeb

Comment l’armée réussit à fidéliser et à recruter quand en moyenne un militaire français sert son pays pendant 6 ans, contre 10 mois dans une entreprise civile (source).

Chez Uber, un employé reste en moyenne 1,23 ans, chez Facebook 2,02 ans, Apple 1,85 ans.

Sources : https://www.journaldunet.com/management/ressources-humaines/1196796-geants-de-la-tech-combien-de-temps-gardent-ils-leurs-salaries/

Dans les cabinets de conseils, 30% des consultants quittent leur cabinet chaque année (source).

Dans les grands groupes, le turn over est d’environ 23% (source).

Alors quel est le secret de la grande muette pour garder ses soldats si longtemps en étant moins payés et parfois, au péril de leur vie?

Je suis Julien Derimer, diplômé du MS Innover et Entreprendre d’ESCP Europe. Pendant deux ans j’ai eu la chance de rencontrer de superbes personnes (Manners, Germinal, Hivency, Tankyou, MerciGustave, Madamn, etc.)

J’ai servi sept ans dans l’armée comme chef de groupe de combat, j’ai fait quatre opérations extérieures dont deux théâtres de guerre aux commandes d’un groupe de 20 soldats.

En 2019, j’ai rejoint un cabinet de conseils dans le XVIe arrondissement de Paris en tant que consultant en transformation et conduite du changement.

J’ai tenu 4 mois.

J’ai donc décidé de me mettre à mon compte et de vous livrer les leviers organisationnels et humains que l’armée utilise pour fidéliser ses hommes et les engager dans tous les sens du terme.

Ayant été militaire, consultant et entrepreneur, je pense pouvoir être assez objectif.

Tandis que certaines casernes sont presque pires que les prisons françaises, les employés de start-up n’ont généralement pas à se plaindre de ce côté-là.

Baby-foot, abonnement LunchR, déco made by Bergamotte et jus Yumi à volonté c’est un peu le starter pack de la start-up qui vient de finir sa 1ère levée de fonds.

Les nouveaux locaux d’Hivency à Madrid

Outre les locaux et les avantages en nature qui n’existent absolument pas dans le monde militaire, il y a un argument contre lequel la grande muette ne peut que frémir de terreur, le montant des rémunérations.

Un militaire ne compte pas ses heures le tout en étant sous payé. Cerise sur le gâteau, il n’a pas le droit de faire la grève, pas le droit de se syndiquer et pour rappel, les militaires étaient interdits de droit de vote jusqu’en 1945.

Malgré tous ces indéniables arguments, le militaire est plus fidèle à l’institution qu’un employé dans le monde civil.

Il y a selon moi, deux éléments qui font que l’armée est (pour l’instant) indétrônable et un modèle pour les start-up :

– L’humain

– Le cadre

La carrière d’un militaire, quel que soit son grade, commence par un processus de formation.

Ce processus dure plusieurs semaines (14 pour les militaires du rang).

Pendant ce processus, le jeune engagé apprend les fondamentaux propres à tous les militaires:

– le savoir-être

– le savoir-faire

Pendant 14 semaines, il apprend à se comporter comme un militaire de l’armée française, à se conformer aux standards d’excellence de notre armée. Bien sûr, il est libre de quitter l’institution à tout moment pendant cette formation.

Pendant ces 14 semaines, il apprend à marcher au pas, il apprend à chanter, il apprend les traditions de l’armée de Terre ou de son régiment, il apprend son histoire, les batailles pendant lesquelles son régiment s’est illustré. Il découvre également les médailles et leurs histoires. Il apprend les grades et la hiérarchie militaire.

En fait, pendant cette période, il apprend qu’il appartient à un tout, à quelque chose de plus grand que lui, qui le dépasse mais dont il fait partie intégrante.

Connaître, partager et commémorer des traditions nous raccrochent à l’histoire et nous donnent l’impression de pouvoir l’écrire.

Si un jour vous déambulez dans les couloirs d’une compagnie de combat, vous découvrirez des photos encadrées aux murs des anciens de la compagnie, des prix gagnés par les prédécesseurs et tout ce qui les rend fiers d’appartenir à cette unité.

Les traditions et le sentiment d’appartenir à celles-ci, à cette histoire nous rendent fiers.

Cela nous donne l’envie d’écrire d’autres pages du livre qu’on pourra arborer fièrement dans les couloirs de la compagnie en gage de notre valeur.

Pour revenir au monde de l’entreprise, vous vous demandez certainement quelles traditions peut-on mettre en place dans une entreprise qui existe depuis seulement 4 ans?

De quoi peut-on être fier? De quoi vos employés peuvent-ils être fiers?

Toutes les entreprises ont une histoire, et si ce n’est pas encore le cas, il va falloir l’écrire.

En tant que fondateur, partagez les challenges de la boite à vos collaborateurs. Quels sont les défis, quelle est votre vision et comment vous partagez votre gratitude?

Pourquoi ne pas créer des points à atteindre clairs et précis pour chaque département?

Atteindre le palier de x clients et le célébrer.

Atteindre le palier de x collaborateurs et le célébrer.

Atteindre le palier de x followers sur Insta et le célébrer.

Notez ces dates, et célébrez chaque année la plus importante. Célébrez chaque année le jour où l’entreprise à atteint la rentabilité grâce à l’investissement de chacun de membres de l’équipe.

Notez le jour où vous avez dépassé les 150K abonnés sur les réseaux ou le jour où vous avez atteint plus 10K visiteurs uniques par jour sur votre site.

Notez le jour où vous avez déménagé pour la première fois, créez des totems en mémoire de votre histoire.

L’important c’est de célébrer ces moments et de se rappeler que tous les collaborateurs ont été les artisans de cette réussite. Cela motivera les nouveaux à faire de même.

Profitez-en pour transmettre ces traditions pendant la période d’onboarding de vos nouveaux collaborateurs. Qu’ils s’approprient l’histoire et qu’ils soient fiers d’en écrire de nouvelles pages.

Le rôle de cet ancien est bien sûr de lui présenter l’histoire de la compagnie, lui présenter les personnes importantes et surtout de faire en sorte qu’il ne se sente pas seul lors des premiers jours.

Qu’y a-t-il de plus gênant que d’arriver le premier jour dans une boite, de ne connaitre personne et d’essayer de se faire accepter dans un groupe. Honnêtement, je pense que c’est vraiment une mauvaise expérience dans le parcours d’un nouvel arrivant.

Le rôle du «parrain», c’est également de faire en sorte que tout le monde en interne sache qu’il y a un nouvel arrivant. Il y a même un circuit d’intégration avec feuille d’émargement obligatoire pour découvrir tous les services du régiment et être certains que rien n’a été oublié.

Le rôle informel du parrain, c’est aussi de lui transmettre les codes propres à son nouvel environnement. Comment ça marche avec telle ou telle personne, comment on communique en interne entre personnels de mêmes grades, lui présenter les règles propres à son nouvel écosystème.

Pour faire simple, le dernier arrivé au sein de l’entreprise est le futur parrain. Contrôlez ses connaissances de l’entreprise (où elle va, d’où elle vient et pourquoi), mettez en place un petit kit de bienvenue (je pense à pimpmyteam mais il y en a certainement d’autres), écrivez un processus de découverte des locaux et différents services (même si vous n’êtes que 10), et surtout prévoyez un petit pot d’accueil le jour de l’arrivée de votre nouveau collaborateur, avec le mail de présentation du nouvel arrivant qui va bien à tous les membres de la boîte.

Lorsqu’on est militaire, on est récompensé.

Non pas avec des variables dignes du Head of sales de Wavy, mais avec un bout de métal qu’on accroche à notre treillis lors des évènements officiels.

Vous l’avez deviné, il s’agit des médailles. Il existe tout un tas de breloques, à tel point qu’on peut vite ressembler à ça:

source : leroy merlin google images

Et je n’exagère pas.

Militaire décoré en treillis de parade

La remise de médailles est extrêmement règlementée à l’armée. C’est la Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur qui émet des règles strictes qui régissent le port des décorations. Ainsi il existe deux types de décoration, les décorations officielles et les décorations associatives.

Certaines de ces médailles, sont de véritables récompenses pour les militaires. Elles reflètent leur bravoure, leur comportement, leur ancienneté, ou encore des blessures de guerre.

Ces médailles sont méritées et leur obtention est le fruit d’un long processus décisionnel au sein de la hiérarchie. Qu’on se le dise, toutes les médailles portées sont méritées, mais tous les méritants ne portent pas de médaille.

Il existe d’autres manières de récompenser un bon soldat, il existe les lettres de félicitations par exemple. Il s’agit simplement d’une feuille sur laquelle est écrit la raison pour laquelle telle personne mérite d’être reconnue pour le travail accompli.

Cette lettre est lue devant tout le régiment (soit environ 1000 personnes). Lorsque tu reçois une lettre d’éloges lue devant 1000 personnes, je peux t’assurer que tu as les jambes qui tremblent jusqu’à la limite de la fracture.

C’était quand la dernière fois que tu as félicité publiquement un de tes employés parce qu’il a atteint tel ou tel objectif?

C’est quand la dernière fois que tu as reconnu devant tout le monde que ta boîte n’en serait pas là sans ce 1st employé qui a toujours tout donné pour la boîte?

As-tu seulement prévu un cadre sur lequel tes employés peuvent se reposer pour savoir qu’ils s’approchent (ou non) de l’excellence?

Tu peux envisager par exemple de récompenser un employé tous les trimestres pour le travail accompli. Tu peux même faire en sorte que la personne qui mérite cette récompense soit choisie par les autres collaborateurs.

N’hésite surtout pas à «officialiser» l’évènement, voire même à le ritualiser (en plus ça te permet d’ajouter des traditions).

Lorsque le 1er Régiment de Tirailleur d’Epinal accueille un nouvel arrivant, celui-ci doit toucher les couilles de Messaoud.

Messaoud, c’est le bélier, animal totem du régiment, il défile même sur les Champs Elysées le 14 Juillet. Comme quoi les traditions, ce n’est pas forcément aussi chiant qu’on le croit.

Messaoud le bélier lors d’une cérémonie au 1er Régiment de Tirailleurs

L’année dernière j’ai rencontré Tiller System, ils avaient mis en place un système de gamification avec des médailles et récompenses associées pour leurs équipes de Sales.

C’était vraiment inspirant.

Il s’agit d’un système de badges physiques qui récompensent les Bizdev en fonction de certaines réussites, avec notamment une hiérarchie pour chacun des badges. Ce système ne leur a rien coûté (sauf pour les badges), le test et la mise en place ont duré 10 jours (Je serai curieux de savoir si ce système est toujours en place chez eux) et les équipes se sont prises au jeu. Je me souviens que le badge qui récompensait le niveau le plus élevé de réussite était vu comme un véritable Graal à atteindre.

source : midi libre

Pour conclure, je pense que les start-up peuvent vraiment s’inspirer du modèle militaire pour fidéliser leurs employés et réduire les coûts liés à l’embauche et la formation de nouveaux employés.

Faites en sorte que vos employés aient le sentiment d’appartenir à quelque chose qui les dépasse, un navire avec un port de départ, un port d’arrivée et un océan imprévisible en guise de chemin.

Célébrer vos victoires et votre histoire.

Récompensez publiquement vos meilleurs éléments et accueillez les nouveaux comme un membre de votre famille.

N’hésitez pas à faire de ces moments des moments chaleureux et conviviaux, pendant lesquels on oublie l’argent et le business, et on se rappelle que nous sommes avant tout des humains.

Si vous avez aimé cet article et surtout si vous l’avez trouvé utile, n’hésitez pas à me le dire en commentaire ou à activer le processus de récompense présent dans mon cerveau avec un GRAND like, clap ou tout autre partage.

D’autre part, n’hésitez pas à me contacter sur mon Linkedin si vous voulez échanger avec moi pour améliorer vos processus d’engagement par exemple.

Merci !

Le contributeur:

Julien Derimer a été chef de groupe de combat et responsable des formations au sein de l’Armée de Terre pendant plus de six ans. Il a managé entre 20 et 40 soldats en France comme à l’étranger dans des contextes sécuritaires particulièrement dégradés.

Diplômé d’un Mastère Spécialisé Innover et Entreprendre de l’ESCP Europe, Julien Derimer travaille aujourd’hui à son compte en tant que consultant innovation & process (ses autres articles).

Il est également l’auteur d’un guide auto-publié sur la plateforme lulu.com, qui vise à conseiller les jeunes désireux de s’engager dans l’armée.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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8 commentaires

  1. Belle analyse. J’ai également été chef de groupe de combat au 1er RCP. Je me souviens de la remise du brevet para. Défilé, discours, agrafage par un gradé avec un mot à chacun. C’est la seule fois de ma vie que j’ai vécu cela malgré tous les diplômes accumulés.
    Les militaires ont une grandeur humaine et une loyauté qu’on retrouve rarement dans l’entreprise. Pour moi aussi le retour dans le civil fut difficile…

  2. Merci pour cette article qui me rassure et me prouve que l’herbe peut-être plus verte ailleurs et qu’il faut continuer d’y croire, continuer de croire qu’il existe encore des gens humains, qui partagent les mêmes valeurs que soi. Même si tout le monde est débordé en entreprise, savoir fidéliser et intégrer ses collaborateurs est très important et contribue à l’ambiance de la boîte et à l’épanouissement. Des petits rituels, des « merci », des échanges, c’est un bon début pour se sentir bien au travail !

  3. Très intéressant, à noter que ce qui importe également dans le fait de se sentir membre à part entière de l’entreprise qui devient dès lors une famille, c’est de sentir que nous avons une place dans le futur de celle ci.
    Merci pour cette leçon Mr. DERIMER

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