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RTB : comment la publicité en temps réel est devenue un outil de géolocalisation pour l’ICE

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À l’origine, le real-time bidding (RTB) n’a rien d’un outil de surveillance, conçu pour optimiser l’affichage de publicités ciblées, ce mécanisme automatisé permet à des annonceurs d’enchérir, en quelques millisecondes, pour afficher une publicité auprès d’un utilisateur donné. Pourtant, à mesure que l’écosystème publicitaire s’est densifié et complexifié, le RTB accumule désormais des données notamment de géolocalisation très précises, qui sont désormais exploitée à des fins très éloignées, notamment aux Etats Unis, où il a été découvert que l’ICE exploite ces informations pour géolocaliser des personnes lors de ses opérations. Si vous souhaitez découvrir les différentes technologies utilisées par l’ICE pour ses activités, 404media couvre avec beaucoup d’acuité le sujet.

Une infrastructure publicitaire fondée sur la circulation des signaux

Le fonctionnement du RTB repose sur un mécanisme simple, lorsqu’un utilisateur ouvre une application ou un site intégrant de la publicité programmatique, une enchère est déclenchée en arrière-plan. Pour permettre aux annonceurs d’évaluer l’intérêt de l’impression, plusieurs informations sont transmises, à savoir un identifiant publicitaire (MAID), des caractéristiques techniques du terminal, le contexte applicatif, et, dans de nombreux cas, une information de localisation plus ou moins précise.

Contrairement à une idée répandue, l’information circule indépendamment du résultat de l’enchère, ainsi même les acteurs qui ne remportent pas la diffusion de la publicité reçoivent l’information. À grande échelle, ces flux constituent un observatoire continu des déplacements des personnes.

De la donnée brute au produit exploitable

En parallèle des entreprises comme Venntel, Anomaly Six ou Outlogic, se sont spécialisées dans l’agrégation et la structuration de données, pour transformer cette masse de données en informations exploitables. Elles sont aujourd’hui capable de reconstituer des parcours, mais aussi de détecter de lieux récurrents, et in fine d’effectuer une corrélation temporelle des déplacements.

Ainsi un téléphone présent chaque nuit au même endroit, puis chaque jour dans une autre zone, devient un schéma interprétable, et ces inférences, imparfaites par nature, gagnent en robustesse à mesure que les données s’accumulent.

Le type de service dont se sont emparées différentes agences gouvernementales américaines pour renforcer leurs activités de surveillance.

L’entrée progressive des agences publiques

Depuis plusieurs années, des agences de sécurité et d’immigration ont recours à ces produits dérivés de la donnée d’applications mobiles et désormais publicitaires. Aux États-Unis, des investigations journalistiques ont documenté l’usage de données de localisation commerciales par des services relevant du Department of Homeland Security, dont certaines entités de ICE. La donnée est acquise comme un service, via un contrat commercial, en dehors de toute procédure judiciaire, ce cas d’usage n’étant pas aujourd’hui réglementé.

Le Wall Street Journal relate que dès 2017 / 2018, l’unité criminelle de l’Internal Revenue Service a testé l’achat de données de géolocalisation issues de l’industrie publicitaire via un data broker privé, sans passer par les opérateurs télécoms ni par une autorisation judiciaire classique. Présentées comme « anonymisées », ces données permettaient néanmoins de reconstituer des trajectoires individuelles. L’initiative, révélée a posteriori au Congrès, illustrait déjà la tentation des agences fédérales de contourner les garde-fous juridiques en s’appuyant sur l’écosystème publicitaire, une logique aujourd’hui prolongée avec les flux issus du real-time bidding.

Les acquisitions de ce type de solutions se sont multipliées depuis 2017, la dernière datant d’août 2025 notamment par l’ICE, comme en attestent les documents recensés dans la base de données américaine des marchés publics américains.

L’outillage qui change l’échelle

Les plateformes de “location intelligence” proposent aujourd’hui des interfaces permettant de visualiser les déplacements sur une carte, de distinguer des usages diurnes et nocturnes, ou encore de suivre des itinéraires probables.

Là où l’exploitation de données brutes exigeait des compétences techniques avancées et beaucoup de temps pour les analyser, quelques interactions suffisent désormais à produire une lecture opérationnelle. Cette simplicité ouvre le champ des possibles à des usages plus extensifs, comme l’analyse de zones entières, mais aussi l’observation a posteriori d’événements, ou l’exploration de périmètres géographique sans cible préalablement identifiée.

Un contournement juridique faute de jurisprudence

Aux États-Unis, l’accès aux données de localisation détenues par les opérateurs télécoms est strictement encadré depuis Carpenter, qui impose un mandat judiciaire pour leur obtention par les autorités. En revanche, l’utilisation par les agences gouvernementales de données de localisation issues du marché commercial (RTB, data brokers) n’a pas encore fait l’objet d’une jurisprudence de la Cour suprême et n’est pas aujourd’hui encadrée par une réglementation fédérale spécifique qui impose formellement les mêmes garanties procédurales que pour les données des opérateurs. L’incertitude juridique demeure, alimentant un débat à la fois académique et politique, sans pour autant sembler freiner, à ce stade, certains usages opérés par des agences gouvernementales.

Une chaîne sans responsable unique

Cette situation met en lumière l’effet cumulatif des technologies, des données auxquelles les individus consentent, souvent sans en mesurer la portée, et des usages numériques ordinaires sur les libertés publiques, dès lors que ces informations sont réemployées à des fins sécuritaires, de renseignement ou de surveillance administrative.

Le cas d’espèce illustre, plus largement, une fragmentation caractéristique du contrôle du numérique contemporain. Ainsi les plateformes publicitaires, ad exchanges, courtiers en données, les éditeurs d’outils analytiques et les agences publiques opèrent chacun dans leur périmètre, en conformité avec leurs cadres respectifs. L’effet systémique qui en résulte, en revanche, échappe à toute gouvernance centralisée et à toute lecture d’ensemble qui permette d’en apprécier les dérives potentielles.

Comment une opération peut être préparée à partir de données RTB

1. Entrée géographique, sans cible nominative
Une unité d’enquête relevant de ICE ne dispose pas, au départ, d’un nom, d’un numéro de téléphone ou d’une identité précise. Le point d’entrée est géographique : un site de travail identifié (entrepôt, chantier, usine) ou un quartier faisant l’objet d’un contrôle administratif. Aucune réquisition judiciaire n’est engagée à ce stade.

2. Interrogation d’un outil de “location intelligence”
L’agence utilise un outil commercial alimenté par des données de localisation issues de l’écosystème publicitaire. Concrètement, un polygone est tracé autour de la zone ciblée, une temporalité est définie (par exemple, en journée sur plusieurs jours), et une liste d’identifiants publicitaires mobiles (MAID) observés de manière récurrente est extraite.

3. Inférences domicile / travail
À partir des présences répétées, l’outil distingue des usages diurnes et nocturnes. Les localisations dominantes en semaine suggèrent un lieu de travail probable ; les présences nocturnes récurrentes un point résidentiel approximatif.

4. Réduction progressive du périmètre
Les profils jugés incohérents ou occasionnels sont écartés. Le volume se réduit progressivement, de plusieurs centaines de terminaux à quelques dizaines, puis à un nombre plus restreint de schémas jugés réguliers. À ce stade, il s’agit toujours de patterns comportementaux, et non de personnes identifiées.

5. Préparation opérationnelle
Ces informations servent à préparer une intervention : choix du lieu (domicile ou travail), estimation des horaires de présence, anticipation d’itinéraires récurrents.

6. Intervention sur une base légale distincte
L’action elle-même repose ensuite sur un fondement formel (contrôle administratif, vérification d’identité, etc.). Bien entendu, les données issues du RTB ne figurent pas au dossier : elles ont structuré la préparation logistique sans être débattues devant un juge.

Webloc et Tangles, les deux outils au cœur du dispositif de surveillance de l’ICE

Dans le cadre de ses activités opérationnelles, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) a récemment obtenu l’accès à deux solutions technologiques distinctes, mais conçues pour fonctionner de manière complémentaire, commercialisées via Penlink.

Webloc est une plateforme d’analyse de données de géolocalisation issues de smartphones. Elle permet d’observer un périmètre géographique précis (un quartier, un îlot urbain) sur une période donnée, d’y recenser les terminaux mobiles présents, puis de suivre leurs déplacements dans le temps. À partir de ces trajectoires, l’outil autorise des inférences sur les lieux de résidence ou d’activité professionnelle, en croisant positions nocturnes et diurnes.

Tangles relève d’un autre registre. La solution se concentre sur la surveillance des contenus et interactions en ligne. Elle permet l’analyse automatisée de publications sur les réseaux sociaux, l’évaluation de leur tonalité, ainsi que l’identification de visages à partir d’images diffusées publiquement. Les utilisateurs peuvent suivre des comptes spécifiques, constituer des listes de veille et cartographier des dynamiques relationnelles.

Utilisé conjointement, Webloc et Tangles opère un dispositif qui articule données de mobilité et signaux informationnels. Sans constituer en soi une preuve d’un usage déterminé, leur combinaison offre la capacité de relier déplacements physiques, présence numérique et comportements observables, élargissant ainsi le spectre des possibilités de surveillance à disposition de l’administration.

Un écosystème structuré de la surveillance par la donnée

Les outils mobilisés par Immigration and Customs Enforcement s’inscrivent dans un écosystème plus large, constitué depuis le milieu des années 2010, à la croisée du marché publicitaire mobile, du renseignement numérique et des technologies d’enquête.

À la base de cette chaîne figurent les courtiers en données de géolocalisation, dont Venntel, Anomaly Six ou X-Mode (désormais Outlogic). Ces acteurs collectent et agrègent des signaux de localisation issus d’applications mobiles grand public, avant de les commercialiser auprès de clients institutionnels.

En aval, des plateformes d’interrogation et d’analyse de la mobilité, comme Fog Data Science ou SafeGraph, permettent de transformer ces volumes bruts en informations opérationnelles. Elles offrent la possibilité d’identifier des présences dans une zone donnée, de suivre des trajectoires dans le temps et de faire émerger des schémas de déplacement à grande échelle.

À ces briques s’ajoutent enfin des solutions de renseignement numérique et de surveillance des contenus, telles que Babel Street ou les outils commercialisés par Penlink, dont Tangles. Ces plateformes croisent données de mobilité, sources ouvertes et signaux issus des réseaux sociaux, élargissant la surveillance du seul espace physique vers les comportements informationnels et relationnels.

 

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