En gros, si à 20 ans t’es pas entrepreneur, t’as raté ta vie. Si a 50, t’es pas BA, ben flingue-toi direct…

J’ai d’abord adoré cette massification des intentions entrepreneuriales, partout. Il n’y a pas une semaine sans qu’une ou deux personnes viennent vers moi pour me demander un avis sur son projet et je trouve ça super. Nous en analysons entre 50 et 100 par mois à Pentalabbs. Être entrepreneur c’est hype, mon petit cousin de 15 ans veut être entrepreneur… et sa grand-mère aussi, dès que la saison de Formule 1 sera terminée. Quand tout le monde veut faire la même chose en même temps en économie c’est que ça ne va pas tarder à se gâter. Ça me rappelle la fameuse phrase de je ne sais qui sur les chauffeurs de taxi et la bourse : « quand mon chauffeur me demande quelle action il devrait acheter, c’est qu’il est urgent de vendre. »

C’est ce qui est en train de se produire avec les start-up. Tout le monde veut sa part d’un gâteau dont on n’a pas encore la recette. Il s’est créé autour d’elles ce qu’il est de bon ton d’appeler un écosystème, mot dont le sens est d’ailleurs dévoyé par un bisounoursisme crasse dès que l’on parle entrepreneuriat. Mais que je préfère qualifier malheureusement par les concepts de fuite, de perte en ligne.

Attirés par les perspectives incontestables et révolutionnaires de l’économie digitale, le moindre développeur, le petit financier, le markéteur pubescent, tous sont convaincus d’une chose : il doivent tenter l’aventure, il ne reste qu’à trouver l’idée ! Et pour le premier financement, on fera avec les économies des parents.

Que d’eauffres, que d’eauffres !

Tout est là pour t’aider, des bureaux pas chers et animés, des gens pour t’apprendre à pitcher, des mentors dont je préfère ne rien dire de l’inadaptation au nouveau contexte, des concours de pitch, des foires internationales à la start-up qui ont absolument TOUT du comice agricole.

Le problème, vous l’avez déjà compris, c’est que la qualité de ces offres est très disparate et souvent très inadaptée aux stratégies du secteur digital. Et même quand cette offre est bonne, elle finit par devenir impuissante devant le flot des candidats. A la clef, une immense dispersion des moyens financiers et humains de structures par définition fragiles. Les VCs ne s’y retrouvent sincèrement plus et deviennent impuissants devant un dossier qu’ils peinent à catégoriser, eux qui ne savent faire que ça, des catégories.

J’ai lu il y a quelques jours avec intérêt un article du Guardian, sur l’éventualité d’une bulle. Au-delà du soufre que soulève avec talent l’auteur, je ne peux m’empêcher de partager l’analyse du contexte. Comme elle, je ne crois pas au Facebook pour chiens ou au Uber des oliveraies de Provence. Mais plus encore, je partage ses doutes sur l’utilité des grandes messes de Tech Crunch. 5000 start-up au dernier évènement de San Francisco. 5000 start-up qui payent environ 2000€. Je ne peux m’empêcher de douter profondément moi aussi de l’utilité d’une telle manifestation. Bref, il en va de ces happenings comme du reste de l’offre. Tout cela est typé ancienne économie, #antigrowthhacking et s’adresse à des gogos, des groupies, bien plus qu’à des entrepreneurs dont les premières qualités devraient être l’irrévérence, l’insolence et la remise en cause. Des gogos gagas, donc. Je ne crois pas que la prochaine rockstar de la tech aura joué des coudes pour être au premier rang de la conf de tel ou tel gourou. Parce que ça ne sert à rien.

Un Tsunami du private equity

Je ne me considère pas comme un investisseur mais comme un associé dans la mesure où nous nous impliquons à tous les niveaux dans l’élaboration et la production de l’offre des startups, ainsi de plus en plus qu’à leur marketing. Cette position, en même temps que celle de patron de Pentalog – probablement le numéro 1 de l’aide techno aux startups en Europe – m’a permis d’analyser un certain nombre de succès parmi nos 200 startups clientes et notre petite vingtaine d’investissements. J’ai vu tellement de dossiers sans marché d’usages se monter, se financer grassement, en argent privé et même public (en France), gaspiller leurs ressources dans ce tourbillon d’attrape nigauds, que je n’ai aucun espoir sur la capacité de l’investisseur privé ou public à empêcher la formation d’un tsunami d’échec des projets, qui pourrait finir par compromettre la confiance que mérite simultanément la technologie et les nouveaux usages. La France est le paradis de l’investissement early stage, qu’on se le dise, et le désert des tartares, dès lors que la pyramide de la survie et de la qualité s’amincit. Tropisme socialiste en pleine révolution libérale ?

Oui j’ai peur que ça pète, et finalement, comme toutes les bulles avant, celle-ci crèvera par la cupidité et donc par la connerie. Les marchés financiers, où la valeur de quelques entreprises digitales aux succès incontestables(mais parfois aux résultats moyens aux égards des capitaux investis et à la capitalisation), justifient la formation de valorisations inexplicables dans le venture capital. Ajoutez à cela le manque d’expérience, parfaitement normal, de tous ces petits startupers, qui naturellement perdent la tête devant leur première valo à 1 million en Europe et à 5 aux US, et vous aurez tout compris. Car oui, même les US n’accouchent pas d’un Zuck ou d’un Sean Parker tous les 8 jours. Même s’il y a 100 licornes en Californie, toutes ne sont pas dirigées par un CEO de moins de 35 ans. Il y a une sorte de filtre photoshop sur ce monde digital, euphorisant, un halo bollywoodien, qui masque des mécanismes pourtant bien visibles pour un esprit un minimum critique.

Du fait du côté pyramidal (de Ponzi) des firmes de Private Equity, qui siègent dans les firmes déjà cotées, en cherchant à créer de futurs liens capitalistiques avec leur portefeuille,  le délit d’initiés est pré-constitué mais ce sont surtout les risques de consanguinité qui m’inquiètent, même chez ces très brillants esprits. Qu’une ou deux décisions médiocres viennent à produire des effets négatifs dans les étages moyens et surtout supérieurs de la pyramide et la puritaine Amérique, appuyée par les marchés, en profitera pour vidanger la baignoire et étrangler le bébé, avant de le vendre à la découpe, dans une grande revanche de la Côte Est. Pourquoi Ponzi ? Parce que les intérêts des efforts de l’entrepreneur sont projetés dans la valo acceptée par le BA (mais sans liquidité), idem entre l’intérêt du risque pris le BA et le VC1 et ainsi de suite jusqu’au dernier VC avant l’épreuve éventuelle des marchés… où une importante partie du risque sera diffusée vers les petits porteurs.

Entre la cupidité des plus brillants et celle des plus bêtes, faîtes vos choix, car quoi qu’il arrive, nous n’en sommes qu’à la fin du début. Le développement arrive, on le sent, attisant le feu sous la marmite. Le principe des revenus pour tous générés par le web est passé, mais les volumes sont encore faibles. Continuez d’investir, mais soyez plus prudents. Faites vos comptes sur les potentiels de marché. Il y a des sujets qui n’existent évidemment pas. Je ne peux pas donner de noms sur des dossiers que j’ai lus mais je vais essayer de faire une abstraction. Si quelqu’un vous dit qu’il va pré-empter la version digitale d’un métier, vérifiez d’abord que ce dernier existe vraiment avant et dans des volumes suffisants, permettant d’envisager de futures manœuvres stratégiques et de pouvoir scaler. Énormément de dossiers Sharing, par exemple, vont chuter sur ce principe dans les 2 années qui viennent.

Évidemment, je souhaite ne jamais pouvoir dire que « je vous l’avais bien dit !», je ne suis pas du genre à me réjouir des échecs de gens qui se sont investis. Je vous incite simplement à challenger votre esprit critique si vous êtes un entrepreneur. Un entrepreneur ça n’est pas une groupie qui fout son pognon dans un voyage à San Francisco où il aura la chance d’entendre le son de la voix de Sam Altaman et peut-être même de lui serrer la main. Le voyage initiatique dans la Valley fait partie de ces bêtises vendues par certains. Bossez, benchez, apprenez à vendre, à concevoir des partnerships, à lever, à générer de la croissance ! Mais de grâce, ne tombez plus dans les offres de réseautages non prouvées. Fuyez les mentors hors digital, avec les meilleures intentions… ils vont vous tuer direct. Visez grand, mais pas à pas, réduisez le temps entre les pas. BAs, fuyez les gogostartupers. VCs, regardez vos pratiques et recherchez l’excellence en vous, pas dans les autres. Petits porteurs, repondérez doucement votre portefeuille. Maman, vend tes actions Google s’il te plaît, achète un peu d’Apple et garde encore un peu tes Facebook. Me dis pas qu’il te reste de l’Amazon ?!

  • A propos
Frédéric-Lasnier

Frédéric Lasnier CEO et président Pentalog – fondateur PENTALABBS. Serial entrepreneur, business angel et infatigable globe-trotteur passionné par l’IT et les marchés émergents, Frédéric Lasnier a fondé Pentalog à Orléans en 1993, avec quatre camarades universitaires. Depuis, 7 filiales ont vu le jour en Europe, 1 en Asie, 2 en Amérique du Nord, et 1 en Amérique du Sud, faisant de Pentalog un véritable leader en services d’ingénirie IT à l’échelle mondiale. En 2010, Frédéric a également fondé Pentalabbs (accélérateur de startups en services for equity) et investi dans plusieurs startups françaises et américaines.