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Michel PAULIN : la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit par la croissance, la commande et le capital

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Ce lundi 26 janvier 2026, au Ministère de l’Économie et des Finances, se tenaient les premières Rencontres de la souveraineté numérique, un nouvel espace de débat pensé comme un point de convergence entre pouvoirs publics, grandes entreprises, institutions et acteurs du numérique. Organisé par le ministère délégué chargé de l’Intelligence artificielle et du Numérique, l’événement s’inscrit dans un contexte marqué par l’aggravation des dépendances technologiques, la montée des tensions géopolitiques autour des infrastructures numériques et l’intensification des risques cyber.

La rencontre a été ouverte par Anne Le Hénanff, qui a posé le cadre politique de l’initiative : faire de la souveraineté et de la résilience numériques des enjeux opérationnels, engageant directement les choix industriels, technologiques et économiques de la France et de l’Europe.

C’est dans ce cadre qu’est intervenu Michel Paulin, figure reconnue de la tech et des télécoms (ex France Telecom, SFR, OVHcloud), avec un propos qui tranche avec les discours incantatoires souvent associés à la souveraineté numérique. Loin des slogans, il a livré une lecture industrielle et économique, articulée autour d’une idée simple : la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit, et se mesure.

Une définition radicalement pragmatique de la souveraineté

Il a rappelé que la souveraineté ne se juge ni à l’intention ni au discours, mais à un critère central : la capacité à croître et à gagner des parts de marché. Une filière n’est souveraine que si elle vend, se développe et s’impose face à des concurrents mondiaux. À l’inverse, une filière qui stagne demeure dépendante, quels que soient les récits qui l’entourent. Sans offre compétitive, il n’y a pas de souveraineté possible. Et sans croissance, l’offre reste vulnérable, rachetable ou marginalisable.

Le faux débat de l’absence d’offre

Michel Paulin a également appelé à déconstruire un narratif largement répandu selon lequel il n’existerait pas d’alternative crédible aux grands acteurs extra-européens. Ce récit, souvent mobilisé pour justifier certains choix d’achat, entretient en réalité des situations de monopole de fait.

Le constat qu’il défend est inverse : l’offre existe. Un référentiel de solutions doit d’ailleurs être rendu public afin de rendre visible une offre portée par des milliers d’entreprises françaises et européennes investissant massivement en R&D. Beaucoup exportent avec succès, certaines croissant même plus vite à l’international que sur leur propre marché. Le problème n’est donc pas l’offre, mais la manière dont elle est perçue, évaluée et sélectionnée par l’état et les grands groupes.

La commande comme levier central de souveraineté

Dans ce contexte, Michel Paulin désigne clairement les acteurs clés : les acheteurs. L’État, via la commande publique, et les grands groupes, par leurs volumes d’achat, structurent le marché. Chaque arbitrage technologique constitue un signal adressé à l’écosystème, aux investisseurs et aux partenaires internationaux.

La souveraineté numérique ne peut progresser par la seule régulation. L’exemplarité des donneurs d’ordre en constitue un levier déterminant.

Refuser l’autarcie, assumer les arbitrages

Michel Paulin rappelle que la souveraineté ne consiste pas à tout produire localement, mais à maîtriser ses dépendances, à en comprendre les risques juridiques, économiques et géopolitiques, et à éviter les situations de verrouillage irréversible. Aucun pays, y compris les États-Unis, ne maîtrise intégralement sa stack technologique. Il ne s’agit pas de fermer les marchés, mais de rééquilibrer un rapport de force devenu asymétrique.

Le nœud européen : le financement du passage à l’échelle

Là où son propos devient plus politique, c’est sur la question du financement. L’Europe sait créer des startups technologiques, mais peine encore à financer leur passage à l’échelle au-delà de la barre des cent millions d’euros. Dans des secteurs critiques comme le quantique, l’IA ou le cloud, l’écart avec les États-Unis est désormais structurel.

Le sujet est sensible : il touche au rôle des fonds de pension, à la fragmentation des marchés de capitaux européens et à l’absence de capital long capable d’assumer des cycles industriels étendus. Sans ce capital, les entreprises européennes se financent ailleurs, se vendent ou se délocalisent, affaiblissant mécaniquement toute ambition de souveraineté.

L’offre groupée comme trajectoire réaliste

Face à cette fragmentation, Michel Paulin esquisse une voie pragmatique, celle de l’offre groupée. Il ne s’agit pas de créer artificiellement un champion unique, mais de rendre lisible une coalition d’acteurs européens capables, ensemble, de couvrir des segments critiques du stack numérique.

Une équation économique plus qu’un discours politique

Au cœur du ministère de l’Économie et des Finances, il a rappelé, dans des termes auxquels sont attentif les décideurs publics, que quelques points de commande fléchée suffisent à produire des effets systémiques : accélération de la croissance de la filière, création d’emplois qualifiés, renforcement de la base fiscale nationale et réduction des flux de valeur vers des juridictions étrangères.

La souveraineté doit être vue comme un investissement rationnel, créateur de valeur économique et industrielle.

Une souveraineté ancrée dans le réel

L’intervention de Michel Paulin aura eu le mérite d’éloigner le débat des postures et du sovereignty washing, en rappelant trois leviers indissociables : la croissance de l’offre, la responsabilité de la commande et la disponibilité du capital. Une prise de parole qui aura été particulièrement remarquée pour cette première édition des Rencontres de la souveraineté numérique.

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