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ESSOR : la fabrique des DNVB à l’ère de l’omnicanal et de l’IA

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Le succès de BOKA, dentifrice sans fluor au nano-hydroxyapatite devenu best-seller aux États-Unis, n’est pas une anomalie marketing. Il est le produit d’une mécanique bien rodée, celle d’Essor, groupe né dans l’écosystème Amazon, qui revendique environ 400 millions de dollars de chiffre d’affaires et opère une vingtaine de marques, majoritairement en beauté et bien-être.

Nous recevons Pierre Poignant, ancien dirigeant d’Alibaba en Asie du Sud-Est et aujourd’hui CEO d’Essor, pour décrypter les lignes de force du e-commerce en 2026, en particulier sur le modèle des DNVB.

Tester sur Amazon comme matrice d’apprentissage, structurer la donnée comme actif central, accélérer via le retail physique, intégrer l’IA dans l’ensemble des opérations et anticiper la montée du commerce agentique : la méthode est moins intuitive qu’elle n’y paraît.

À travers Essor, c’est une autre définition de la DNVB qui émerge. Moins construite sur le récit, davantage sur l’architecture, plus proche d’une logique industrielle, où produit, distribution et technologie sont pensés comme un système cohérent.

Amazon comme matrice industrielle

BOKA est l’exemple de DNVB nouvelle génération. Le lancement ne s’est pas fait pas en magasin, mais sur Amazon. La plateforme a servi de laboratoire avec des avis clients qui ont structuré l’amélioration produit, et exprimé explicitement leurs attentes.

Dans un marché dominé par des groupes comme Procter & Gamble, l’entrée par Amazon a permis d’éviter l’affrontement frontal en linéaire. La traction obtenue en ligne est rapidement devenue un argument pour le référencement physique chez Walmart et Target qui ont amplifié le succès rencontré pour Boka.

Le modèle DNVB change ici de nature, et il ne s’agit plus de « contourner » la distribution traditionnelle, mais au contraire de la réintégrer une fois la preuve marché établie.

La fin du milieu de gamme

Parmi les tendances significatives, Pierre Poignant nous décode un phénomène structurel observé depuis 2022 : la polarisation de la consommation.

D’un côté, le consommateur scrute le prix, compare, attend l’opportunité. De l’autre, il accepte de payer pour un produit différenciant ou désirable. Un mouvement qui se désintéresse du milieu de gamme, grand perdant du secteur.

Pour réussir sa DNVB, le positionnement doit être immédiatement compréhensible. Dans un marché polarisé, où le consommateur arbitre en permanence entre prix et désir, l’ambiguïté se paie comptant. Une marque ne peut plus se permettre d’être « un peu premium » ou « raisonnablement accessible ». Elle doit occuper un territoire clair, défendable, et cohérent sur l’ensemble de ses canaux. Cette lisibilité ne relève pas seulement du marketing ; elle conditionne la politique tarifaire, la stratégie d’acquisition, et la capacité à tenir ses marges.

Omnicanalité : du slogan à l’orchestration

Si le parcours client est fragmenté, il est aujourd’hui parfaitement mesurable. Découverte sur TikTok, achat sur Amazon, réassort en magasin. Les canaux s’alimentent mutuellement. Essor observe l’impact direct d’une vidéo virale sur les ventes Amazon et ajuste ses investissements en conséquence.

Dans cette configuration, le retail media prend une place centrale. Walmart a massivement investi dans ses capacités publicitaires en ligne, concurrençant Amazon sur son propre terrain. Pour les marques, cela signifie une sophistication accrue des arbitrages budgétaires et une lecture unifiée de la performance.

L’omnicanalité ne peut plus être une juxtaposition de canaux ; elle exige une véritable orchestration.

L’abonnement comme infrastructure

Autre tendance, l’abonnement à des produits du quotidien est devenu structurel, notamment via Amazon Prime. Pour une DNVB, cela apporte une visibilité sur les revenus, une meilleure planification logistique et une relation client stabilisée. Cette dimension émergeante en Europe devrait se développer dans les prochaines années, un mécanisme qui modifie profondément la gestion du cash-flow et de la croissance.

L’agentic commerce : déplacement de l’interface

L’un des points les plus prospectifs évoqués avec Pierre Poignant concerne bien entendu l’intégration d’agents IA dans les plateformes.

Amazon déploie sa solution Rufus, si Essor constate une baisse du trafic sur ses pages produit, elle est sans baisse corrélée des ventes. Autrement dit, une part croissante des transactions passerait par interaction conversationnelle plutôt que par navigation classique.

En parallèle, les annonces d’OpenAI autour du commerce conversationnel, laissent entrevoir une évolution similaire : l’acte d’achat pourrait se dérouler sans passage par une page produit traditionnelle.

Pour les DNVB, cela implique une nouvelle discipline, à commencer par une structuration fine des données, une compatibilité IA, la capacité à être recommandé par un agent plutôt qu’optimisé pour un moteur de recherche interne.

IA interne : industrialisation plutôt que storytelling

L’IA n’est pas seulement un sujet marketing, elle s’intègre dans le studio créatif, la supply chain, le service client et le développement d’outils internes de la société.

Si les équipes créatives ont d’abord perçu ces outils comme une menace potentielle, elles les utilisent désormais pour accélérer la production et se concentrer davantage sur le concept et la qualité.

Plus structurellement, la facilité croissante à construire des applications internes fragilise certains intermédiaires logiciels. Si une entreprise peut connecter ses données et développer rapidement ses propres outils, une partie de la dépendance SaaS devient arbitrable.

La transformation est organisationnelle avant d’être technologique.

Une DNVB plus industrielle que narrative

Ce dont témoigne Essor, c’est l’évolution du modèle DNVB. Les premières vagues reposaient largement sur le storytelling et le marketing direct-to-consumer. Le modèle est aujourd’hui plus discipliné avec la maîtrise la plus complète possible du produit, un pilotage data très fin, une intégration omnicanale pour changer d’échelle, et une adoption rapide de l’IA.

Le succès de BOKA n’est pas celui d’une marque « cool », mais d’un produit qui répond aux attentes consommateurs, reposant sur une architecture solide. A l’ère de l’omnicanal et de l’IA, la DNVB qui fonctionne n’est plus seulement celle qui parle bien au consommateur. C’est celle qui comprend ses canaux, structure ses données et anticipe le déplacement de l’interface commerciale vers des agents capables d’acheter à sa place.

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