L’Europe veut désormais construire la technologie qu’elle régule
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Lorsque l’Union européenne a adopté le RGPD en 2018, elle s’est imposée comme la référence mondiale en matière de régulation du numérique. Le Digital Markets Act, le Digital Services Act puis l’AI Act ont confirmé cette position. Face aux géants américains de la technologie et à l’ascension rapide de la Chine, Bruxelles a fait le choix de fixer les règles du jeu plutôt que de tenter de produire ses propres champions.
Le paquet sur la souveraineté technologique présenté cette semaine marque un changement de cap. Derrière le Chips Act 2.0, le règlement sur le développement du cloud et de l’intelligence artificielle, la stratégie open source et la feuille de route sur l’énergie et l’IA, la Commission européenne ne cherche plus uniquement à encadrer les technologies, mais entend désormais participer à leur construction.
Faut il rappeler que pendant deux décennies, l’Union a considéré que sa force résidait dans son marché unique, sa capacité normative et son pouvoir de régulation. Aujourd’hui, elle estime que ces leviers ne suffisent plus face à un environnement international où la technologie est devenue un instrument de puissance économique, industrielle et géopolitique.
Ursula von der Leyen résume cette évolution : « Nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre d’autres acteurs pour les technologies qui assurent le fonctionnement de nos hôpitaux, la stabilité de nos réseaux énergétiques et la sécurité de nos services. » Le sujet n’est plus seulement la compétitivité numérique. Il est devenu celui de la maîtrise des infrastructures essentielles au fonctionnement de l’économie.
Cette évolution s’explique d’abord par une série de chocs successifs. La pandémie a mis en lumière la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les pénuries de semi-conducteurs ont paralysé une partie de l’industrie européenne. La crise énergétique consécutive à l’invasion de l’Ukraine a révélé les risques associés à une dépendance excessive à des ressources stratégiques contrôlées par des puissances extérieures. Enfin, l’essor de l’intelligence artificielle a démontré que les technologies les plus avancées reposent désormais sur des infrastructures physiques considérables.
L’intelligence artificielle n’est plus seulement une affaire d’algorithmes, elle repose sur des semi-conducteurs avancés, des centres de données, des réseaux électriques, des infrastructures cloud et des volumes croissants de données.
L’IA est devenue une industrie à forte intensité capitalistique, et c’est précisément cette réalité qui structure l’ensemble du paquet présenté par la Commission.
Le premier signal réside dans la place accordée aux semi-conducteurs. Avec le Chips Act 2.0, Bruxelles cherche à consolider une industrie déjà stratégique pour l’Europe, notamment autour d’acteurs comme ASML, STMicroelectronics ou Infineon. L’objectif n’est pas seulement de sécuriser les approvisionnements. Il consiste également à garantir que l’Europe conserve un rôle dans la chaîne de valeur mondiale des composants qui alimentent les centres de données, les réseaux et les systèmes d’intelligence artificielle.
Le deuxième pilier concerne les infrastructures cloud et les capacités de calcul. Pendant des années, l’Europe a laissé les hyperscalers américains dominer largement le marché. Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud représentent aujourd’hui l’essentiel des infrastructures utilisées par les entreprises européennes. Le nouveau règlement sur le développement du cloud et de l’IA traduit la volonté de réduire cette dépendance en favorisant l’émergence d’infrastructures capables de soutenir le développement de modèles européens.
Cette ambition est directement liée à l’explosion de la demande de calcul provoquée par l’intelligence artificielle générative. L’Europe ne veut plus uniquement être un marché de consommation pour les modèles développés ailleurs. Elle cherche à disposer de ses propres capacités de calcul, condition indispensable à l’émergence d’un écosystème compétitif.
La présence d’une stratégie dédiée à l’open source dans ce paquet n’est pas non plus anodine. Bruxelles considère désormais les logiciels libres comme un actif stratégique. Dans un contexte marqué par la concentration croissante des infrastructures numériques entre les mains de quelques acteurs mondiaux, l’open source apparaît comme un moyen de préserver une capacité d’innovation indépendante et de limiter certaines dépendances technologiques.
Le changement le plus révélateur concerne toutefois l’énergie. Jusqu’à présent, les politiques énergétiques et numériques ont été traitées comme deux domaines distincts. La Commission établit désormais un lien direct entre les deux. Les centres de données sont considérés comme des infrastructures critiques. L’électricité devient une ressource stratégique pour l’intelligence artificielle et les réseaux électriques deviennent des actifs de souveraineté numérique.
L’intelligence artificielle ne pourra pas se développer sans accès à une énergie abondante, compétitive et décarbonée. Les projections de la Commission montrent que la capacité installée des centres de données européens pourrait plus que doubler d’ici à la fin de la décennie. Cette croissance intervient alors même que l’électrification des transports, de l’industrie et du chauffage augmente déjà la pression sur les réseaux.
La souveraineté numérique passe désormais par la capacité à produire, transporter et distribuer l’électricité nécessaire à l’économie de l’IA et l’Union européenne tente désormais de construire sa propre réponse.
Sa spécificité réside dans la recherche d’un équilibre entre ouverture économique et réduction des dépendances stratégiques. La Commission ne cherche pas à fermer le marché europée, maisà garantir que certaines capacités critiques puissent être développées et exploitées sur le territoire de l’Union.
Cette ambition marque une rupture avec la phase précédente de la construction numérique européenne, le paquet présenté cette semaine porte désormais sur les conditions de leur production.
La question qui se pose désormais n’est plus doctrinale, mais industrielle. Car derrière les textes se profilent des investissements considérables dans les usines, les centres de données, les réseaux électriques, les infrastructures cloud et les capacités de calcul. Quels sont les moyens qui seront mobilisés pour déployer une politique suffisamment offensive pour se repositionner au coeur de la révolution IA.







