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ANote Music lève 2 millions d’euros pour ouvrir les royalties musicales aux investisseurs européens

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La plateforme luxembourgeoise ANote Music veut rendre échangeables les revenus futurs issus de catalogues musicaux. Son enjeu n’est pas seulement de donner accès aux particuliers à une nouvelle classe d’actifs, mais de créer la liquidité et la transparence qui manquent encore à ce marché en Europe.

Une chanson ne cesse pas de produire de la valeur une fois sa première vie commerciale passée. Streaming, radio, diffusion dans les commerces, synchronisation dans une publicité, un film ou une série, vidéos sur les plateformes sociales : chaque usage peut générer des revenus pour les détenteurs de droits. Ces flux constituent depuis longtemps un actif convoité par les labels, éditeurs et fonds spécialisés. Ils sont en revanche restés largement hors de portée des investisseurs individuels.

C’est là qu’ANote Music se positionne, fondée au Luxembourg par Marzio F. Schena, Matteo Cernuschi et Grégoire Mathonet, la société exploite une place de marché destinée à permettre aux titulaires de droits musicaux de céder une fraction de leurs revenus futurs, et aux investisseurs d’acquérir ces droits à percevoir des royalties.

La plateforme indique compter plus de 52 000 comptes utilisateurs, avoir listé 36 catalogues réunissant plus de 100 000 chansons et avoir traité plus de 28 millions d’euros de transactions cumulées. Parmi les artistes dont certaines royalties sont présentes sur la plateforme figurent notamment Beyoncé, Avicii, Justin Bieber, Drake ou Martin Garrix.

Un marché de droits, pas un marché de chansons

Si l’idée peut sembler intuitive (acheter une part des revenus d’un titre connu), le mécanisme est toutefois plus complexe. Un investisseur ne devient pas propriétaire de la chanson, de l’artiste ou de sa marque, mais acquiert un droit contractuel sur une partie des revenus futurs associés à un catalogue.

Or ces revenus peuvent provenir de droits de nature différente : droits liés à l’enregistrement, droits d’édition, droits d’auteur, droits voisins, diffusion publique ou synchronisation. Ils peuvent aussi varier selon les territoires, les contrats de distribution et la durée des droits cédés.

Cette complexité explique pourquoi le marché est longtemps resté dominé par des négociations de gré à gré. Un artiste, un auteur, un label ou un éditeur qui souhaite monétiser un catalogue s’adresse généralement à un acquéreur spécialisé capable d’analyser les historiques de revenus, d’estimer les flux futurs et de supporter un ticket de plusieurs millions d’euros.

ANote veut introduire une autre logique en mettant en concurrence les acheteurs lors d’enchères primaires, permettre la revente de positions sur un marché secondaire et automatiser la redistribution des royalties encaissées.

Le streaming a changé l’équation économique des catalogues

Les catalogues musicaux ont pris une place croissante dans les portefeuilles d’actifs alternatifs depuis que le streaming a rendu leurs revenus plus réguliers, plus globaux et plus facilement observables. Les ventes de catalogues de Bob Dylan, Bruce Springsteen, Justin Bieber ou Queen ont illustré l’appétit de grands acheteurs pour ces flux de revenus de long terme.

Le marché mondial des droits musicaux a atteint 47,2 milliards de dollars en 2024, selon les données reprises par ANote Music, quand le marché de la musique enregistrée représentait à lui seul 29,6 milliards de dollars en 2024. Les abonnements de streaming y occupent désormais une place prépondérante. Cette croissance ne transforme pas chaque chanson en actif financier attractif : les revenus demeurent concentrés sur une minorité de titres et la valeur d’un catalogue dépend de son historique réel, de sa capacité à rester écouté et de la qualité de ses droits.

Entre les fonds de catalogues et les plateformes de fractionnement

ANote ne part pas de zéro. Sur le marché institutionnel, des groupes comme Concord, Primary Wave ou les structures adossées à Blackstone et Hipgnosis disposent de capacités financières bien supérieures pour acquérir des catalogues complets. Ils sont des concurrents directs pour accéder aux meilleurs actifs et pour un détenteur de droits, une offre ferme d’un fonds peut être plus simple qu’une mise aux enchères ou la cession fractionnée d’un catalogue.

Aux États-Unis, JKBX a choisi une voie plus directement financière, en proposant aux particuliers des titres adossés à des flux de royalties dans un cadre approuvé par la Securities and Exchange Commission. Le modèle montre l’existence d’une demande potentielle, mais aussi la difficulté de rendre ces actifs accessibles tout en conservant un cadre de protection et de négociation adapté au grand public.

D’autres acteurs, tels que Royal, AnotherBlock ou SongVest, ont tenté d’associer royalties, blockchain et logique de fan ownership. Une partie de ces projets a rencontré une limite structurelle, à savoir que l’affinité avec un artiste ne crée pas à elle seule un marché liquide. Un investisseur peut souhaiter posséder une fraction d’un titre célèbre, mais la revente suppose que d’autres acheteurs soient présents, au même moment et au prix souhaité.

La liquidité, principal test du modèle

L’existence d’un carnet d’ordres ne suffit pas à faire une Bourse. Pour fonctionner, une place de marché doit réunir une offre suffisamment large de catalogues, des acheteurs réguliers, une information homogène et des prix qui reflètent des transactions réelles.

Avec 36 catalogues listés depuis son lancement en 2020, ANote dispose encore d’une offre limitée au regard de son ambition européenne. Son développement va dépendre de sa capacité à convaincre davantage de labels, éditeurs, artistes et auteurs de céder une partie de leurs droits, y compris sur des catalogues moins médiatiques mais générant des revenus réguliers.

La plateforme devra aussi démontrer que ses utilisateurs ne sont pas seulement des inscrits. Les indicateurs les plus importants seront le volume réellement échangé sur le marché secondaire, le délai nécessaire pour revendre une position, l’écart entre prix acheteur et prix vendeur, la fréquence des distributions et la part des investisseurs professionnels dans les volumes.

Le défi est classique pour les marketplaces, mais plus exigeant ici : un vendeur de droits a besoin de confiance dans le prix obtenu ; un acheteur a besoin de visibilité sur le rendement et d’une possibilité de sortie. L’un ne viendra durablement que si l’autre est déjà présent.

Une démocratisation qui suppose de la pédagogie

La promesse de revenus passifs peut attirer les particuliers, mais elle doit être accompagnée d’une information précise sur la nature des actifs. Une royalty n’est ni une obligation, ni une action cotée, ni un produit d’épargne garanti. Sa valeur peut être affectée par l’évolution des écoutes, les modifications de rémunération des plateformes, l’apparition de nouveaux usages, les frais ou encore la dépendance à quelques titres très performants.

L’essor de l’IA générative ajoute une nouvelle variable, à court terme, elle peut accroître les besoins de traçabilité, de gestion des droits et de contrôle des utilisations d’œuvres. À plus long terme, elle peut également modifier l’abondance de l’offre musicale, les comportements d’écoute et les rapports de force entre créateurs, plateformes et ayants droit. Sur les plateformes, l’afflux de titres générés par IA commence déjà à poser la question de la visibilité des œuvres et de la répartition des revenus, comme l’illustre l’explosion de l’offre musicale produite par IA.

Cette problématique prolonge les débats plus anciens sur l’utilisation des voix, des œuvres et des données musicales par les modèles. La régulation de l’IA dans la musique devient ainsi un enjeu direct pour la valeur future des catalogues et pour les titulaires de droits.

La question réglementaire sera également déterminante, ANote Music indique  ne pas être soumise à la supervision du régulateur financier luxembourgeois, considérant que son activité porte sur des droits contractuels et de propriété intellectuelle plutôt que sur des instruments financiers. Cette distinction impose toutefois aux investisseurs de comprendre ce qu’ils acquièrent, les conditions de détention des droits et les protections applicables à chaque transaction.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir une nouvelle classe d’actifs à un public plus large, mais de rendre cette classe d’actifs suffisamment transparente, comparable et liquide pour ne pas rester réservée à une minorité d’initiés.

ANote Music vient de lever 2 millions d’euros auprès de Seventure Partners, qui mène l’opération, de ScaleFund et d’investisseurs existants. La société prévoit d’utiliser ce financement pour élargir le nombre de catalogues disponibles, accélérer son acquisition d’utilisateurs en Europe et poursuivre le développement de sa plateforme et de son application.

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