IN THE LOOPROBOTIC LOOP

Après VLC, Jean-Baptiste Kempf veut construire le système nerveux des robots

📩 Pour nous contacter: redaction@fw.media

L’intelligence artificielle apprend progressivement à agir sur le monde physique. Mais entre un modèle capable de prendre une décision et une machine capable de l’exécuter, une couche technologique essentielle reste encore largement absente.

Drones autonomes, robots industriels, véhicules sans conducteur ou systèmes médicaux robotisés doivent transmettre en permanence des flux vidéo, des données issues de capteurs et des commandes avec des délais de quelques millisecondes. Une contrainte que les infrastructures Internet actuelles, conçues pour des usages de communication ou de diffusion de contenus, n’ont jamais été optimisées pour gérer.

À mesure que l’industrie de l’intelligence artificielle s’oriente vers la robotique, les systèmes autonomes et les applications de défense, cette problématique devient un enjeu stratégique. Après les modèles, les semi-conducteurs et les centres de données, une nouvelle catégorie d’acteurs tente désormais de construire les infrastructures qui permettront à l’IA d’interagir avec le monde réel.

C’est sur cette couche technologique que se positionne Kyber, société fondée par Jean-Baptiste Kempf, créateur du lecteur multimédia VLC et principal architecte de FFmpeg, l’une des bibliothèques logicielles les plus utilisées au monde pour le traitement vidéo. L’entreprise annonce une levée Seed de cinq millions de dollars, soit environ 4,3 millions d’euros, menée par LIGHTSPEED VENTURE PARTNERS avec la participation d’OVNI CAPITAL et de KIMA VENTURES.

Derrière cette opération se dessine une ambition qui dépasse largement le cadre d’un logiciel de robotique. Kyber entend développer l’infrastructure temps réel permettant à des opérateurs humains comme à des agents autonomes de contrôler, observer et entraîner des machines depuis n’importe quel point du globe.

Une infrastructure conçue pour le temps réel

La plupart des systèmes existants reposent aujourd’hui sur des technologies développées pour Internet grand public, notamment WebRTC, protocole largement utilisé pour les communications vidéo.

Ces outils ont été conçus pour permettre à des humains de communiquer et n’ont pas été pensés pour coordonner en permanence des robots, des drones ou des systèmes autonomes opérant dans des environnements critiques.

Dans le monde physique, quelques centaines de millisecondes peuvent représenter plusieurs mètres parcourus par un drone ou un véhicule autonome avant qu’une commande ne soit exécutée. Dans certaines applications industrielles, médicales ou militaires, ce délai devient incompatible avec les exigences opérationnelles.

Kyber affirme être capable d’abaisser cette latence à environ huit millisecondes en synchronisant au sein d’une même infrastructure l’ensemble des flux nécessaires au fonctionnement d’une machine autonome.

L’objectif est de fournir aux développeurs une couche logicielle unique permettant de gérer simultanément la vidéo, l’audio, les données capteurs et les commandes de contrôle, tout en garantissant une cohérence temporelle entre ces différents flux.

La même logique que VLC et FFmpeg

L’ambition de Jean-Baptiste Kempf s’inscrit dans la continuité des projets qui ont fait sa réputation. VLC et FFmpeg ne se sont pas imposés comme des produits grand public au sens traditionnel du terme. Ces technologies sont devenues des infrastructures de référence, intégrées dans des millions d’applications, de services et d’équipements à travers le monde.

Leur diffusion s’est appuyée sur l’open source, qui a favorisé leur adoption par les développeurs et les entreprises. Avec le temps, ces briques logicielles se sont imposées comme des standards de facto de l’écosystème vidéo mondial.

Le modèle retenu repose sur une approche dite « open core » : une partie de la technologie est diffusée en open source afin d’encourager son adoption par l’écosystème, tandis que les fonctionnalités avancées, les outils d’administration, le support et les licences commerciales constituent la base de la monétisation auprès des entreprises.

Pour les investisseurs, cette stratégie présente un intérêt particulier. Dans l’industrie logicielle, les standards techniques qui s’imposent au début d’un cycle technologique capturent souvent une part importante de la valeur créée par l’ensemble de l’écosystème. La question n’est alors plus de savoir combien de robots ou de drones seront vendus, mais combien utiliseront demain la couche logicielle qui les relie à leurs opérateurs, à leurs capteurs et à leurs systèmes d’intelligence artificielle.

Une thèse qui séduit les investisseurs de l’IA

Le soutien de Lightspeed illustre cette lecture, le fonds américain a multiplié les investissements dans les infrastructures d’intelligence artificielle, les logiciels d’entreprise et les technologies liées à l’autonomie. Pour Antoine Moyroud, partner chez Lightspeed Venture Partners, le constat est simple : les modèles progressent rapidement, mais les infrastructures permettant de les connecter au monde physique accusent encore un retard significatif.

Cette analyse rejoint une tendance plus large observée dans l’industrie. Après avoir financé les modèles, les GPU et les centres de données, les investisseurs commencent à s’intéresser aux couches logicielles qui permettront aux systèmes autonomes de fonctionner dans des environnements réels.

La robotique, la défense, l’industrie et les télécommunications sont aujourd’hui comme les premiers marchés cibles.

Une infrastructure pour l’économie des machines

L’essor des systèmes autonomes pourrait profondément modifier la nature même des infrastructures numériques.

L’Internet des deux dernières décennies a principalement été conçu pour connecter des individus, des contenus et des applications. L’économie qui se dessine désormais devra connecter des millions de machines capables d’observer leur environnement, de prendre des décisions et d’agir de manière autonome.

Dans ce contexte, les protocoles de communication, les infrastructures temps réel et les couches de contrôle pourraient devenir aussi stratégiques que les plateformes cloud l’ont été pour l’économie du logiciel.

C’est sur cette hypothèse que repose aujourd’hui le pari de Kyber. Après avoir contribué à bâtir certaines des briques fondamentales de la vidéo numérique, Jean-Baptiste Kempf cherche désormais à développer l’une des infrastructures qui pourraient accompagner la prochaine phase de l’intelligence artificielle et créer le successeur de WebRTC pour l’ère des robots, des drones et de l’IA physique.

Suivez nous:
Bouton retour en haut de la page