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Construire des contre-pouvoirs face aux GAFAM/BATX !

Par François Nemo, contributeur Frenchweb

« Si c’était à refaire, je commencerais par la culture », disait Jean Monnet dans une célèbre allocution au sujet du projet européen. Remarquable constat d’un homme qui a compris la logique profonde qui anime un changement de paradigme. C’est cette même logique culturelle qui a inspiré la Silicon Valley dans sa période « révolutionnaire » lorsqu’elle inventait Internet et les ordinateurs personnels qui allaient contribuer à une révolution économique et sociale sans précédent. Et c’est encore cette logique culturelle qui nous permettra de proposer des alternatives et des contre-pouvoirs pour répondre aux GAFAM et aux BATX qui sont en mesure à terme de dominer tous les secteurs d’activité et de mettre l’Europe sous tutelle.

C’est la question existentielle qui doit être d’abord posée pour penser le monde d’après

La clé pour « exister » face aux Américains et aux Chinois n’est pas technologique mais culturelle, c’est notre capacité de produire (et défendre) une nouvelle représentation du monde. Penser le monde d’après. Capter les insatisfactions en proposant de nouvelles formes d’interaction. C’est en répondant aux blocages de la société conservatrice des années cinquante et aux traumatismes provoqués par la guerre du Vietman que la Silicon Valley a développé la « bombe » Internet. Créer des relations directes et transversales pour s’émanciper de l’État.

C’est la question existentielle qui doit être d’abord posée. Qui sommes-nous ? Nous, Européens, Français, avec notre histoire, notre culture, nos intelligences, nos savoir-être et nos savoir-faire. Dans quel monde voulons-nous vivre et que voulons-nous changer ou refaire. L’introspection est vitale (virale). Quelles sont nos ambitions dans ce nouveau monde. Quelle place avons-nous la volonté d’y prendre ? Comment nous positionner face à de nouvelles puissances et de nouveaux entrants qui font aujourd’hui la course en tête ? Que peut-on attendre d’une croissance même à 2,5% ? Quel est notre avenir ?

En France on parle de start-up nation, de French Tech. Une culture entrepreneuriale héritée du XIXe siècle et fondée sur l’ingénieur et les solutions techniques spécialisées

Une approche de l’entreprise qui heurte nos acteurs économiques enfermés dans leur pêché originel, une culture entrepreneuriale héritée du XIXe siècle et fondée sur l’ingénieur et les solutions techniques spécialisées (même les start-up). En France on parle de start-up nation, de French Tech, on s’interroge comment la France pourrait être le pôle mondial de l’intelligence artificielle. On pense l’avenir comme des ingénieurs et par morceaux ! JEDI le collectif franco-allemand, qui réunit une centaine d’organismes de recherche, grands groupes et start-up, milite pour doter l’Europe d’une agence pour l’innovation de rupture sur le modèle de la Darpa. Une trentaine de challenges ont été identifiés au total, comme le développement d’une blockchain moins énergivore, la création de liaisons quantiques avec les satellites qui permettrait de les rendre plus compétitifs par rapport à la 5G par exemple.

La technologie pour la technologie n’a aucun sens ni raison d’être. 5G, blockchain, ces projets aussi intéressants et nécessaires soient-ils n’ont d’intérêt que s’ils s’inscrivent dans des ensembles beaucoup plus vastes qui proposent de nouveaux systèmes d’exploitation du monde. Des écosystèmes plus ambitieux qui donnent du sens à la technologie et provoquent l’engagement des citoyens. L’intelligence artificielle (aujourd’hui !) n’est pas une fin en soi, c’est un outil au service d’une idée. La véritable question est son appropriation. Qu’est-ce qu’on en « fait » et qu’est-ce qu’on lui fait « dire », au service de quoi et de qui ? Questionnement essentiel pour une technologie qui entre de mauvaises mains peut devenir « monstrueuse ».

faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs pour inventer les modèles de demain

Répondre à cette question du sens nécessite de faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs, acter que notre logiciel est usé, et que les dirigeants français, des grands groupes aux start-up n’ont ni la formation ni l’imagination pour créer ces écosystèmes et nous faire changer d’époque. Et que c’est en dehors des actuelles filières de recrutement « raisonnables » qu’il faut trouver les nouveaux entrepreneurs capables d’inventer les modèles de demain. Convaincre les acteurs des sciences humaines ou sociales, philosophes, littéraires, artistes, historiens, sociologues…, sensibles aux mouvements de fond qui animent notre environnement, que l’entreprise dans ce nouveau contexte d’hyper complexité est devenue un formidable terrain d’expérimentation et un acteur politique à part entière. Ou encore comprendre la force créatrice et motrice de l’immigration. Sortir de notre consanguinité pour faire émerger de nouveaux leaders multiculturels qui portent sur le monde un regard neuf. Il existe sans aucun doute de nombreuses pistes à approfondir.

Un niveau d’insatisfaction qui créée les conditions d’une nouvelle révolution

Quelles sont les insatisfactions qui pourraient aujourd’hui nourrir la création de ces nouveaux écosystèmes européens ? Elles sont multiples. « On a ouvert la boîte de Pandore et on a trouvé une boîte noire” nous dit Steffi Czerny, directrice de DLD, avec pêle-mêle le capitalisme de surveillance, les menaces sur la démocratie, les abus de positions dominantes, les fake news, le creusement des inégalités Un niveau d’insatisfaction qui créée les conditions d’une nouvelle révolution. Le monde est à réinventer. Les citoyens attendent des propositions et l’expriment de plus en plus ouvertement ! « Malgré des signes de stabilité et d’expansion, les GAFAM se fissurent : leur rapport au client se détériore, l’identité qui a contribué à façonner leur hégémonie économique et culturelle perd en lisibilité », nous dit Clara Schmelck, philosophe des médias. Un quart des Américains ont supprimé Facebook en un an. Même combat de l’autre côté de la planète, les BATX avancent à pas feutrés pour remettre en cause la gouvernance mondiale et le poids historique de l’Occident avec leur stratégie de « transformations silencieuses ». Accepterons-nous pour autant sans réagir leur système de « démocrature » qu’ils revendiquent sans complexe et qui heurte l’esprit européen. Rien n’est moins sûr.

Une Europe du droit et de la diversité pour produire, à travers de nouveaux acteurs, de nouveaux récits

Le contexte est mûr pour que l’Europe de l’humanisme, celle du droit et de la diversité produise, à travers de nouveaux acteurs, de nouveaux récits. N’en déplaise aux Eurosceptiques, l’Europe a une âme et cette âme c’est son humanisme. C’est sur cette culture que nous construirons les modèles alternatifs de demain en inventant d’autres formes d’usage avec de nouveaux modèles de business. Et c’est à nous, entrepreneurs, de « lancer l’affaire ». Enfermés dans des logiques court termistes, l’esprit bloqué par des parcours trop ternes et trop linéaires, les acteurs économiques et politiques ont choisi par intérêt ou par manque de vision de mettre nos valeurs entre parenthèses et de donner les clés de la « maison » aux Américains. C’est à la multitude de réagir et prendre le relais !

L’Europe saura-t-elle saisir sa chance ?

L’Europe saura-t-elle redevenir ce carrefour d’idées et de migrations, cette terre de culture, de résilience et de renaissance, ce nouvel espace de liberté et de croissance pour répondre aux défis majeurs qui attendent l’humanité. L’Europe saura-t-elle proposer des alternatives au monde techno centré, sans chair et sans historicité dans lequel nous entrainent inexorablement les leaders américains et chinois ?

Le contributeur:

Des sciences humaines à la stratégie d’entreprise. Diplômé de littérature. Designer avec Pierre Paulin et Roger Talon. Confronté au monde des fusions acquisitions et à la stratégie de marque chez DDB Needham et Target. Plongé dans le monde subversif des plateformes digitales, j’aide aujourd’hui les entrepreneurs à élargir leur vision pour construire des écosystèmes, un ensemble de fonctionnalités au service d’un’ idée qui va changer le cours de “l’histoire”.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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