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De la DINUM à ARIANE : le numérique devient une fonction régalienne

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L’intelligence artificielle, le cloud et les données publiques modifient progressivement l’équilibre des pouvoirs au sein de l’État. Pendant deux décennies, le numérique a principalement été traité comme un sujet de modernisation administrative. Son rôle consistait à simplifier les démarches, réduire les coûts de fonctionnement et améliorer la qualité des services publics, une approche qui atteint aujourd’hui ses limites.

L’exploitation de modèles d’intelligence artificielle, l’hébergement des données publiques sensibles, la gestion des identités numériques ou encore la sécurisation des infrastructures cloud sont devenus des sujets de souveraineté. Les administrations ne sont plus seulement confrontées à des choix logiciels, mais doivent arbitrer entre dépendance technologique, autonomie stratégique, mutualisation des investissements et maîtrise des infrastructures critiques.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la transformation de la Direction interministérielle du numérique en ARIANE, future Autorité référente pour l’intelligence artificielle et le numérique de l’État. Les nominations de Walter Arnaud à la tête de la DINUM et de Pierre Bouillon à la tête de la DITP constituent la première traduction visible de cette réorganisation.

Pour comprendre cette évolution, il faut toutefois regarder autant les annonces faites par David Amiel, Ministre de l’Action et des Comptes publics, que le bilan des années précédentes.

La DINUM a déjà changé de nature

La Direction interministérielle du numérique est aujourd’hui une administration dont le périmètre n’a plus grand-chose à voir avec celui de ses origines. La direction ne pilote plus uniquement des projets de transformation numérique mais opère désormais certaines des infrastructures les plus sensibles de l’appareil d’État.

FranceConnect compte 45 millions d’utilisateurs et a enregistré plus de 480 millions de connexions au cours de l’année. Le Réseau interministériel de l’État relie 14 000 sites administratifs et dessert près d’un million d’utilisateurs. LaSuite est devenue l’environnement de travail quotidien de plusieurs centaines de milliers d’agents publics.

Ces plateformes constituent désormais des infrastructures de fonctionnement de l’administration. Le changement est encore plus visible du côté du cloud et de l’intelligence artificielle. La DINUM pilote une stratégie « Cloud au centre » qui représente plus de 200 millions d’euros de commandes publiques cumulées, dont, selon son rapport annuel, 88 % bénéficient à des acteurs français. Elle supervise également la mise en place du Socle interministériel d’IA générative, destiné à mutualiser les infrastructures, les modèles et les capacités de calcul nécessaires aux administrations.

La création d’ARIANE apparaît ainsi moins comme une rupture que comme la reconnaissance institutionnelle d’une transformation déjà bien engagée.

De l’innovation publique à l’infrastructure stratégique

La trajectoire de la DINUM reflète une évolution plus large de l’État numérique français, au milieu des années 2010, l’enjeu principal consistait à introduire les méthodes du logiciel dans l’administration. Beta.gouv, les startups d’État ou Démarches Simplifiées incarnaient cette phase d’innovation centrée sur les usages. L’objectif était alors d’améliorer l’expérience utilisateur, d’accélérer les cycles de développement et de rapprocher les services publics des besoins des citoyens.

La décennie suivante a vu émerger un autre défi avec l’identité numérique, les infrastructures cloud, les capacités de calcul, les données publiques et les grands modèles d’intelligence artificielle sont devenus des actifs stratégiques. La question n’est plus seulement de développer de meilleurs services, mais consiste à déterminer qui contrôle les infrastructures sur lesquelles reposent ces services.

L’intelligence artificielle accélère la centralisation

La généralisation de l’IA constitue probablement le principal moteur de cette évolution. L’administration a longtemps fonctionné selon une logique relativement décentralisée, où chaque ministère développait ses propres applications, ses propres infrastructures et ses propres outils.

L’intelligence artificielle rend ce modèle désormais plus difficile à maintenir, les coûts de calcul, les exigences de sécurité, les besoins en données et la rareté des compétences favorisent la mutualisation.  La création du Socle interministériel d’IA générative, d’Albert API ou de l’Assistant IA répond précisément à cette logique. L’objectif n’est pas de retirer toute autonomie aux ministères, mais de mutualiser les couches technologiques les plus coûteuses afin de concentrer les ressources sur les usages métiers.

Cette évolution rapproche progressivement l’État des modèles observés chez les grands opérateurs technologiques avec une infrastructure commune, des services spécialisés et une gouvernance centralisée des actifs critiques.

Le bilan de l’équipe sortante comme point de départ

Cette lecture conduit également à réévaluer le rôle de l’équipe dirigée par Stéphanie Schaer et Thierry Lambert. La plupart des briques que pilotera demain ARIANE sont déjà opérationnelles ou en cours de déploiement. LaSuite, le cloud de confiance, les infrastructures souveraines, le réseau interministériel modernisé, les communs numériques européens ou encore l’infrastructure d’intelligence artificielle mutualisée ont été développés au cours des dernières années.

Une évolution qui a contribué à renforcer le rôle d’autorité technique et de « CTO de l’État » de la Dinum.

L’enjeu de la prochaine étape consiste à organiser leur gouvernance à mesure qu’elles deviennent centrales dans le fonctionnement de l’administration.

Comment arbitrer les investissements entre ministères ? Comment organiser les capacités de calcul nécessaires à l’intelligence artificielle ? Comment réduire les dépendances technologiques sans ralentir l’innovation ? Quelle articulation entre les infrastructures nationales et les initiatives européennes ?

Tels sont les challenges qui attendent Walter Arnaud et Pierre Bouillon

Walter Arnaud, l’ingénieur des infrastructures critiques

Le choix de Walter Arnaud traduit l’évolution du rôle confié à la future ARIANE. Docteur en traitement du signal, diplômé de l’ENSTA Bretagne, passé par la Direction générale de l’armement, l’État-major des Armées et les structures de maintien en condition opérationnelle des équipements militaires, il appartient à une génération de hauts fonctionnaires formés à la gestion de systèmes complexes. Son parcours l’a conduit aussi bien vers l’intelligence économique que vers la gestion de crise interministérielle, avant de piloter la logistique de la Task Force vaccination durant la pandémie puis le chantier « économie de guerre » au sein de la Direction Industrie de Défense.

Pierre Bouillon, le spécialiste de la transformation des services publics

À l’inverse, le parcours de Pierre Bouillon est davantage centré sur la relation entre l’administration et ses usagers. Ancien élève de l’ENA, il a successivement dirigé le programme France Services à l’Agence nationale de la cohésion des territoires, occupé les fonctions de directeur de cabinet adjoint du ministre de la Transformation et de la Fonction publiques puis de directeur de cabinet de la ministre chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique. Plus récemment, il travaillait sur les sujets d’intelligence artificielle à la Ville de Paris. Son profil illustre la seconde dimension de la réforme : l’amélioration de l’accès aux droits, la simplification administrative et la qualité des services rendus aux citoyens.

Là où Walter Arnaud incarne la montée en puissance de la couche technologique de l’État, Pierre Bouillon apparaît comme le représentant d’une approche davantage orientée vers les usages, les parcours administratifs et l’expérience des usagers.

Ensemble, leurs nominations dessinent une séparation de plus en plus nette entre le pilotage des infrastructures numériques et celui des services publics qui s’appuient sur elles.

 

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