THEKER lève 85 millions de dollars : l’Europe produit enfin ses candidats à la robotique généraliste
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La course à l’intelligence artificielle ne se joue plus uniquement dans les data centers. Après trois années dominées par les modèles de langage, les infrastructures de calcul et les agents logiciels, une nouvelle frontière attire désormais les capitaux, celle de l’intelligence physique.
La startup barcelonaise THEKER annonce une levée de 85 millions de dollars, soit environ 73 millions d’euros. L’opération constitue la plus importante Série A jamais réalisée dans la robotique européenne. Co-mené par CRV, le tour réunit également Samsung, Cathay Innovation, LVMH, 20VC, Henkel, Korelya et Sonae.
Pris isolément, ce financement pourrait apparaître comme une nouvelle levée de fonds dans un secteur déjà riche en annonces, dans une perspective plus large, il illustre une transformation beaucoup plus profonde : l’émergence d’une nouvelle génération d’entreprises européennes qui cherchent à appliquer les avancées de l’intelligence artificielle aux opérations du monde réel.
Quelques heures seulement après les annonces de NEURA Robotics en Allemagne, la montée en puissance des acteurs de la défense autonome comme Alta Ares ou encore les démonstrations industrielles des acteurs chinois menés par Unitree Robotics, l’opération de THEKER confirme que la robotique est en train de devenir l’un des principaux terrains d’application de l’IA.
L’intelligence artificielle quitte les écrans
La première phase de la révolution IA a consisté à automatiser le travail cognitif. Les modèles développés par OpenAI, Anthropic, Google DeepMind ou Mistral AI ont démontré leur capacité à produire du texte, générer du code, analyser des documents ou assister des décisions complexes. Parallèlement, des centaines de milliards de dollars ont été engagés dans la construction d’infrastructures de calcul et de production énergétique destinées à soutenir cette croissance.
Cette première phase a permis de créer une intelligence capable de comprendre. La seconde cherche à créer une intelligence capable d’agir.
C’est précisément l’ambition de la robotique généraliste. Là où les robots industriels traditionnels exécutent des tâches définies dans des environnements parfaitement contrôlés, les nouvelles générations de systèmes cherchent à s’adapter aux variations du monde réel. Elles doivent reconnaître des objets différents, gérer des situations imprévues, modifier leurs comportements et apprendre à partir de leurs expériences.
Autrement dit, les mêmes principes qui ont permis l’émergence des modèles fondationnels sont désormais appliqués à la robotique.
Construire une plateforme d’intelligence physique
Fondée en 2022 par Carla Gómez Cano et Jiaqiang Ye Zhu, THEKER développe des robots conçus pour fonctionner dans des environnements industriels complexes sans nécessiter de reprogrammation permanente.
L’entreprise revendique une approche « AI-native » dans laquelle les capacités d’adaptation constituent le cœur du système. Les robots sont capables de s’ajuster à des changements de production, de manipuler des références différentes ou d’intégrer de nouveaux paramètres opérationnels sans passer par les cycles d’intégration traditionnellement associés à la robotique industrielle.
Mais le véritable produit de THEKER n’est probablement pas le robot lui-même. Comme dans l’intelligence artificielle générative, la valeur tend à se déplacer vers la couche logicielle. Perception visuelle, prise de décision, contrôle moteur, collecte de données, apprentissage continu et orchestration des opérations forment une plateforme qui ressemble davantage à un système d’exploitation du monde physique qu’à une simple machine industrielle.
La comparaison avec les modèles de langage apparaît de plus en plus pertinente. Là où OpenAI ambitionne de devenir une couche cognitive universelle, des entreprises comme THEKER cherchent à devenir une couche opérationnelle universelle capable d’interagir avec les processus industriels.
Une levée qui dépasse largement le cas d’une startup espagnole
La composition du tour de table constitue probablement l’information la plus révélatrice.
CRV est historiquement associé à plusieurs succès majeurs du logiciel américain, parmi lesquels DoorDash, Mercury ou encore Vercel. Son arrivée au capital de THEKER traduit l’intérêt croissant des investisseurs du software pour la robotique.
Pendant longtemps, le matériel a été considéré comme un secteur difficile, gourmand en capital et moins scalable que le logiciel. L’IA modifie progressivement cette équation. Les investisseurs voient désormais apparaître des plateformes capables de générer des effets de réseau fondés sur les données et l’apprentissage continu.
La présence de Samsung envoie également un signal important. Le groupe coréen réalise ici son premier investissement dans une startup espagnole. Ce choix témoigne de l’attention croissante portée à la convergence entre électronique, intelligence artificielle et automatisation.
Mais l’investisseur le plus surprenant reste sans doute LVMH. À première vue, le rapprochement entre un groupe de luxe et une startup de robotique industrielle peut sembler inattendu. Pourtant, il reflète une évolution profonde des priorités industrielles. Gestion des flux logistiques, contrôle qualité, personnalisation des produits, automatisation flexible des ateliers ou optimisation des opérations constituent autant de sujets susceptibles de transformer durablement les modèles industriels du secteur du luxe.
L’investissement de LVMH illustre une conviction qui dépasse largement son activité : la robotique pourrait devenir une infrastructure stratégique comparable à ce que représente aujourd’hui l’intelligence artificielle pour les fonctions numériques.
L’Europe cherche à remonter dans la chaîne de valeur
Pendant plusieurs décennies, l’Europe a occupé une position forte dans l’automatisation industrielle. L’Allemagne a construit des leaders mondiaux dans les équipements industriels. La Suisse s’est imposée sur plusieurs segments spécialisés. La France a développé un savoir-faire reconnu dans les logiciels industriels et certaines technologies robotiques. Mais les plateformes robotiques intégrées capables de rivaliser avec les ambitions américaines ou chinoises restaient rares.
Cette situation évolue rapidement, autour de THEKER émergent désormais plusieurs acteurs européens qui poursuivent des ambitions comparables. NEURA Robotics développe un écosystème robotique complet articulé autour de sa plateforme Neuraverse. ANYbotics poursuit son expansion dans l’inspection industrielle autonome. Wandercraft étend ses travaux sur les systèmes robotisés avancés tandis qu’Exotec continue de démontrer la capacité européenne à industrialiser des plateformes robotiques à grande échelle.
Face à eux, les références américaines demeurent considérables. Figure AI, Physical Intelligence ou Skild AI attirent plusieurs centaines de millions de dollars afin de construire les futurs modèles fondationnels de la robotique.
La différence est que l’Europe ne cherche plus seulement à produire des composants. Elle tente désormais de construire des plateformes complètes.
Le véritable actif stratégique n’est plus le robot
Comme dans l’IA générative, le débat se focalise souvent sur les modèles ou sur les machines visibles.
La valeur pourrait pourtant se concentrer ailleurs, les leaders de l’intelligence artificielle disposent aujourd’hui d’un avantage considérable parce qu’ils accumulent des volumes massifs de données et disposent des infrastructures nécessaires pour les exploiter, la robotique suit une logique similaire.
Chaque mouvement effectué dans un entrepôt, chaque manipulation réalisée sur une chaîne de production, chaque erreur corrigée et chaque environnement exploré produisent de nouvelles données. Ces informations permettent d’améliorer les performances des systèmes et de réduire progressivement les coûts de déploiement.
Cette dynamique crée une boucle d’apprentissage comparable à celle observée dans les modèles de langage. La question centrale devient alors moins celle du robot que celle des données accumulées par ce robot.
Les futurs leaders du secteur pourraient être ceux qui contrôlent les plus grands volumes d’interactions physiques du monde réel.
La robotique généraliste doit encore faire ses preuves
L’enthousiasme des investisseurs ne doit toutefois pas masquer certaines interrogations. Le terme de robot généraliste est devenu omniprésent dans les présentations des startups du secteur. Pourtant, l’histoire industrielle a souvent démontré la supériorité économique de systèmes spécialisés parfaitement optimisés.
Une ligne de production n’a pas besoin d’un robot capable d’effectuer cent tâches différentes. Elle a besoin d’un robot capable d’exécuter parfaitement une opération critique des millions de fois sans erreur.
L’industrie impose des contraintes que le monde logiciel connaît peu : sécurité, disponibilité, maintenance, précision et fiabilité.
Le prochain défi : le déploiement
L’autre angle mort du secteur concerne l’industrialisation, les démonstrations technologiques se multiplient. Les levées de fonds aussi.
Mais la question essentielle reste largement ouverte : combien de robots sont réellement déployés à grande échelle ? L’histoire récente de l’intelligence artificielle montre que la technologie ne constitue pas toujours le principal obstacle. Dans de nombreux cas, la difficulté réside dans l’intégration aux systèmes existants, l’adoption par les utilisateurs et la transformation des processus opérationnels. La robotique pourrait suivre la même trajectoire.
Le défi des prochaines années ne sera pas uniquement de construire des robots plus intelligents. Il consistera à les déployer dans des milliers d’usines, d’entrepôts et d’infrastructures où chaque interruption de service possède un coût économique immédiat.
Face aux États-Unis, la Chine accélère
Une autre question demeure relativement absente des débats européens. La plupart des analyses se concentrent sur la concurrence américaine, pourtant, la progression chinoise pourrait s’avérer tout aussi déterminante.
Des acteurs comme Unitree Robotics ou UBTECH Robotics bénéficient d’une proximité unique avec les chaînes d’approvisionnement, les capacités manufacturières et les infrastructures industrielles du pays.
La Chine dispose déjà d’une position dominante dans plusieurs segments matériels stratégiques. Si elle parvient à reproduire cet avantage dans la robotique alimentée par l’IA, la compétition pourrait rapidement dépasser le simple cadre technologique.
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