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[Expert] La qualité des contenus ne suffira pas à sauver la presse

Le succès de BuzzFeed révèle qu’il faut savoir ruser et emballer le fond avec une forme décalée

Du 5 au 7 novembre 2013 se sont tenues à Metz les 7e Assises du journalisme autour du thème “réinventons le journalisme”. Une formulation qui laisse entendre que les contenus proposés ne sont plus adaptés à la demande des lecteurs, ce qui n’est qu’un aspect du problème et sans doute pas le principal.

Pour Edwy Plenel, créateur de Médiapart et Patrick de Saint Exupéry, qui a lancé le magazine XXI, il ne s’agit pas tant de réinventer le journalisme que de revenir à ses sources. L’investigation, le reportage au long cours, la profondeur… Autant de gages de qualité selon eux, seuls susceptibles de convaincre des acheteurs.

Car c’est aussi l’un des messages forts d’Edwy Plenel depuis longtemps : le bon journalisme ne peut être gratuit, car il coûte cher à produire. Par ailleurs, rien n’est jamais gratuit et comme dirait l’autre : “si le produit est gratuit, c’est que le produit, c’est vous”. De fait, le modèle fremium en matière d’actualité sur le web s’est brisé sur la redondance de l’information, sur la concurrence de l’offre et la chute consécutive des tarifs publicitaires.

Les deux figures du journalisme à l’ancienne, forts de leurs résultats probants, invitent donc triomphalement l’ensemble de la presse à les imiter et à reprendre leurs méthodes : une presse citoyenne exigeante, sérieuse (et chère).

DES RADEAUX ELITISTES ET DEJA OCCUPES

En réalité, les éditeurs de Médiapart et XXI occupent déjà les niches éditoriales qu’ils ont créées (avec courage et ténacité, et c’est tout à leur honneur). Mais il ne faut pas se leurrer : leur modèle ne peut s’appliquer à l’ensemble de la presse. Le public instruit, curieux, de catégorie supérieure commence à se faire rare pour ce genre d’offre et les premiers arrivés sont généralement les mieux servis. On ne va pas multiplier les avatars, comme autrefois les news magazines qui se concurrencent tellement, qu’ils en surenchérissent aujourd’hui en couvertures et sujets racoleurs.C’est par ailleurs une vision élitiste qui fait fi d’une partie de la population en décrochage vis à vis de l’information. Ceux qui lisent Médiapart ou XXI sont aussi les mieux informés en général. On les retrouve parmi les lecteurs du Monde, de Télérama, de Courrier International, de Géo ou des news magazines. Ils n’appartiennent pas aux 71% de Français qui s’informent en matière politique majoritairement, voire exclusivement via la télévision.

Je ne suis pas sûr que cette sorte de journalisme “citoyen”, très politisé ou très culturel intéresse vraiment les classes populaires ou le jeune public de classe moyenne. Pas parce qu’ils sont idiots bien entendu, ni moins curieux, mais parce qu’il faut des connaissances préalables, du bagage culturel important pour comprendre ce qu’on nous raconte.

Comment saisir quelque chose à l’évasion fiscale sans un minimum de rudiments en économie ? Comment simplement s’intéresser à ce sujet technique aux sommes si énormes qu’elles ne nous parlent absolument pas (entre 13 et 19 000 milliards d’euros) ? Comment comprendre le rôle des banques et des gouvernements en la matière sans lire ce rapport complexe du Sénat ? Et pourtant ce sujet est prioritaire pour résoudre le problème du financement public de nos économies et tellement plus important dans le fond, que l’affaire Léonarda.

RENOUVELER LA FORME POUR DEMOCRATISER L’ACCES A L’INFO

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La grande majorité des jeunes lecteurs d’information veulent davantage de LOL, de plaisir, de sujets légers à partager pour se socialiser. D’où le succès des Buzzfeed, Huffington Post et autres Norman sur Youtube. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas les intéresser à des sujets sérieux, mais ça signifie qu’il faut désormais ruser et emballer le fond avec une forme plus décalée, plus drôle, plus impertinente. Un bon exemple ? Le remarquable travail de Klaire, ou encore du Gorafi qui sous des airs potaches dit des choses assez subtiles sur les absurdités politiques ou les incongruités médiatiques.

Cela passe aussi par les infographies, le web-documentaire, le data-journalisme ou encore le serious-game qui permettent, d’accéder par la bande à la compréhension de mécanismes complexes. Ou qui ont le mérite plus simplement de nous détendre en nous faisant découvrir une question ou un univers particulier.

UN PROBLEME DE DISTRIBUTION AUTANT QUE D’OFFRE

Au delà de l’offre de contenus plus ou moins adaptée à la société de la fugacité et de la socialisation, se pose le problème de la perte de maîtrise de la distribution sur les nouveaux supports. La presse détient certes des enseignes plus ou moins visibles sur le web, via ses sites web. Mais ces sites sont très dépendants de Google qui fait la pluie et le beau temps sur le gros des audiences Internet, via son moteur de recherches mais aussi via son portail d’actualité ou son site video (Youtube). Et récupère ainsi la plus grosse part du gâteau publicitaire.

Une dépendance qui a tendance à diminuer un peu mais au profit d’un autre géant : Facebook. Le réseau social mondial ultra-dominant (1,1 milliard d’utilisateurs) apporte de plus en plus de trafic aux sites web qui jouent le jeu de l’émotion, de la polémique et de la dramatisation. Autant decritères déterminants dans l’algorithme Edgerank qui affiche plus ou moins souvent les contenus publiés sur une page Fan, à ceux qui y sont abonnés.

Et cette dépendance n’est encore rien par rapport à celle qui sévit sur le mobile et la tablette, puisque là, ce sont les kiosques propriétaires d’Android (Google Play) et Apple (App Store) qui ont le monopole de distribution des applications. Impossible de les contourner, il faut payer sa dîme au distributeur et acheter en sus de la publicité pour promouvoir ses contenus et services. Une situation qui rappelle celle des producteurs alimentaires vis à vis de la grande distribution ou des petits labels face aux radios musicales.

Avec la lente mort de Presstalis et des kiosquiers, diffuseurs traditionnels de la presse imprimée, les éditeurs sont en train de perdre la maîtrise de leur distribution. Ils réussissent plus ou moins à diffuser leurs applis individuelles, mais finalement restent loin des volumes des applis généralistes de type Flipboard (plus de 50 millions d’utilisateurs).

En réalité,  le combat est technologique, ergonomique, économique (qui peut se payer les milliers de serveurs ultra-puissants de Google pour effectuer des calculs en temps réel afin de délivrer au lecteur une information enrichie, sur mesure ?). Il faudrait des investissements massifs et une union des titres pour contrer ces mastodontes. Or la logique individuelle prédomine encore, on s’épie, on se méfie, on se combat, comme les tribus gauloises sur le point de tomber sous le joug romain.

UNE AIDE PUBLIQUE MAL REPARTIE

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Les subventions publiques devraient justement servir à cela pour permettre ce pluralisme de l’information indispensable à toute démocratie. Or, comme l’a hélas bien démontré le rapport du sénateur Michel Francaix, il y a un gâchis considérable sur les 1,2 milliard d’euros d’aide directe et indirecte consentis par l’Etat (et les citoyens).

Il y a de fait un gros problème de distribution des aides publiques qui ne sont pas attribuées, loin s’en faut, au journalisme “citoyen” et d’investigation. Sur 1,2 milliard, seuls 20 millions sont accordés à la presse en ligne, alors que c’est naturellement là que se déplacent les usages et les lecteurs de demain. Le fait que la TVA à 2,1% ne bénéficie qu’à la presse imprimée est aussi une incohérence qui ne s’appuie sur aucune légitimité de service public.

L’aide globale et indifférenciée explique que 20% de l’aide postale serve la presse télé, qui, pour intéressante qu’elle soit, ne revêt pas d’intérêt général.

Par ailleurs, le gros de l’aide repose sur la classification IPG (information politique et générale) qu’il faudrait revoir pour vérifier que ceux qui en bénéficient le plus, sont bien ceux qui rendent le plus service à la collectivité. Lorsque une part croissante des contenus des titres d’actualité générale se concentrent sur du loisir (vin, voyage…), on peut se poser la question de la justification du soutien public.

Redonner de la valeur au journalisme ne suffira pas à sauver la presse. De nombreux journaux meurent non pas d’un problème de qualité, mais d’un problème de redistribution de valeur, notamment sur le plan publicitaire. Il reste certes beaucoup à faire sur l’évolution des formats pour séduire un nouveau public, mais cette condition n’est pas suffisante.

L’investigation de type Médiapart ne sauvera pas la presse davantage, pas plus que le journalisme long de type XXI. Ces deux nobles créneaux sont déjà occupés et le public pour ces n(r)iches se fait désormais rare. 

Une bonne part de l’avenir de la presse repose en fait sur sa capacité à reprendre sa distribution en mains. Elle y parviendrait peut-être avec une meilleure attribution des aides publiques.  Ou avec les moyens et l’expérience d’hommes d’affaires comme Jeff Bezos, qui a récemment racheté le Washington Post. A condition de ne pas y perdre son âme au passage, notamment via des mélanges délicats comme la “fameuse publicité native”.

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[tab title= »A propos de Cyrille Franck »]

cyrille frankCyrille Frank (@cyceron) est journaliste, formateur, consultant :

  • Co-fondateur de Askmedia (quoi.info, Le Parisien Magazine, Pôle dataviz).
  • Formateur aux techniques rédactionnelles plurimédia, au marketing éditorial, au data-journalisme.
  • Consultant en stratégie éditoriale : augmentation de trafic, fidélisation, monétisation d’audience.
  • Usages des réseaux sociaux (acquisition de trafic, engagement…). Auteur de Mediaculture.fr.

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6 thoughts on “[Expert] La qualité des contenus ne suffira pas à sauver la presse”

  1. JulienJacob bonjour Julien, oui très bon papier que j’ai relayé (à part peut-être le mythe 4 pour lequel je reste sceptique sur le long terme, mais on en reparlera autour d’une bière  :)

  2. martin lecoeur en effet, en vous lisant ce résumé ne me semble plus une bonne idée. Sans doute mon côté « pédago » rabâcheur :)

  3. Non le public avisé et curieux n’est pas plus rare, il est de plus en plus nombreux au contraire..
    C’est à l’école qu’il faut apprendre à penser…..Nous avons la chance d’être libre dans un pays libre, la presse est un des piliers fondateurs de la démocratie aussi indispensable que la justice, l’école ou la santé.
    il ne faut pas se leurrer, le public est de plus e’n plus informé et curieux…la presse reflète une pensée, une vision, une interrogation, c’est cet effort qu’il faut soutenir, le reste relève du markéting.; il faut être à l’écoute des nouvelles pratiques.

  4. BONNETISABELLE5 oui, je suis d’accord, tout commence à l’école. C’est là qu’il faut porter l’effort principal. Nous autres médias, ne pouvons pas grand chose aux inégalités culturelles qui s’accentuent (allez voir du côté de inegalites.fr :)

    Le public plus curieux et avisé que jamais ? Tout dépend de ce que vous mettez derrière ces termes et du public dont vous parlez. Les 15-25 ans se désintéressent de la politique, de l’économie et de la chose publique en général, laquelle est disqualifiée. Or, il est indispensable de comprendre ce qui se passe pour effectuer correctement son devoir citoyen : voter.
    Ceux qui étaient déjà informés et intéressés le sont encore mieux avec les outils modernes, mais n’oublions pas les 15% de la pop en décrochage social et informationnel complet.

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