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ICO = Kickstarter + Cryptomonnaie

Par Virginie Gretz, co-fondatrice de Chainforge

Le nouveau buzzword de la rentrée tient en 3 lettres : « ICO » pour « Initial Coin Offering ». Ce nouveau mode de financement de projets technologiques a franchi la barre de l’équivalent 2 milliards de dollars levés depuis janvier 2017.

La référence à l’introduction en bourse, l’« IPO », est trompeuse, puisque les investisseurs dans une ICO n’ont généralement aucun droit sur la start-up (que ce soit en termes de vote ou de dividendes), mais seulement un droit d’usage du service développé. Autrement dit, si la start-up est vendue un milliard de dollars à Google, cela n’aura aucun impact direct pour les investisseurs de l’ICO.

L’ICO est le résultat du croisement de Kickstarter et des cryptomonnaies. Si la première ICO a été lancée en 2013 (Mastercoin renommé Omni), la plus grande réussite en matière d’ICO est celle réalisée par le réseau concurrent du Bitcoin, Ethereum: les Ethers émis durant l’été 2014 ont vu leur valeur se multiplier par un facteur supérieur à 1000 en 3 ans

Mais c’est réellement en 2016 que la ruée vers les ICO a démarré, avec un engouement tel que les levées de fonds via des ICOs ont dépassé celles réalisées via les business angels et VCs (les fonds de capital risque) au cours des 7 premiers mois 2017 aux US (Source Coinschedule / CB Insight / Goldman Sachs).

Tandis que la plus importante ICO française à date, Domraider vient de se clore pour plusieurs dizaines de millions de dollars et est critiquée à juste titre pour son manque de transparence, et alors que Paris Hilton a apporté (puis retiré) son soutien à l’ICO de Gravity4 dont le fondateur a été condamné pour violences conjugales et risque la prison pour une nouvelle agression sexuelle, il nous a semblé intéressant de revenir sur ce quelques fondamentaux: ce qu’est une ICO, ses avantages et ses inconvénients, et ses perspectives.

L’ICO expliquée à ma mère…

Imaginons qu’un club de gym décide d’ouvrir près de chez vous avec un concept de Hula Hoop révolutionnaire: Hyperhoop.

Afin de financer l’investissement de départ (location du local, dépôt de garantie, aménagement, matériel, etc.), Olen, l’inventeur du concept, décide de pré-vendre les heures de cours de la première année à un prix réduit.

Convaincu par le concept et par l’équipe qu’Olen a réunie autour de lui, vous décidez d’acheter des tickets donnant droit à des heures de cours à partir de la date d’ouverture du club.

Vous aurez le choix entre utiliser les tickets afin de perdre les centimètres de tour de taille accumulés au cours des apéritifs de l’été (valeur d’utilité), ou les revendre en misant sur une demande très supérieure à l’offre lors du  lancement, ce qui vous permettra de réaliser un bénéfice (valeur spéculative).

Olen étant à la pointe des dernières tendances, il décide de promouvoir le projet via une ICO, en émettant des « tokens », c’est à dire des titres numériques qui remplaceront les tickets physiques. Les conditions régissant ces tokens (combien sont émis, à quel prix, peut-on les revendre, etc.) sont définies dans un « smartcontract », c’est à dire le code informatique inscrit dans la blockchain et dont l’exécution est conditionnée à des évènements du type « if…then… ».

Les propriétés de la Blockchain permettent à Olen de s’assurer que ses tokens sont infalsifiables. Il peut également utiliser des tokens pour d’autres usages, par exemple pour récompenser les parrains des nouveaux inscrits, ou comme complément de salaire pour les coachs sportifs, augmentant ainsi la valeur d’utilité de ses tokens.

Enfin et surtout, les tokens lui permettent de fédérer la communauté de ses futurs utilisateurs qui pourra ainsi être impliquée dans le test et l’amélioration d’Hyperhoop et participera au marketing viral.

Mais existe d’autres avantages qui font de l’ICOs sont un «no-brainer» pour les start-up qui en ont la possibilité.

Les ICOs présentent en effet des avantages considérables pour les start-up par rapport aux VCs :

  • Les projets peuvent lever à un stade de développement beaucoup plus précoce: la plupart des projets lèvent sur la base d’un simple « whitepaper », qui équivaut à un business plan sommaire avec une partie technique détaillée. Les VCs n’accepteraient jamais de financer ces projets à un stade de développement aussi précoce.
  • Les projets peuvent lever davantage, notamment par l’accès à des fonds internationaux et notamment Chinois, bien que l’interdiction récente des ICOs par la Chine ait – théoriquement – sonné un coup d’arrêt. Citons l’ICO record à date de Filecoin qui a levé plus de $252m, et a gardé en plus les 2/3 des tokens pour des émissions à venir…
  • Les projets peuvent lever plus vite. Le responsable de la communication d’iExec, une start-up qui a levé 12,5 millions d’euros en avril dernier via une ICO a déclaré « Nous avions la possibilité de lever 4,5 millions d’euros via un fonds. Mais ça aurait pris un an ».
    Brave, un navigateur internet permettant de bloquer les publicités ou d’être payé pour les visionner et créé par un des fondateurs de Mozzilla a quant à lui levé 35 millions de dollars en 30 secondes lors de son ICO.
    Cette apparente rapidité occulte néanmoins les mois de travail et les lourds investissements nécessaires pour lancer une ICO (Domraider a ainsi annoncé avoir investi $1 million en communication pour lancer son ICO initialement prévue à $35 millions).
  • Enfin et surtout, l’argent levé ne dilue pas les actionnaires. Les fondateurs gardent le contrôle du capital. Pour les fondateurs qui ont déjà vécu les négociations laborieuses, avec un rapport de force souvent déséquilibré en faveur des fonds d’investissement, et qui parfois échouent au dernier moment, l’ICO apparaît comme la solution rêvée.

Pour les investisseurs, le tableau est nettement plus nuancé

Commençons par les avantages:

  • Les ICOs démocratisent l’accès à des projets qui seraient restés hors de portée de petits investisseurs : tout le monde en théorie peut investir via une ICO qui donnera peut-être naissance au prochain Google ou Facebook, et pas seulement l’élite des VCs de la Silicon Valley.
  • Les ICOs offrent une liquidité qui n’existait pas pour ce type d’investissement early stage dans lesquels les investisseurs restaient habituellement bloqués entre 5 et 7 ans en moyenne : l’investisseur dans une ICO peut en effet revendre ses parts dès que les tokens de la start-up sont listés sur une des bourses d’échange spécialisées (Poloniex, Kraken, etc…). C’est cette liquidité qui permet la spéculation, mais qui justifie également une prime de valorisation, comme expliqué par Srinivasan, associé chez a16z.

Mais les ICOs comportent aussi de nombreux risques qui n’en font pas un investissement recommandable pour le commun des mortels:

  • du fait de leur complexité technique, les ICOs nécessitent de solides compétences pour 1/ comprendre le whitepaper, et la robustesse de la technologie 2/ auditer le code du smartcontract, puisque le code fait figure de loi.
    Le fiasco du projet TheDAO a marqué les mémoires puisque l’exploitation d’un bug dans le code du smartcontract a permis de détourner environ $50m sur les $160m qui avaient été levés.
  • Les valorisations des projets sont beaucoup trop élevées compte tenu de leur stade de développement. En effet, la probabilité de succès des start-ups est d’autant plus faible que les investissements sont faits tôt dans le cycle de développement du projet. A titre de référence, le taux de succès des investissements « early stage » est de 3 à 4%…
  • L’absence de régulateur expose l’investisseur à toute sortes d’arnaques qui vont du hacking de l’adresse à laquelle les fonds sont envoyés, en passant par des projets fantômes (citons le très controversé Eros.Vision), jusqu’à des montages dérivés des pyramides de Ponzi. Quant aux délits d’initiés sont une pratique d’autant plus courante qu’ils ne sont pas considérés comme des délits puisqu’il n’y a pas de régulation).
    Le régulateur commence logiquement à s’intéresser aux ICOs dans de nombreux pays, ce qui ajoute un nouveau type de risque : celui que de nombreuses ICOs soient reclassifiées comme illégales.

Si les risques sont tellement élevés, pourquoi y-a-t-il autant d’investisseurs dans les ICOs ?

La principale raison vient de la flambée des cours du Bitcoin et de l’Ethereum. Les détenteurs de cryptomonnaies cherchent à diversifier leurs portefeuilles en restant dans l’écosystème qui les a initialement enrichis. Une partie des gains va donc s’investir dans les tokens émis par les ICOs.

Malheureusement, le succès des ICOs auprès des investisseurs est tel que l’ensemble du marché s’accorde à reconnaître l’existence d’une bulle spéculative, qui a été récemment dénoncée par le fondateur d’Ethereum,  lui-même.

La conséquence est un afflux  de projets d’ICOs très peu solides, comme de G ce qui a fait twitter à Jeremy Gardner, un des cofondateurs d’Augur, « Most #ICOs I have seen wouldn’t get venture capital money in a million years. »

Conclusion

L’éclatement de la bulle spéculative semble inévitable, quand il deviendra évident que peu de projets parviendront à délivrer les résultats promis.

Pourtant, les ICOs semblent avoir toutes les caractéristiques d’un produit disruptif si l’on se réfère au dilemme de l’innovation de Clayton Christensen:

«Disruptive technologies are innovations that result in worse product performance, at least in the near term (…) But they are generally cheaper, simpler, smaller, and, frequently, more convenient to use. »

Après le Far West et quelques crises, le marché des ICOs se structurera comme il commence déjà à le faire, et de véritables opportunités d’investissement apparaitront.

Remerciements pour la relecture et les échanges à Vidal Chriqui, Gonzague Grandval et Philippe Rodriguez.

La contributrice :

Virginie Gretz a commencé sa carrière en Finance à New York et au Brésil. Elle a ensuite travaillé 8 ans chez Ubisoft, en fusions& acquisitions, business développement et production, puis 6 ans chez Google en tant que responsable des partenariats Europe du Sud. Elle a ensuite monté une start-up dans le domaine des objets connectés. Elle se passionne aujourd’hui pour les technologies relatives à la Blockchain et a co-fondé Chainforge, une structure d’accompagnement et de conseil de start-up.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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