Pourquoi l’Europe est en train de perdre le contrôle de ses plateformes de livraison
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Après avoir été considérées comme des entreprises fragiles, enfermées dans une course coûteuse à la croissance, des marges faibles et une dépendance permanente aux marchés financiers, les plateformes européennes de livraison captent l’attention des grands groupes technologiques mondiaux
L’offensive d’Uber Technologies sur Delivery Hero pourrait marquer une nouvelle étape dans cette transformation. Le groupe américain vient de porter sa participation économique dans Delivery Hero à près de 37 %, après le rachat de la participation du fonds Aspex Management à un prix valorisant le groupe allemand autour de 12 milliards d’euros. @Uber contrôle désormais 24,99 % des droits de vote, soit juste sous les seuils réglementaires allemands susceptibles de déclencher une OPA obligatoire ou un examen renforcé des investissements étrangers.
Cette montée au capital intervient alors que le secteur connaît déjà une vague de consolidation accélérée. DoorDash a repris Deliveroo pour 2,9 milliards de livres sterling, tandis que Prosus a acquis Just Eat Takeaway.com pour 4,1 milliards d’euros.
En quelques années, la quasi-totalité des grandes plateformes européennes de livraison se retrouvent absorbées, consolidées ou fragilisées par des groupes disposant de capacités financières et technologiques largement supérieures.
Les plateformes de delivery sont progressivement devenues une infrastructure stratégique du commerce urbain des grandes métropoles. Elles concentrent des volumes massifs de données sur les habitudes de consommation, contrôlent des réseaux logistiques particulièrement denses et orchestrent des flux quotidiens de paiement, de mobilité et de commerce local. Surtout, elles disposent d’un actif extrêmement rare dans l’économie numérique actuelle : une fréquence d’usage quotidienne.
Dans l’économie des plateformes, cette densité devient un avantage stratégique déterminant. Plus une plateforme concentre de restaurants, de livreurs, de commerçants et de consommateurs dans une même zone géographique, plus elle améliore mécaniquement ses délais, ses coûts logistiques, ses capacités publicitaires et son efficacité opérationnelle.
Delivery Hero revendiquait encore récemment un volume brut de marchandises de 12,4 milliards d’euros sur un seul trimestre et un chiffre d’affaires segmenté de 3,9 milliards d’euros en 2025. Des chiffres qui commencent à rapprocher ces groupes d’infrastructures commerciales à très grande échelle.
L’intelligence artificielle pourrait encore renforcer cette dynamique. Les plateformes de livraison disposent déjà d’immenses volumes de données permettant d’anticiper la demande, d’optimiser les tournées, d’ajuster les prix en temps réel ou encore de piloter plus finement les stocks et les opérations marchands.
Le problème pour l’Europe est que cette consolidation intervient au moment où les acteurs américains et asiatiques disposent déjà d’écosystèmes technologiques beaucoup plus intégrés. Meituan vaut aujourd’hui plusieurs dizaines de milliards de dollars et opère un modèle de superapp intégrant livraison, paiement, réservation et services locaux. Grab Holdings et GoTo suivent la même logique en Asie du Sud-Est. L’Europe, elle, reste fragmentée entre régulations nationales, marchés peu intégrés et doctrine concurrentielle particulièrement stricte.
Pendant des années, Bruxelles a principalement cherché à limiter les concentrations afin de préserver la concurrence. Mais dans un environnement mondial où les plateformes atteignent désormais des tailles critiques colossales, cette doctrine concurrentielle fragilise progressivement les acteurs européens, et les transforment en proie pour des groupes disposant de capacités financières significatives.
Prosus critique désormais ouvertement cette approche. Le groupe estime que certaines décisions antitrust européennes ont indirectement ouvert la voie à une prise de contrôle américaine potentielle sur Delivery Hero.
Cette critique dépasse largement le cadre de la livraison et pose une question beaucoup plus large : celle de la capacité de l’Europe à conserver le contrôle de ses infrastructures numériques du quotidien, au risque sinon de se réduire progressivement à un simple marché de consommateurs pour les grandes plateformes étrangères.







