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SHEIN : la justice inflige un revers au gouvernement sur la régulation des marketplaces

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La cour d’appel de Paris a confirmé le rejet de la demande de suspension de la marketplace de Shein, infligeant un revers au gouvernement dans un dossier emblématique des tensions entre régulateurs européens et plateformes globalisées. Saisie après la découverte de produits illicites (armes de catégorie A, médicaments interdits, objets à caractère pédopornographique simulé) la justice a estimé que les conditions d’une mesure aussi radicale n’étaient plus réunies, les contenus incriminés ayant été retirés entre-temps.

L’argument central repose sur une lecture stricte du référé : l’intervention du juge suppose l’existence d’un trouble manifestement illicite ou d’un dommage actuel. Or, dans ce cas précis, la plateforme avait déjà suspendu sa marketplace en France, procédé à un audit et engagé des corrections avant de la rouvrir progressivement. Dans ces conditions, la cour considère que « le dommage qui avait justifié l’action de l’État n’existait plus ». Une formulation qui, au-delà du cas d’espèce, souligne les limites du levier judiciaire face à des acteurs capables d’agir rapidement.

Le gouvernement avait initialement demandé la suspension totale du site, avant de recentrer sa requête en appel sur la seule marketplace. Cette évolution n’a toutefois pas suffi à convaincre la juridiction, qui confirme le jugement de première instance ayant déjà qualifié la mesure de « disproportionnée » au regard des actions correctives engagées par Shein.

Ce décalage met en lumière une tension récurrente entre logique politique et logique juridique. D’un côté, l’État raisonne en termes de risque systémique : multiplication des vendeurs, hétérogénéité des contrôles, exposition à des produits sensibles. De l’autre, le juge s’attache à l’état du dossier au moment où il statue, en appréciant la réalité et l’intensité du trouble. Entre les deux, le facteur temps joue un rôle déterminant. La capacité d’une plateforme à corriger rapidement ses défaillances tend à neutraliser, au moins partiellement, l’argumentaire fondé sur l’urgence.

Interrogé sur ces évolutions, un porte-parole de Shein souligne les efforts engagés par la plateforme : « Au cours des derniers mois, nous avons continué à renforcer de manière significative nos contrôles tant pour les vendeurs que pour les produits vendus sur notre marketplace, et ce afin que nos clients puissent bénéficier d’une expérience d’achat sûre et agréable. Tout au long de cette période, nous avons maintenu un dialogue étroit avec les autorités françaises et européennes. Notre priorité reste la protection des consommateurs dans le respect du cadre légal et réglementaire applicable. »

L’affaire souligne également la spécificité du modèle marketplace, devenu un point de vigilance central pour les régulateurs. En ouvrant leur infrastructure à des vendeurs tiers, les plateformes étendent leur offre mais complexifient leur contrôle. Cette architecture distribue la responsabilité tout en concentrant les risques, notamment sur des catégories de produits fortement encadrées. Dans ce contexte, la question ne se limite plus à la conformité des opérateurs eux-mêmes, mais à leur capacité à superviser un écosystème élargi.

La décision ne laisse pas pour autant Shein sans contrainte. En première instance, la justice avait conditionné la reprise de certaines ventes, notamment les produits pour adultes, à la mise en place de mécanismes de vérification d’âge efficaces. Cette exigence, confirmée en creux par l’absence de suspension, traduit une approche graduée : plutôt qu’un blocage global, une mise sous surveillance renforcée de segments identifiés comme sensibles.

Pour le gouvernement, ce revers judiciaire ne clôt pas le dossier, mais en redéfinit les modalités. Faute d’obtenir une suspension par la voie du référé, la régulation pourrait se déplacer vers des instruments plus structurels, en cohérence avec les évolutions en cours au niveau européen. Le Digital Services Act, notamment, renforce les obligations de diligence, de traçabilité et de contrôle des plateformes, en particulier lorsqu’elles opèrent à grande échelle.

Dans ce contexte, la décision de la cour d’appel apparaît moins comme une validation du modèle de Shein que comme un rappel des contraintes du droit actuel. Elle illustre la difficulté à appréhender juridiquement des systèmes évolutifs et réactifs, dont les défaillances peuvent être corrigées plus vite que les procédures ne se déroulent. Une réalité qui, sans remettre en cause les objectifs poursuivis par les pouvoirs publics, en modifie les leviers d’action.

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