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“Entreprenez !”… Mon cul. Part. 3

Par Charles-Henri Gougerot-Duvoisin, co-fondateur d'Obvy

Charles-Henri Gougerot-Duvoisin, co-fondateur d’Obvy, revient en trois épisodes fort imagés sur les réalités de l’entrepreneuriat. Son ambition: se détacher de tous les poncifs en s’appuyant sur sa propre expérience pour tenter d’éclairer au mieux ceux qui voudraient aussi se lancer dans l’aventure. Retrouvez les liens vers les épisodes 1 & 2 en fin d’article.

Entreprendre est avant tout une question d’émotions et de pulsions. Vous savez, certains voient de la violence dans mes mots. Moi, j’y vois de l’amour. L’amour de tous les possibles, de toutes les victoires, de toutes les mauvaises chutes. Ce que je redoute avant tout, c’est une vie chiante. L’encéphalogramme plat, la mort de l’âme et de la pensée par soi. Abdiquer devant le traintrain. Très peu pour moi, très peu pour vous.

Ne me prêtez pas des pensées que je n’ai pas : entreprendre n’est pas l’unique voie vers la stimulation. Je pense malgré tout qu’il s’agit de l’une des façons les plus pures de mettre réellement au service de soi ce que l’on a de plus riche, de plus goûteux… De plus mauvais aussi.

Entreprendre, c’est laisser ses anges et ses démons s’exprimer dans une quasi impunité. Nos plus terribles tares côtoient nos plus grandes qualités en permanence, et cette mixologie de l’esprit, ce shaker de conscience et d’inconscience donne naissance à un cocktail aux saveurs aussi vives et entêtantes que les couleurs d’un spectrogramme. En somme, c’est s’enivrer en permanence, des autres, de soi, de ses actes, parfois manqués. Et cette ivresse, comme avec les meilleures ou les plus mauvaises vodkas, aboutit à des actes de courages, mais aussi à son lot de regrets.

Personnellement, j’adopte la « pensée des papillons ». Elle repose sur l’espoir que l’on peut avoir en soi, pour soi. Adhérer à la pensée des papillons, c’est vivre dans une douce urgence, un sprint permanent, en partant du postulat que sa vie d’entrepreneur a un durée de vie variable, mais n’est en rien égale à celle de sa vie sur terre. C’est aussi alterner entre quatre phases, et accepter que certaines soient passives.

Vous êtes avant tout un oeuf duquel naîtront vos envies, vos vocations, votre enthousiasme aussi. Vous êtes plus ou moins protégé, encore étudiant, salarié, ou sans-emploi, mais avez une fantastique envie de crever la coquille qui vous abrite et vous protège d’une nouvelle vie à laquelle vous voulez plus que tout vous confronter. Vous le savez, vous finirez par en sortir, aujourd’hui, demain, dans un mois, dans un an. Mais c’est votre plus intime conviction. Les premiers dangers sont là. Votre peur de l’inconnu en est la tête de file. Vous penserez à tout ce que vous avez à perdre plutôt qu’à ce que vous pourriez gagner. Vous vous demandez où est votre place, si vous n’êtes pas entrain de chercher une échappatoire à cette vie qui vous fatigue plus que vous émerveille. Êtes-vous un éternel insatisfait ? C’est peut-être pour ça qui a donné à votre ex l’envie de prendre ses cliques et ses claques. Vous cherchez-vous une excuse pour changer de direction de vie parce que vous êtes incapable de faire correctement ce que votre quotidien vous impose ? Votre choix d’entreprendre n’est-il pas, au final, un aveu de faiblesse ? Une phase passive ne veut pas nécessairement dire que vous êtes dénué de pensées. Au coeur de cet oeuf, vous cogitez, trop peut-être. Vous avez l’alcool mauvais. Le distillat de vos angoisses embrume votre esprit et vous donne le tournis.

Et puis merde, allez-y.

Vous brisez enfin ce qui vous enrobe, une couche protectrice qui tendait à vous étouffer. Vous prenez grand bol d’air frais, partez d’une page blanche. Vous êtes devenu une chouette petite chenille potelée, douée d’un appétit intellectuel insatiable. C’est sans doute l’étape la plus puissante de l’espoir. C’est l’instant du rêve et d’une certaine insouciance. Tout est à faire mais tout peut encore être beau, rien n’est raté d’avance. On imagine quel papillon on pourra bien être plus tard. À ce stade, vous trouvez d’autres chenilles, tout aussi voraces que vous. Vous allez vous rapprocher, nouer une relation profonde de confiance autour du même objectif : avoir les plus belles des couleurs sur vos futures ailes. Quel bonheur d’être petit, grassouillet, moche mais savoir que l’on peut garder l’espoir de devenir grand, beau et majestueux avec de la persévérance. Pour ces petites bêtes, l’impossible n’est pas un tabou, il est tout bonnement inexistant. Le chant de la chenille est une balade que l’on se plairait à écouter le regard rivé vers le ciel et le coeur plein d’émotions, avec un sourire aux lèvres et les yeux qui brillent. Vous êtes dans cette ivresse, en pleine déshinibition, et lorgnez la réussite avec courage et une pointe d’arrogance, comme lorsqu’après le verre qu’il vous manquait vous avez abordé ce beau garçon ou cette jolie fille au bout du bar sans même vous demander si vous étiez à la hauteur de vos ambitions. Absolument tout est possible.

« Mais on pourra pas faire ça… »

« T’inquiète ! On lèvera des fonds ! »

« Ça me paraît chaud quand même… »

« Ça va aller, Facebook a bien commencé en étant minuscule »

« Tu crois que c’est jouable ? »

« Mais oui on va même les dépasser ces putains d’estimatifs du BP »

« T’as vu ce que fait ce concurrent ? »

« Eh ! Ce qu’on fait est complètement différent et bien mieux foutu, pas besoin de s’inquiéter. »

« Tu sais qu’au niveau perso, je sais pas comment je vais payer mon loyer… »

« Le fondateur d’Airbnb était surendetté et mangeait des corn flakes matin, midi et soir pendant qu’il créait la boîte, faut pas s’en faire. »

À croire que tout est d’une simplicité déconcertante, et que le monde n’attendait que ces chenilles pour recommencer à tourner sur son plus bel axe.

Le concret pointe le bout de son nez, mais pour éviter que le choc soit trop violent, la troisième phase, passive, s’impose comme un repos relatif bien mérité. Vous êtes une nymphe. Vous savez (ou plutôt croyez) savoir dans quelle direction aller, toute la théorie est prête, et vos Excels n’augurent qu’un bonheur sans tâches. Financements, MVP, réseau, premiers investissements… et locaux. C’est bel et bien une chrysalide. On embelli volontiers la vérité, ça y est, c’est pour de vrai. Vous vous préparez au baptême de l’air, mais vous êtes déjà sur la branche. Vous ne vous trainez plus de manière malhabile, vous jaugez la situation. Ce n’est maintenant plus qu’une question de temps. Il faut tout construire, puis se métamorphoser. Patience ! Vous prenez une cuite d’adrénaline, tout est trop lent, vous voulez accélérer le mouvement.

J’ai d’ailleurs regretté certaines de ces cuites, lors desquelles on se permet d’agir sans s’interroger sur les conséquences. J’ai parfois manqué de respect à mes proches, trop occupé à regarder mon nombril plutôt que de me rendre compte qu’ils m’offraient tout leur soutien. Ne vous enfermez pas totalement dans cette chrysalide. On peut y mourir, asphyxié. C’est aussi ça l’ivresse de l’entrepreneuriat : croire que l’on ne peut pas être compris, et avoir envie d’en découdre pour rien. C’est une seconde crise d’adolescence pour certains. Mais ne pas pouvoir comprendre ne veut pas dire ne pas pouvoir faire preuve d’empathie. Et ceux qui vous aiment en ont à revendre, malgré ce que vous pourriez penser. Alors ne la balayez pas d’un revers de main. Vous commencez à réaliser que les prédateurs qui rôdent au dehors, attendant la fin de votre transformation, ne sont pas les plus dangereux en cet instant. Le pire de tous est dans la chrysalide : vous-même.

Comme le fait d’entreprendre peut révéler le meilleur de vous, il vous mettra aussi face à votre face sombre. Elle est douée d’une violence inouïe, sourde, et se montrera redoutable. Vous vous ferez peur, c’est une absolue certitude. Plutôt que de vous préparer au grand envol, la chrysalide peut aussi vous transformer en une créature autophage. Il est plus rapide que ce que l’on pourrait croire de se retrouver à se bouffer soi-même, sans être capable de voir que l’on se détruit. Vous vous êtes sûrement déjà rétamé alors que vous étiez rond comme un cul de pelle. Même pas mal ! Et le lendemain, ça pique. L’ivresse de l’entrepreneur a les mêmes effets. Vous ne vous rendrez pas compte que vous vous abîmez, que vous vous rongez et que ce que vous dicte votre instinct est parfois l’exact opposé de la bonne conduite ou de la bonne idée, jusqu’à ce que vous décuviez. Pourquoi ? Parce que l’on a le sentiment d’être sur le point de goûter à une nouvelle liberté, jusque là inconnue. Et comme un étudiant qui ne va pas à la fac lorsqu’il quitte le domicile familial pour prendre son premier appartement, l’entrepreneur aura bien plus tendance à céder à ses pulsions, parce qu’il croit diriger la barque comme un grand et que l’horizon ne lui fait pas peur. Il prend ses propres décisions, pour lui, ce qui est assez puéril au demeurant. L’ivresse du sentiment de la liberté (re)trouvée en pousse certains à vouloir faire cavalier seul. Advienne que pourra. Mais il est aisé de se complaire dans sa chrysalide, alors que tout n’est encore que projet et que les conséquences ne sont encore que quasi-nulles. On se rêve en créatures majestueuse alors que l’on aura peut-être des ailes atrophiées.

Et enfin, la nymphe craquèle. Trop de chemin a déjà été fait, trop d’oiseaux affamés ont déjà été évités, trop de bourrasques ont déjà été essuyées. Impossible de faire marche arrière dans le processus de l’évolution de soi.

Comme le papillon ne mesure pas le risque, il ne doit pas non plus vous entraver. Il est déjà là, et se manifeste de temps à autres, au travers de migraines, de crampes à l’estomac, de montées de larmes ou par un sentiment de parfaite impuissante. Tout a une fin, mais rien n’est une fatalité.

L’espoir est bien là. Vous pouvez le sentir, presque le toucher. À quoi ressemblez-vous ? Vous ne le saurez jamais, seuls ceux qui vous voient le sauront. Mais après tout, si vous avez su rester respectueux et vous comporter de manière digne, ou même si vous avez merdé mais que vous l’avez compris et êtes capable de faire amende honorable, trouvez-vous beau. Soyez intimement convaincu que les couleurs de vos ailes sont éclatantes et qu’elles pourraient réfléchir les rayons du soleil. Et si vous êtes au final un papillon de nuit, sachez que la lune se reflète sur votre carapace et que vous pourrez plus facilement vous cacher des prédateurs.

Il faudra le plus souvent rester en mouvement, peut-être jusqu’à l’épuisement. C’est maintenant que tout commence vraiment, et paradoxalement que tout peut aussi s’arrêter brusquement. La course contre le temps commence. Les désillusions aussi. La vie de chenille vous manque, parce que la nourriture était abondante et qu’il était plus aisé de ramper avec les autres. Les chenilles se bercent d’illusions, à l’abri des feuilles. La vie de papillon vous fait voler sous la pluie, traverser des orages qui n’en finissent pas. On pouvait vous tripoter puis vous jeter par terre sans grandes conséquences. Maintenant, un simple contact trop insistant avec ailes peut vous condamner à chuter. Comme pour tout, l’entrepreneuriat est confronté aux mêmes règles que celles qui régissent nos vies, c’est un équilibre incertain mais obligatoire entre avantages et inconvénients.

Prenez le fait d’entreprendre comme une seconde vie, dont vous franchirez toutes les étapes, de la naissance à l’enfance, de l’adolescence à l’âge adulte, avant l’extinction des lumières. Tout ira juste plus vite, mais les émotions et les ressentis seront les mêmes. Cela vous rappellera que votre âme est intacte.

C’est ça la pensée du papillon : se rappeler ce que l’on a été et revivre une nouvelle fois ces tranches de vie avec une nouvelle perspective, un nouveau point de vue. Se montrer capable de ne pas, une nouvelle, fois céder à ses réaction émotionnelles et prendre le temps d’attendre celles qui sont rationnelles.

Vous traverserez les saisons, alternant entre chagrins et rires, sans jamais oublier ce pour quoi vous avez fait tout cela : enfin battre des ailes.

Retrouvez les 2 épisodes précédents :

Crédits: Jirsak/shutterstock.

 

Le contributeur 

Communicant de formation spécialisé en stratégie, Charles-Henri fait ses armes en agence de publicité et chez différents annonceurs dont Investance Partners, cabinet parisien de conseil en stratégie opérationnelle et gestion du changement dédié à l’industrie financière. Il y occupe alors le poste de responsable de la communication, du marketing et du GT Innovation. Il y est également formé, notamment sur des problématiques liées à la banque de détail. Charles-Henri rejoint par la suite la French Tech Bordeaux avant de lancer Obvy, le premier moyen de paiement universel dédié à la sécurisation des ventes et achats entre particuliers.

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