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La Chine construit l’infrastructure financière du monde post-dollar

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Si la Chine ne cherche pas à détrôner le dollar, elle cherche toutefois à rendre son utilisation moins indispensable. Aisni depuis plusieurs années, Pékin investit massivement dans une nouvelle génération d’infrastructures financières reposant sur le yuan numérique et sur des réseaux de règlement transfrontaliers conçus pour fonctionner en dehors des circuits traditionnels dominés par les États-Unis.

À la fin de l’année 2025, le yuan numérique chinois avait franchi le seuil des 16 700 milliards de yuans de transactions cumulées, soit environ 2 300 milliards de dollars. Dans le même temps, mBridge, la plateforme de règlement transfrontalier reposant sur des monnaies numériques de banque centrale, a déjà traité plus de 4 000 transactions représentant près de 55,5 milliards de dollars.

Si pris isolément, ces chiffres ne menacent pas la domination du dollar, ensemble, ils révèlent cependant une stratégie cohérente où la Chine construit progressivement l’infrastructure financière d’un monde dans lequel les échanges internationaux ne passeraient plus systématiquement par les rails américains.

Cette évolution est souvent analysée sous l’angle monétaire, mais elle relève pourtant davantage d’une logique d’infrastructure. Comme dans les semi-conducteurs, le cloud, l’énergie ou l’intelligence artificielle, Pékin cherche à maîtriser les couches techniques qui permettent au système de fonctionner. L’enjeu est de savoir qui contrôlera les réseaux sur lesquels circulera l’argent.

Derrière le dollar, les infrastructures

Pour comprendre la stratégie chinoise, il faut d’abord comprendre ce que Pékin cherche réellement à contourner. Lorsqu’on évoque les « rails américains », il ne s’agit pas d’une infrastructure unique. L’expression désigne l’ensemble des couches technologiques, financières et juridiques qui permettent aux paiements internationaux de circuler.

Aujourd’hui, lorsqu’une entreprise brésilienne achète du pétrole à une société saoudienne ou lorsqu’un industriel asiatique règle un fournisseur européen en dollars, l’argent ne transite pas directement d’un compte bancaire à un autre. Les transactions empruntent généralement plusieurs intermédiaires : banques correspondantes, réseaux de messagerie financière, infrastructures de compensation et établissements disposant d’un accès direct au système financier américain.

Cette architecture s’est construite progressivement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers de puissance économique des États-Unis.

La domination du dollar repose ainsi sur quatre couches complémentaires:

La première est la monnaie elle-même, une part considérable du commerce international continue d’être libellée en dollars, y compris lorsque les États-Unis ne sont pas impliqués dans la transaction.

La deuxième couche est constituée par les banques correspondantes, pour effectuer des paiements internationaux en dollars, de nombreuses banques étrangères dépendent encore d’établissements disposant d’un accès direct au système financier américain.

La troisième couche concerne les infrastructures de compensation et de règlement qui assurent chaque jour le traitement de milliers de milliards de dollars de transactions.

Enfin, la quatrième couche est juridique, dès lors qu’une transaction passe par le système dollar, elle peut tomber sous juridiction américaine, même lorsque les deux parties concernées sont situées hors des États-Unis. C’est notamment ce mécanisme qui permet l’application extraterritoriale de nombreuses sanctions financières.

Cette distinction est essentielle, car la Chine ne cherche pas nécessairement à convaincre le monde d’abandonner le dollar. Son objectif est plus pragmatique en créant des infrastructures permettant à certains échanges internationaux de fonctionner sans dépendre systématiquement des banques correspondantes américaines, des infrastructures de compensation américaines ou de la juridiction financière américaine.

Autrement dit, Pékin considère qu’il est plus simple de construire des routes alternatives que de remplacer la devise dominante.

Le yuan numérique devient un outil d’infrastructure

Longtemps présenté comme une expérimentation technologique, l’e-CNY est progressivement devenu un composant permanent de l’architecture financière chinoise.

Le yuan numérique n’a pas vocation à remplacer Alipay ou WeChat Pay, plateformes dominantes dans les usages quotidiens. L’objectif poursuivi par les autorités est de disposer d’une infrastructure publique de paiement numérique directement connectée au système bancaire.

Le yuan numérique est déjà utilisé dans le versement de certaines aides publiques, de remboursements fiscaux, de prestations sociales ou de programmes pilotes de consommation. Un nouveau cadre de gouvernance et d’évaluation est entré en vigueur début 2026 afin d’intégrer plus profondément l’e-CNY dans le système financier national.

Les autorités expérimentent également des mécanismes permettant à certains dépôts en yuan numérique de produire des intérêts, signe que la Banque populaire de Chine ne considère plus l’e-CNY comme un simple projet pilote mais comme une composante durable de son architecture monétaire.

À mesure que les paiements en espèces reculent, le yuan numérique offre à l’État un rail de paiement souverain dont il maîtrise les principaux composants. Cette évolution répond non seulement à des objectifs domestiques, qu’elle prépare également le terrain à des usages internationaux.

mBridge, du laboratoire à l’infrastructure

C’est précisément l’ambition de mBridge, le projet est né d’une coopération entre plusieurs banques centrales afin d’expérimenter l’utilisation des monnaies numériques de banque centrale dans les règlements transfrontaliers.

L’idée est de permettre à des institutions financières de régler des transactions internationales en temps réel sans dépendre systématiquement des mécanismes traditionnels de correspondance bancaire.

Les premiers tests réalisés en 2022 portaient sur des volumes limités. À l’époque, moins de 200 transactions représentant environ 22 millions de dollars avaient été réalisées. Trois ans plus tard, l’échelle a radicalement changé.

Fin 2025, la plateforme avait déjà traité plus de 4 000 transactions représentant environ 55,5 milliards de dollars. Selon les données publiées par les participants, plus de 95 % des volumes auraient été réglés en yuan numérique.

Le retrait de la Banque des règlements internationaux de la gouvernance opérationnelle du projet fin 2024 constitue un tournant important. Il marque le passage d’une expérimentation de recherche à une infrastructure destinée à des usages réels.

La plateforme a déjà franchi une nouvelle étape. Fin 2025, les Émirats arabes unis ont réalisé une transaction gouvernementale via mBridge, démontrant que le système pouvait être utilisé dans des opérations officielles et non plus seulement dans le cadre de tests techniques.

Si mBridge ne constitue pas une alternative mondiale à court terme, il démontre qu’une architecture de règlement parallèle peut fonctionner.

Construire des corridors plutôt que conquérir le monde

Contrairement à certaines analyses alarmistes, Pékin ne semble pas chercher à imposer le yuan numérique à l’ensemble de la planète. L’objectif poursuivi est e développer des corridors commerciaux spécifiques dans lesquels le recours aux infrastructures dominées par le dollar devient facultatif.

Cette logique apparaît notamment dans les échanges entre la Chine, les pays du Golfe, certaines économies asiatiques et plusieurs partenaires des Nouvelles Routes de la Soie. Pour les entreprises concernées, les avantages sont concrets avec la réduction des intermédiaires, l’accélération des règlements, la diminution des coûts de transaction et la disponibilité permanente des infrastructures.

Le yuan numérique devient alors moins une monnaie qu’un protocole de règlement. L’histoire des réseaux montre que les infrastructures se diffusent rarement de manière universelle dès leur lancement. Elles progressent généralement corridor par corridor, usage par usage, marché par marché. La stratégie chinoise semble suivre cette logique.

L’énergie comme terrain d’expansion

L’énergie pourrait constituer l’un des principaux vecteurs de diffusion de cette stratégie. Historiquement, le rôle international du dollar s’est largement appuyé sur le commerce mondial des hydrocarbures. Les flux énergétiques demeurent aujourd’hui l’un des piliers de la finance internationale.

Or les responsables de mBridge évoquent désormais explicitement les règlements liés au commerce international, aux matières premières et à l’énergie comme des cas d’usage prioritaires. La Chine explore ainsi la possibilité de créer des circuits alternatifs pour certains de ces échanges. Il ne s’agit pas de remplacer le pétrodollar du jour au lendemain.  En revanche, la multiplication progressive de règlements énergétiques réalisés via des infrastructures alternatives pourrait contribuer à réduire la dépendance de certains acteurs aux circuits traditionnels.

La transformation serait graduelle, avec quelques contrats aujourd’hui, des corridors régionaux demain, et des réseaux spécialisés à plus long terme.

La dédollarisation pourrait ainsi commencer par les infrastructures avant d’affecter les monnaies elles-mêmes.

Trois visions du futur de l’argent

Cette évolution met en lumière trois approches distinctes.

Les États-Unis privilégient un modèle fondé sur l’innovation privée, où les stablecoins apparaissent progressivement comme une extension numérique du dollar portée par les entreprises technologiques et financières. La stratégie américaine consiste moins à construire une monnaie numérique publique qu’à laisser le marché diffuser le dollar sous une forme nouvelle.

La Chine privilégie pour sa part une logique de souveraineté, où les infrastructures sont conçues comme des actifs stratégiques intégrés à une politique industrielle, technologique et géopolitique plus large.

L’Europe pour sa part, adopte une approche plus défensive. Les débats autour de l’euro numérique visent principalement à préserver l’existence d’une monnaie publique dans un environnement dominé par les plateformes privées et les infrastructures étrangères.

Derrière des technologies parfois similaires se cachent donc des visions profondément différentes du rôle de la monnaie.

Une bataille d’infrastructures avant une bataille de devises

Il serait prématuré d’annoncer le déclin du dollar. Aucune autre devise ne bénéficie aujourd’hui d’un écosystème financier comparable à celui des États-Unis. Les marchés américains demeurent le centre de gravité du système monétaire mondial et les bons du Trésor restent l’actif de référence de la finance internationale.

Mais la question soulevée par le yuan numérique et par mBridge concerne la diversification des infrastructures. Depuis plusieurs décennies, la mondialisation repose sur des réseaux largement dominés par les États-Unis. La Chine applique désormais à la finance la stratégie qu’elle poursuit déjà dans les semi-conducteurs, les télécommunications, le cloud ou l’intelligence artificielle en cherchant à réduire les dépendances critiques et construire ses propres capacités.

Le monde post-dollar ne ressemblera probablement pas à un monde sans dollar, il pourrait en revanche devenir un monde dans lequel le dollar resterait dominant sans être systématiquement indispensable.

C’est précisément cette perspective qui confère aujourd’hui au yuan numérique et à mBridge une portée qui dépasse largement la question monétaire. Elle marque l’émergence d’une nouvelle compétition, non plus seulement pour contrôler les devises, mais pour contrôler les infrastructures qui permettent aux devises de circuler.

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