Qui achètera réellement l’action OpenAI ?
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Quelques heures après avoir annoncé le dépôt confidentiel de son dossier d’introduction en Bourse auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC), OpenAI continue d’entretenir l’incertitude sur son calendrier. L’entreprise affirme n’avoir pris aucune décision définitive concernant son IPO, tout en reconnaissant vouloir conserver cette option ouverte. Cette annonce intervient moins de trois mois après une opération secondaire valorisant la société à 852 milliards de dollars post-money, et une semaine seulement après une démarche similaire engagée par Anthropic.
À première vue, l’événement ressemble à une étape logique dans l’ascension fulgurante du créateur de ChatGPT. En réalité, il marque une transformation beaucoup plus profonde : l’intelligence artificielle est en train de sortir du monde du capital-risque pour entrer dans celui des marchés publics.
La question n’est plus seulement de savoir si OpenAI peut devenir la société technologique la plus valorisée de sa génération, mais qui financera les centaines de milliards de dollars nécessaires à la construction de l’infrastructure mondiale de l’intelligence artificielle ?
OpenAI prépare sa troisième transformation
Depuis sa création, OpenAI a déjà changé plusieurs fois de nature. L’organisation est née comme laboratoire de recherche à but non lucratif. Elle s’est ensuite transformée en entreprise commerciale afin d’attirer les capitaux nécessaires au développement de modèles toujours plus puissants. Puis elle est devenue un acteur grand public avec le lancement de ChatGPT à la fin de l’année 2022.
Aujourd’hui, Sam Altman décrit l’entrée dans une « troisième phase », Après la recherche puis les produits, OpenAI ambitionne désormais de devenir l’infrastructure qui permettra à l’économie de se réorganiser autour de l’intelligence artificielle.
Cette évolution est visible dans les priorités de l’entreprise, où le développement de modèles reste central, mais l’essentiel des investissements se concentre désormais sur le calcul, les centres de données, les capacités énergétiques et les infrastructures nécessaires à l’exploitation de l’IA à grande échelle.
Le capital-risque atteint ses limites
Pendant plusieurs années, OpenAI a bénéficié d’un accès quasiment illimité au capital privé. Microsoft, SoftBank, Thrive Capital, Nvidia, MGX et plusieurs fonds souverains ont contribué à financer sa croissance. Peu d’entreprises dans l’histoire ont eu accès à une telle profondeur de financement avant leur introduction sur les marchés publics.
Pourtant, ces ressources deviennent insuffisantes face à l’ampleur des besoins. Car contrairement aux géants du logiciel des années 2000 ou 2010, OpenAI ne doit pas seulement financer des ingénieurs et des centres de recherche, et doit construire des capacités de calcul comparables à celles des plus grands opérateurs cloud mondiaux.
Chaque nouvelle génération de modèles exige davantage de GPU, davantage d’énergie et davantage d’infrastructures physiques. Les montants nécessaires se chiffrent désormais en centaines de milliards de dollars.
L’introduction en Bourse apparaît ainsi moins comme une opportunité que comme une nécessité structurelle.
Le véritable actionnaire d’OpenAI ne sera pas le particulier
Dans l’imaginaire collectif, une IPO permet à des millions d’investisseurs individuels d’acheter des actions d’une entreprise devenue emblématique. La réalité des marchés financiers est différente.
Quelques mois après sa cotation, OpenAI pourrait rapidement intégrer les principaux indices américains. À partir de ce moment, une grande partie de son capital serait détenue automatiquement par des fonds indiciels et des gestionnaires d’actifs.
Les principaux actionnaires pourraient alors devenir les mêmes que ceux de Microsoft, NVIDIA, Alphabet ou Amazon : BlackRock, Vanguard, State Street, Fidelity, Capital Group, ou les grands fonds de pension américains.
Autrement dit, les futurs financeurs de l’intelligence artificielle ne seront plus principalement les milliardaires de la Silicon Valley ou les fonds de capital-risque mais les détenteurs d’assurance-vie, les retraités américains, les fonds de pension publics et les épargnants du monde entier.
L’économie de l’IA commencera alors à être financée par l’épargne mondiale.
Une nouvelle géographie du pouvoir technologique
Cette évolution soulève une question rarement abordée : qui contrôlera réellement les infrastructures de l’intelligence artificielle ?
Si le débat oppose principalement États et entreprises privées, l’arrivée des marchés publics introduit un troisième acteur : les gestionnaires de capitaux.
Les grands fonds d’investissement détiennent déjà des participations significatives dans les principales infrastructures numériques mondiales, qu’il s’agisse des hyperscalers, des opérateurs télécoms, des réseaux énergétiques et des centres de données.
Demain, ils pourraient également devenir les principaux actionnaires des leaders mondiaux de l’intelligence artificielle. La richesse produite par l’IA serait alors de plus en plus détenue par les gestionnaires de l’épargne mondiale. Le pouvoir, lui, resterait largement concentré entre les mains des fondateurs. Comme Mark Zuckerberg chez Meta ou les fondateurs d’Alphabet avant lui, Sam Altman et ses homologues disposent ou cherchent à mettre en place des structures de gouvernance leur permettant de conserver le contrôle stratégique de leur entreprise malgré l’ouverture du capital. Autrement dit, Wall Street financerait l’IA, mais ne la dirigerait pas nécessairement.
L’Europe face à un paradoxe stratégique
L’éventuelle introduction en Bourse d’OpenAI met également en lumière une contradiction européenne. Si les gouvernements européens multiplient les initiatives en faveur de la souveraineté numérique, dans le même temps, une part importante de l’épargne européenne est investie dans les marchés américains, directement ou via des fonds indiciels. Si OpenAI rejoint les grands indices boursiers internationaux, les investisseurs européens contribueront eux aussi à financer son expansion.
Le paradoxe que nous évoquions précédement est que l’Europe pourrait continuer à financer massivement les champions américains de l’IA tout en cherchant simultanément à construire ses propres alternatives.
L’IA devient une classe d’actifs
L’introduction en Bourse d’OpenAI intervient simultanément à ses concurrents. Anthropic a également déposé un dossier confidentiel. SpaceX prépare son arrivée sur les marchés. Dans le même temps, les hyperscalers augmentent encore leurs dépenses d’infrastructure, tandis que les fonds souverains du Golfe investissent des dizaines de milliards de dollars dans le calcul et les centres de données.
Pendant trois ans, l’intelligence artificielle a été considérée comme une révolution technologique. Les marchés commencent désormais à la traiter comme une classe d’actifs à part entière.
Les investisseurs ne chercheront plus seulement à évaluer les performances des modèles ou la qualité des produits. Ils analyseront également les marges, les besoins en capital, la rentabilité du calcul et la capacité des entreprises à transformer des investissements massifs en flux de trésorerie.
L’ère des démonstrations technologiques va progressivement laisser place à celle de l’analyse financière.
Une introduction en bourse qui dépasse OpenAI
L’enjeu de cette IPO dépasse largement le destin d’une seule entreprise. Pour la première fois, les marchés publics vont être appelés à financer directement la construction de l’infrastructure mondiale de l’intelligence artificielle.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui achètera les premières actions d’OpenAI. La question est de savoir qui financera la prochaine révolution industrielle. Car derrière la cotation d’une entreprise se dessine déjà un mouvement plus vaste : le passage d’une intelligence artificielle financée par le capital-risque à une intelligence artificielle financée par l’épargne mondiale.







