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ORBIO lève 18 millions d’euros : l’agent IA est-il en train de devenir le nouveau manager de première ligne ?

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Pendant près de vingt ans, l’industrie du logiciel d’entreprise a concentré ses efforts sur les travailleurs de bureau. Les ERP ont structuré les opérations, les CRM ont transformé les équipes commerciales, les outils collaboratifs ont numérisé les échanges et les suites RH ont rationalisé l’administration des effectifs. Une grande partie de la population active mondiale est pourtant restée à l’écart de cette révolution : les employés de magasin, les équipiers de restauration, les opérateurs logistiques, les agents de sécurité, les personnels de santé ou encore les centres d’appels.

C’est sur ce terrain qu’Orbio vient de lever 18 millions d’euros auprès de Dawn Capital. La startup espagnole, fondée en 2025 par Sergi Bastardas, Nacho Travesí et Antonio Melé, développe une plateforme d’agents IA destinée à automatiser le recrutement, l’intégration, la gestion et la fidélisation des travailleurs de terrain. L’entreprise revendique déjà des déploiements auprès de groupes internationaux comme Adecco, Yum Brands, AWWG, Atento ou Poke House et prévoit d’accélérer son expansion en France.

Au-delà de la levée elle-même, l’opération révèle l’émergence d’un nouveau marché, celui des agents capables d’assumer une partie croissante des fonctions traditionnellement exercées par les managers de proximité et les équipes RH.

Les oubliés de la révolution SaaS

L’une des statistiques les plus intéressantes avancées par Orbio concerne la structure même du marché du travail mondial. Selon l’entreprise, près de 80 % des actifs occupent des fonctions de terrain, cela représente environ 2,7 milliards de personnes travaillant dans le commerce, la restauration, la logistique, l’industrie, la santé ou encore les services.

Contrairement aux salariés de bureau, ces travailleurs disposent rarement d’une adresse e-mail professionnelle ou d’un accès quotidien à des applications métier. La relation avec l’employeur passe encore largement par le téléphone, les SMS, WhatsApp ou des processus administratifs fragmentés. Dans de nombreuses organisations, une part importante du recrutement et de la gestion des effectifs repose toujours sur des feuilles Excel, des appels manuels et des tâches répétitives réalisées par des équipes opérationnelles.

Cette situation crée un paradoxe, les populations qui génèrent une part essentielle de l’activité économique mondiale sont aussi celles qui ont bénéficié le plus tardivement des gains de productivité issus de la transformation numérique.

Pour les investisseurs, cette situation représente désormais une opportunité considérable. Là où les marchés du CRM ou des logiciels collaboratifs sont largement consolidés, la gestion opérationnelle des travailleurs de terrain reste encore fragmentée.

Un problème de gestion des effectifs davantage qu’un problème de recrutement

Pour son fondateur Sergi Bastardas, le problème n’est pas une pénurie structurelle de talents mais une mauvaise allocation des ressources disponibles.

Dans de nombreux secteurs, les entreprises doivent faire face à des taux de rotation dépassant parfois 50 % ou 70 % par an. Chaque poste non pourvu peut avoir des conséquences immédiates sur l’activité : un restaurant réduit ses capacités d’accueil, un magasin fonctionne avec des équipes incomplètes, un centre logistique ralentit ses opérations ou un centre d’appels allonge ses délais de traitement.

Le coût de ces dysfonctionnements dépasse largement la simple question du recrutement. Il touche directement le chiffre d’affaires, la qualité de service et la performance opérationnelle.

C’est précisément cette équation qu’Orbio cherche à résoudre. L’entreprise ne se positionne pas comme un simple outil d’acquisition de candidats mais comme une plateforme destinée à gérer l’ensemble du cycle de vie des collaborateurs.

Du copilote RH à l’agent opérationnel

La plupart des premières applications de l’intelligence artificielle dans les ressources humaines visaient à assister les recruteurs. Les modèles permettaient de rédiger des offres d’emploi, de filtrer des CV ou d’améliorer le matching entre candidats et postes.

Les agents d’Orbio sont conçus pour agir directement auprès des salariés et des candidats.

Ils peuvent initier une prise de contact, conduire un premier entretien, collecter les informations administratives nécessaires, guider l’intégration d’un nouvel employé, suivre son engagement dans la durée ou détecter des signaux de désengagement susceptibles d’annoncer un départ.

Le logiciel n’est plus simplement un outil utilisé par un recruteur et devient lui-même un acteur opérationnel capable d’exécuter certaines tâches sans intervention humaine.

Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large observée dans l’ensemble du marché de l’intelligence artificielle. Après les assistants et les copilotes, les éditeurs cherchent désormais à construire des systèmes capables d’opérer de manière autonome sur des processus métiers complets.

Une nouvelle catégorie logicielle est en train d’émerger

La plupart des grands marchés du logiciel d’entreprise sont relativement bien identifiés. Les entreprises utilisent des ERP pour gérer leurs ressources, des CRM pour piloter leurs ventes et des plateformes HCM pour administrer leurs effectifs.

Les acteurs historiques de ce marché restent dominants. Workday, SAP SuccessFactors, Oracle HCM, UKG ou Dayforce constituent encore la colonne vertébrale des systèmes RH de nombreuses grandes entreprises, mais ces plateformes ont été conçues avant tout pour structurer l’information et automatiser les processus administratifs. Elles n’ont jamais été pensées pour dialoguer directement avec des millions de salariés de terrain.

Orbio cherche à occuper une couche différente et devenir l’interface opérationnelle capable d’interagir quotidiennement avec les travailleurs. Cette approche pourrait préfigurer l’apparition d’une nouvelle catégorie que l’on pourrait qualifier d’« Agentic Workforce Management ». Dans ce modèle, le logiciel ne se contente plus d’organiser le travail. Il participe directement à son exécution.

Une concurrence qui dépasse largement les ressources humaines

Si Orbio opère dans l’univers des ressources humaines, ses concurrents potentiels sont bien plus nombreux que les seuls éditeurs RH.

Une première catégorie regroupe les plateformes spécialisées dans le recrutement et l’acquisition de talents. Des acteurs comme Greenhouse, SmartRecruiters, Lever ou iCIMS cherchent depuis plusieurs années à optimiser les processus de recrutement des entreprises.

Une deuxième catégorie rassemble les spécialistes de l’intelligence artificielle appliquée aux RH, parmi lesquels Paradox, HireVue, Eightfold AI, Mercor ou Moonhub. Eux aussi développent des outils capables d’automatiser une partie des interactions avec les candidats.

Mais la menace la plus importante pourrait provenir d’acteurs encore plus éloignés du secteur. À mesure que les modèles de langage deviennent plus performants et que les plateformes d’agents se démocratisent, les grands fournisseurs d’infrastructures IA comme OpenAI, Anthropic ou Google pourraient rendre possible la création d’agents RH directement par les entreprises elles-mêmes.

Pourquoi les grands employeurs adoptent déjà cette approche

Les premiers clients de l’entreprise offrent un aperçu du type d’organisations susceptibles de bénéficier le plus rapidement de ces technologies.

Adecco, Yum Brands, AWWG, Atento ou Poke House partagent plusieurs caractéristiques : des effectifs importants, des opérations réparties sur plusieurs pays, plusieurs langues et des besoins permanents de recrutement.

Dans ces environnements, la moindre amélioration des délais d’embauche ou de la rétention peut générer des gains significatifs.

Les résultats avancés par Orbio vont dans ce sens, l’entreprise évoque notamment une réduction de plus de 60 % du délai de recrutement chez certains clients ainsi que des gains de productivité importants pour les équipes RH et opérationnelles.

Même si ces chiffres devront être confirmés à plus grande échelle, ils illustrent l’intérêt croissant des grandes entreprises pour les modèles de gestion des effectifs reposant sur des agents autonomes.

La France pourrait devenir un terrain d’expérimentation privilégié

Le marché français cumule plusieurs caractéristiques favorables à l’adoption de ce type de solutions : tensions persistantes dans certains métiers de service, poids important du travail temporaire, complexité administrative et coûts élevés liés à la gestion des effectifs.

Pour de nombreuses entreprises, la capacité à réduire de plusieurs jours le délai entre une candidature et une prise de poste représente un avantage concurrentiel tangible.

La France pourrait ainsi constituer l’un des laboratoires européens les plus intéressants pour observer la diffusion de ces nouveaux modèles de gestion des ressources humaines.

Le véritable enjeu : jusqu’où peut-on automatiser le management ?

Recruter, intégrer ou informer un salarié sont des processus relativement structurés qui se prêtent bien à l’automatisation. Le management, en revanche, repose aussi sur des dimensions beaucoup plus difficiles à modéliser : la confiance, l’autorité, la résolution de conflits, l’accompagnement individuel ou encore la construction d’une culture d’entreprise.

L’avenir de ces plateformes dépendra donc moins de leur capacité à remplacer des recruteurs que de leur aptitude à trouver leur place dans la relation entre l’entreprise et ses collaborateurs.

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