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PEARLTREES, l’un des derniers survivants français du Web 2.0, prépare son changement d’échelle

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Lorsqu’elle est créée en 2008, Pearltrees appartient à une génération aujourd’hui largement disparue. Celle du Web 2.0, des plateformes collaboratives, de la curation de contenus et des réseaux sociaux naissants. À l’époque, Facebook n’est pas encore devenu le géant publicitaire mondial qu’il est aujourd’hui, l’iPhone n’a qu’un an d’existence et l’économie des applications reste embryonnaire.

Dix-huit ans plus tard, l’entreprise fondée par Patrice Lamothe revendique plus de 1,5 million d’utilisateurs dans les collèges et lycées français, un chiffre d’affaires récurrent supérieur à 10 millions d’euros et une présence dans plus de 2 000 établissements scolaires. Surtout, elle accueille deux nouveaux actionnaires de référence : le Fonds Stratégique des Transitions (FST), géré par ISALT, qui prend 46 % du capital, et RAISE Sustainable Value, géré par RAISE Impact, qui en détient désormais 31 %, le montant de l’investissement n’a pas été communiqué.

Cette évolution de l’actionnariat marque l’ouverture d’un nouveau chapitre. Après avoir construit son développement sur un modèle largement autofinancé, Pearltrees ambitionne désormais d’accélérer ses investissements dans l’intelligence artificielle, de renforcer sa présence dans l’enseignement français et d’envisager une expansion européenne. Une trajectoire qui raconte autant l’histoire d’une entreprise que celle de l’évolution de la souveraineté numérique française.

Le survivant inattendu de la génération Web 2.0

À sa création, Pearltrees suscite rapidement l’intérêt de l’écosystème technologique. La société réunit 3,8 millions d’euros auprès d’entrepreneurs du web, de business angels et de family offices. Elle est reconnue par OSEO comme une « innovation de rupture » et figure parmi les cinq startups les plus innovantes sélectionnées au LaunchPad du Web 2.0 Expo de San Francisco en 2010.

Le projet initial consiste à organiser et partager l’information sur Internet à travers une représentation visuelle des contenus. À une époque où le web produit déjà une quantité croissante d’informations, Pearltrees cherche à répondre à une problématique devenue centrale : comment trouver, structurer et transmettre la connaissance.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Nombre d’entreprises de cette génération ont disparu, ont été absorbées ou n’ont jamais trouvé de modèle économique durable. Pearltrees a suivi une trajectoire différente.

L’entreprise a traversé plusieurs ruptures technologiques successives : l’explosion du mobile, la généralisation du cloud, la montée du SaaS, l’émergence des plateformes collaboratives, puis l’arrivée de l’intelligence artificielle générative. Chaque cycle a rebattu les cartes du secteur technologique. Peu d’acteurs français créés avant la vague French Tech peuvent aujourd’hui revendiquer une position forte sur leur marché tout en restant indépendants.

Focus sur l’éducation

Le changement majeur intervient lorsque Pearltrees identifie un marché où sa technologie répond à un besoin structurel : l’éducation.

Progressivement, la plateforme évolue d’un outil de curation généraliste vers un environnement de travail destiné aux enseignants et aux élèves. Cette transformation ne s’opère ni par acquisition spectaculaire ni par changement brutal de stratégie. Elle résulte d’une adoption progressive par le corps enseignant et d’un travail de spécialisation produit mené sur plusieurs années.

Le résultat est aujourd’hui significatif. Pearltrees revendique plus de 30 % des enseignants et des élèves du secondaire français parmi ses utilisateurs, ainsi qu’un taux de pénétration supérieur à 75 % chez les enseignants.

L’entreprise a également développé une offre de manuels numériques, baptisée Manuels Ouverts, qui représenterait déjà plus de 10 % du marché français du manuel numérique en moins de trois ans. Elle travaille avec plusieurs éditeurs scolaires majeurs ainsi qu’avec des enseignants et inspecteurs de l’Éducation nationale.

Cette progression est d’autant plus notable que le secteur de l’EdTech reste l’un des plus difficiles à industrialiser. Les cycles de décision sont longs, les acheteurs nombreux, les contraintes réglementaires fortes et les budgets souvent limités. Peu d’entreprises parviennent à atteindre une taille significative sans dépendre durablement du financement externe.

L’IA éducative comme nouvelle frontière

Si Pearltrees change aujourd’hui d’échelle, c’est aussi parce qu’un nouveau cycle technologique s’ouvre.

L’entreprise a développé Spirit, un assistant pédagogique fondé sur l’intelligence artificielle. L’objectif n’est plus seulement de fournir des contenus ou des ressources numériques, mais d’assister directement les enseignants dans leurs tâches quotidiennes.

Préparation des cours, création d’exercices, adaptation des contenus, correction ou accompagnement pédagogique : l’IA est appelée à intervenir dans l’ensemble du cycle d’enseignement.

La différence avec les premiers outils d’IA générative est importante. Il ne s’agit plus uniquement de produire du texte à la demande. L’ambition consiste à construire des agents capables d’exécuter des séquences complètes de travail.

Selon l’entreprise, près de la moitié des enseignants actifs sur la plateforme utilisent déjà Spirit. Si cette adoption se confirme, Pearltrees disposerait alors de l’un des plus importants terrains d’expérimentation de l’IA éducative en France.

L’enjeu dépasse largement l’automatisation de tâches administratives. L’intelligence artificielle ouvre la perspective d’une personnalisation beaucoup plus fine des parcours d’apprentissage, sujet sur lequel le système éducatif se heurte depuis longtemps à des contraintes de moyens et d’organisation.

L’éducation devient un sujet de souveraineté

L’intelligence artificielle constitue toutefois seulement une partie de l’équation.

Le discours porté par Pearltrees et ses nouveaux actionnaires met en avant un autre enjeu, celui de la souveraineté numérique.

Longtemps cantonnée aux débats sur le cloud, les infrastructures critiques ou les données de santé, cette question s’étend désormais à l’éducation. Les plateformes numériques utilisées quotidiennement par les enseignants et les élèves deviennent des actifs stratégiques.

Les grands groupes technologiques américains renforcent leurs positions dans les établissements scolaires. Les outils collaboratifs, les suites bureautiques, les assistants IA et les services cloud constituent progressivement une couche technologique essentielle au fonctionnement du système éducatif.

Dans ce contexte, la question du contrôle des données, des contenus pédagogiques et des modèles d’intelligence artificielle prend une dimension nouvelle.

L’entrée d’ISALT et de RAISE Impact s’inscrit dans cette logique. Au-delà de la rentabilité de l’entreprise, les deux investisseurs défendent l’idée que certaines infrastructures numériques doivent conserver un ancrage français ou européen lorsqu’elles occupent une place centrale dans des secteurs considérés comme stratégiques.

L’éducation rejoint ainsi une liste qui comprend déjà la santé, la cybersécurité, les infrastructures cloud ou encore les technologies de défense.

Le défi européen

Le marché français constitue désormais une base solide pour Pearltrees. L’entreprise affiche son ambition de se développer progressivement dans d’autres pays européens. Cette perspective ouvre cependant un défi d’une tout autre nature, car l’Europe ne dispose pas d’un marché éducatif unifié. Les programmes scolaires diffèrent, les langues se multiplient, les systèmes administratifs varient et les modèles de financement restent largement nationaux.

Dix-huit ans après avoir été identifiée parmi les startups les plus prometteuses  Pearltrees se retrouve ainsi face à un paradoxe. L’entreprise née au cœur de la vague Web 2.0 n’aborde peut-être que maintenant sa phase la plus stratégique. Celle où elle cesse d’être une startup pour devenir un acteur d’infrastructure numérique éducative, confronté aux enjeux de l’intelligence artificielle, de la souveraineté et du changement d’échelle européen.

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