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Entreprendre, retour d’expériences après une année à New York

Par Emmanuel Debuyck, fondateur de Adwanted.com

Bonjour chers amis,

J’ai posé ma plume pendant longtemps, et ce milestone atteint me conduit à stopper cette pause: cela fait maintenant 1 an que nous sommes arrivés ici à New York, Corinne, Eliott et moi! Amazing.

Ne vous laissez pas impressionner par les nombreuses photos que nous partageons sur les réseaux sociaux et qui ne sont que le reflet de ce que nous voyons… pas toujours de ce que nous vivons. Nous adorons partager ces moments de découverte. Cela ne nous affranchit en rien de vivre au quotidien bien des expériences que personne ne voudrait connaître. Alors, à travers ces quelques lignes, je vais essayer de vous plonger dans l’univers de cette Amérique que les films et la TV nous renvoient comme autant de rêves et de magie, pas toujours comme le reflet de la réalité.

Ce fut une année incroyable, à de nombreux égards: d’abord cette frénétique attente de régularisation administrative, pendant près de 9 mois: le fameux Visa, le sésame de tout immigrant dans un pays. Une vraie calamité que de se retrouver sans papier! Le sort que l’on croit réservé aux impétrants venus de divers horizons, mais pas à nous suprêmes occidentaux! Quelle galère… et quelle libération, même si le précieux document n’est que temporaire: nous devons remettre cela dans juste quelques mois pour le renouvellement. Il faut mériter son Amérique.

D’ailleurs, sur le plan fiscal, c’est le même bordel: impossible de trancher sur notre statut! Sommes-nous des immigrants? Des immigrés? Des résidents? Des contribuables français ou contribuables du trésor US? Compliqué: le business de Adwanted Group est toujours en France, et nous, ici, chez l’Oncle Sam – qui plus est de manière temporaire, puisque notre visa doit être reconduit. Pour info et les rabat-joie: vu d’ici, pour les Américains, et certains Français dont je suis, la France est un paradis fiscal (ce qui explique le projet trumpien de réformer le système local); ne pas l’oublier.

Tout le monde me demande la majeure différence entre les US et la France.

Bon, la première est que depuis quelques mois je pense que nous avons un meilleur président! Ce n’est pas une blague: les Américains sont d’un chauvinisme sans égal, et le nouveau président est loin de faire l’unanimité… quand le nôtre a une popularité croissante. Ah bah non, en fait c’est le vôtre, ça. Le Nôtre? ça dépend de quel pays on parle.

Mon président s’appelle Trump, mais je préfèrerai qu’il fut Macron.

Deuxième différence: le coût de la vie. Impossible d’expliquer ici ces différences, tant elles sont énormes avec la France. La seule façon de fonctionner ici c’est de changer de paradigme et de références, et de foncer. Sinon, Back to France. Je ne m’épancherai donc pas afin de ne pas paraître jouer à l’Américain. Compter le doublement en moyenne du coût de la vie, c’est un point essentiel quand on croit qu’une augmentation de salaire de 50% est énorme avant de partir aux US. Venant de la province, le coût de la vie a été pour nous multiplié par 3 au bas mot. Sans le prix de la mutuelle: compter entre 500 et 700$ par tête de pipe. Par mois, of course. Selon le niveau de couverture.

On regrette donc ici notre système de sécu, la retraite et les universités gratuites. Nous sommes ravis de notre bonne santé que nous essayons d’entretenir au mieux…

Les mauvais côtés des Américains? «Me first». Depuis tous petits, on leur apprend que la vie ne fait pas de cadeau, et que si l’on veut réussir il faut bosser, bosser et bosser. Bien. Quand plusieurs voitures arrivent au Stop ici, c’est le premier arrivé qui repart. Et chaque jour on fait allégeance au drapeau: prière du matin!

Ces 3 petits aspects sont pour moi le résumé de l’impression générale: L’Américain de base (ce qui n’est donc pas une généralité, mais comme me le faisait remarquer un ami, à New York, on n’est pas vraiment dans le Midwest) est un bourrin qui klaxonne immédiatement après que le feu passe au vert; qui se faufile entre les files sur l’autoroute pour t’empêcher de te rabattre; qui ne penserait pas une seule seconde à te tenir la porte lorsque tu entres au resto; ou à te dire bonjour quand il rentre dans l’ascenseur. Pour quoi faire? What the fuck? Go big or go home! Le même Américain qui pense que l’Europe est un pays et qui te raconte son dernier séjour à Rome lorsque tu lui expliques que tu es Français. Le même, toujours pressé, qui peut aussi passer 30 min à faire la queue devant le nouveau resto à la mode de Manhattan, alors que tous les restos autour (de qualité) sont vides. De toute façon il engouffrera son plat en 15 min! Curieux lors du premier dej d’affaires: au bout de 30 min (et pas de café), mon interlocuteur me remercie, me laisse payer et se casse.

L’Américain de base, a le sens inné de l’escroquerie mondaine: après deux jours de neige, tu reçois un mailing dans ta boite aux lettres de «Nettoyeurs de Neige, Inc» société locale, qui après vérification, s’avère aussi être aussi celle du mari de la personne qui loue les maisons (qui doit sans doute se faire du blé sur le dos des voisins qui ne checkent pas la provenance desdits mailings; alors qu’il tient en fait aussi un restaurant; qui est aussi employé d’un cabinet d’avocat; vendeur de moto et organisateur de soirées, sans doute. En fait qui fait du flouze, sur tout ce qui est possible, quoi.)

L’Américain de base est un psychopathe qui a peur de prendre un procès parce que le fils des voisins vient jouer au basket devant chez lui, et qu’il pourrait avoir un accident. Donc un procès pourrait suivre. Car les avocats, ici, passent à la TV pour vanter leur succès, et mettre en avant les millions que Mémé Poilue a chopé grâce à eux, face à Walmart qui n’avait pas enlevé la palette du chemin vers les produits d’incontinence, empêchant ainsi le bon fonctionnement du déambulateur de cette dernière. Donc tout le monde a son avocat, et son comptable. Ce n’est pas class, c’est juste une commodité, comme avoir un frigo.

L’Américain de base jette ses plantes à la fin de l’automne, pour en racheter des neuves le printemps revenu. Laisse la clim en marche pendant ses 2 semaines de congés d’été sous le cagnard. Ou la lumière allumée en plein jour.

L’Américain de base fraichement divorcé refuse de faire des avances à la magnifique Nanny qui habite son domicile pour s’occuper des chiens… parce que c’est plus facile de trouver une femme qu’une gardienne d’animaux!

NY est un état riche, et les gens consomment; surconsomment et sur-surconsomment. Le paradis du recyclage (enfin, ils jettent tout, quoi). On trouve de tout, alors on achète de tout (comme en ce moment l’option chasse neige, qui vient se plugger sur le pare-choce des Pickups, parce que le treuil, c’est so «deja vu»,prononcez «vous»). D’autant que la concurrence conduit les gens à toujours avoir mieux que le voisin. Comme notre pyschopathe de loueur de maisons qui n’a pas 1 énorme 4×4 Cadillac Escalade, mais 2. Dont un presqu’avec un toboggan pour descendre. Bah oui, on peut être psychopathe en 4×4 et ne mesurer que 1,5m. Même si on a l’air ridicule. Oui car ici, le ridicule ne tue pas. On s’habille à NYC exactement comme on l’entend: costard 3 pièces et paire de sneakers; robe de soirée et tongues. Leggings sur 250 kg ; chapka en plein été. Who cares? This is America.

Heureusement ils ne sont pas tous de base… Et certains sont même capables d’être agréables, courtois, attentionnés.

Enfin, il parait, parce que nous, on n’en n’a pas encore rencontré beaucoup dans notre voisinage.

Au boulot, l’Américain est un bosseur. Un gros bosseur. D’ailleurs les Américains prennent rarement plus de 2 semaines de vacances d’affilée, tant ils ont peur de retrouver un carton avec leurs effets personnels sur leur bureau en rentrant. Nous devons les pousser à partir, et les rassurer sur nos intentions.

Le marché du travail est très tendu: pour rappel c’est le pays du plein emploi; et donc trouver les bons profils est souvent difficile. Les retenir, une gageure: d’ailleurs ici quand on démissionne, il n’y a de préavis que pour ceux qui ont de bonnes manières. Bref… il n’y en a pas à des niveaux standard, et quelques jours seulement pour les cadres.

On vire aussi en claquant des doigts, mais c’est heureusement une expérience que nous n’avons pas encore vécue et notre Président Adwanted US (Il nous avait demandé que son titre soit au minimum Président of Sales and Business Development; mais le temps a effacé sur sa carte de visite toutes les mentions après le mot Président – Ils sont forts ces Américains); est un type extraordinairement attentionné, impliqué dans la société et «committed» vraiment dévoué, au point de proposer que son package salarial soit totalement attribué en parts de la société. Pression pour lui; pression pour nous: c’est ce qu’on appelle une relation win-win. Et tout à fait entre nous, c’est 1000 fois plus agréable de manager une personne dont le succès dépend entièrement de sa propre action. Impensable en France, où l’on doit couver les salariés, là où la culture entrepreneuriale relève plus de l’exception que des moeurs. Je suis encore horrifié, même si les chiffres changent, que nombre de jeunes préfèrent toujours le confort de la fonction publique à celle de l’entrepreneuriat.

En business les Américains sont très forts. On le comprend lorsque l’on met ses enfants à l’école américaine, les discours de fin d’année des élèves de collège sont clairement à la hauteur des orateurs de TedX en France: maîtrise du rythme des mots, de l’intonation, du regard magistral, du maintien de la voix, des silences et de la petite note d’humour pour se mettre l’audience dans la poche. Elle a 13 ans, parle devant 500 parents et me bluffe littéralement par sa maîtrise. Au même âge, j’étais sans doute en train de me prendre une soufflante par carnet de correspondance interposé (version 19e siècle) pour mon «manque de maturité», et la dernière fois que j’ai reçu une ovation scolaire… Ah bah non, ce n’est jamais arrivé en fait.

15 ans plus tard, cela fait des Américains des champions du monde de la prestation orale, qui les rend impressionnants au premier abord. La voix de l’américain est forte et grave (ce qui rend les déjeuners d’affaires au restaurant très, très bruyants): l’assurance, s’entend. La confiance en eux dégagée est extraordinaire et ce, depuis le début de leur carrière professionnelle.

Lors d’un entretien de recrutement, la petite start-up se sent très, très petite face à ces talents. Il faut savoir creuser, et se renseigner, sortir des questions extrêmement pointues, car ils sont ultra préparés, et sans doute coachés pour chacun de ces entretiens. Une réponse à une question bateau, sera digne du speech de Meryl Streep à la Cérémonie des Oscars : standing ovation. Mais aucune spontanéité.

Chose assez différente avec la France, en entretien, ces talents (chez Adwanted, le business est éminément relationnel, et un postz de développement commercial ne peut être réservé qu’à des séniors, des vrais, c’est-à-dire ceux qui ont eu le temps de créer leur réseau) affichent un respect aux fondateurs et créateurs rarement vus chez nous. En fait, ici on apprécie les innovateurs qui prennent des risques, qui sont des modèles. Même quand on a 30 ans de carrière et un salaire passé de plus de 700.000 dollars.

D’ailleurs l’entretien de recrutement est une vente en soi. Nous sommes passés par un cabinet de recrutement qui nous a briefé sur les candidats. Les candidats ont aussi approché certains de nos actionnaires. Qui nous ont à leur tour donné leur avis objectif: dans le monde des séniors (des seigneurs?) les retours d’ascenseur sont nombreux et il faut rester vigilant. Joe est excellent, mais son CV un poil moins bon que celui de Thomas. Nous recevons 3 messages de soutien de la candidature de Thomas. Nous retenons au final…Joe. A salaire équivalent (Fixe énorme + bonus monstrueux + actions de la société), Joe sort son Joker au 3e round des entretiens «Je ne veux pas que vous me recrutiez, je veux faire partie de votre équipe. Je vous propose donc de rémunérer 100% de mon fixe et de mon bonus pour les 18 premiers mois….en actions de la société). Fin de la récré, Joe a tout compris : on se plante ensemble, ou on réussit ensemble. Mais si on réussit, il veut sa part du gâteau. Et on sera content de la lui donner. On adore Joe. Avec 30 ans de carrière Joe est respecté dans le business, il est prudent, met à jour ses présentations PowerPoint pour chaque RDV après avoir mandaté un consultant en Marketing et un Graphic Designer pour l’aider: l’Américain ne laisse rien au hasard. Il se concentre sur sa valeur ajoutée et outsource tout le reste, au sein de son équipe ou auprès de tiers. Le prix de l’excellence commerciale. Le budget qui n’était pas compté à l’origine, car en France, on bout-de-scotchait tout (de «Bootstrap», commencer avec des bouts de ficelle). Quand on a 52 ans, il y a des choses qui doivent tourner toutes seules… En fait, comme en France. Les seniors ont du savoir. En France ils sont frustrés d’être mal utilisés. Ici ils ont la sagesse d’expliquer que c’est un mauvais calcul de les payer cher à faire des taches à faible valeur ajoutée: on recherche l’efficacité à tout prix, au sens littéral.

Joe nous explique qu’il a une carrière très successful, et qu’il n’a pas le droit de se planter. A son âge, un plantage et c’est le placard assuré: il signe un non seulement un coup d’arrêt à l’évolution de carrière (l’Américain est élevé au montage des marches de l’échelon hiérarchique, ce qui explique son respect infini envers les CEO), mais aussi, cela montre à toute la profession, le mauvais choix qui a été fait, au pays où tout se décide vite. Si la boite ne marche pas, l’américain part immédiatement pour se relancer, et ne pas être aspiré dans cette spirale de la loose, surtout au-delà de 50 ans. Rappelons-nous le, le système de retraite américain est privé: si on ne gère pas sa carrière et son cash, on sort du système et on galère. Evidemment bien plus fortement à 50 ans passé qu’à trente.

Nous avons de la chance, Joe est un homme de goût. Le directeur commercial aux US a généralement les attributs du parfait marketeur télévisuel: le haut est nickel (belle veste, rasé de près); mais se baladant avec un vieux sac à dos de scout et des baskets basiques. Nous apportons la French Touch : la galanterie et le sens du style. J’adore essayer de marquer notre différence sur ces aspects en répétant allègrement ma base-line favorite: style et élégance en toute circonstance. Une petite touche d’accent français et quelques petits accessoires font marquer des points. Mais ne nous faisons pas d’illusion, ne donnent aucune crédibilité. Je rencontre souvent des français dans le business. Pour vendre les produits d’une jeune boite française, si ce n’est pas un américain, ou l’un des membres de la  C-Suite (CEO, CTO, CFO, CO-Founder), aucun espoir. J’ai compris (sans faire de ciblage précis) que nous sommes les polonais des américains. A part dans le food, la finance et le luxe, être français ne procure aucun crédit. Et le produit a intérêt à être bon.

D’autant que la durée moyenne de RDV est ici de 30 minutes, et pas question d’arriver en retard. Le bon 15 min (de politesse) de retard à la française vous vaut au moins un mail et un texto, dans le meilleur des cas pour demander où vous êtes ; au pire pour annuler le RDV. Idem, pendant les 30minutes prévoir le branchement de son PC à l’écran de la salle de réunion, et au wifi… bref, mieux vaut avoir une présentation off-line pertinente qu’une connexion défectueuse qui rejaillira sur la perception brouillon qui sera laissée.

Et ici, autant être clair, avec la confiance en soi, le professionnalisme et la gestion du temps, les deux initiales à la mode «BS» (pour Bull shit) sont immédiatement renvoyés à la figure de celui qui aura osé faire perdre du temps à son interlocuteur. Très instructif, bien qu’au début très violent pour nous, spécialistes du politiquement correct.

Après un an aux US, rentrer en France pour des RDV à rallonge avec des contacts en retard devient d’ailleurs juste insupportable. C’est le seul moyen du reste d’avoir des journées de travail acceptables. Ici on ne finit tard que quand on est mauvais, et qu’on ne sait pas s’organiser.

Cela a une incidence énorme sur le management de l’équipe restée en France. Au bout d’un an, les conversations qui s’éternisent au téléphone tendent les relations. Entendre son associé raconter des blagues, comme avant, pour détendre l’atmosphère, ou tout simplement par habitude, ne fait, vu des US, que perdre du temps. La gestion à distance d’une équipe devient plus exigeante. Travailler H24 avec un américain méticuleux, rend le bricolage à la française d’un niveau tellement pathétique. Le coup de fil attendu à 8h  (14h française) qui arrive à 14h15 après un dej arrosé, une source d’interrogation : ai-je vraiment le bon associé? Lui qui n’a pas vu le changement se produire au quotiden, se sent petit à petit incompris, et a tendance à traduire cette exaspération nouvelle par une agressivité déplacée. Le reporting devient pointu, millimétré et pas seulement quand on a le temps.

Ici, on bosse beaucoup, on doit gérer le double huit (être dispo pour des équipes en France, nécessite souvent de se lever tôt, très tôt.) Ainsi ne pas avoir de latitude lorsqu’on appelle après 20H son équipe de management est un vrai problème.  En effet, l’américain ne comprend pas qu’on ne réponde pas à son mail dans l’heure. Le droit à la déconnexion est moqué, et même non envié: «mais comment faites-vous marcher les sociétés en France?». D’ailleurs lorsque je ne réponds pas à un texto de ma proprio, celle-ci me relance dans l’heure, par mail, s’inquiétant de cette absence de réponse.

La perception des équipes évolue également: j’ai une tendance à être un manager exigeant, mais humble. Mon coach dit souvent que je me présente en deçà de ce que je suis. Quand on part aux US, on change de catégorie. C’est extrêmement marrant au début, et à vrai dire plaisant, de voir ses collaborateurs en France vous voir comme «Le Big Boss qui vit à New York». En réalité, le développement de la société aux US est une formidable opportunité. Le dirigeant qui part peut s’inquiéter de laisser sa boite dans des mains étrangères aux siennes: en réalité, elle colle à l’entreprise un niveau d’objectifs bien plus élevé, incarné par ce dirigeant qui part s’installer en Amérique. Je deviens impressionnant. Je m’aperçois que cela génère aussi une certaine fierté pour les équipes, et une reconnaissance inespérée: j’ai caché pendant si longtemps le fait qu’Adwanted ait été créé à Lille (cette banlieue Chti, qui ne peut enfanter un acteur des médias, dans ce monde très Parisien); on me présente à présent comme le patron qui vient de NY. Waoh… Entre temps, personne n’avait vraiment réalisé que nous étions aussi installés à Paris, à Madrid… Ne rentre pas dans le cercle fermé celui qui veut. Je pense, avec le recul, que c’est vrai dans tous les business: un parisien ne lancera pas un vignoble bordelais en claquant des doigts, par principe ; un marseillais aura du mal à être crédible en lançant un resto chinois. Il faut connaitre les codes. Ou les surpasser. Installer sa boite à New York est un passe-droit international.

Toutes ces particularités font au début peur. Mais s’avèrent en fait source d’une énergie et une puissance de travail nouvelles. Apprendre à se concentrer sur ses valeurs ajoutées est une nécessité pour l’entreprise, qui se révèle indispensable lors d’une expatriation. D’autant plus que la maitrise, relative, de la langue, ne permet pas le verbiage qui nous sert souvent, en France, à contourner par les mots, ce que l’exécution n’a pas apporté.

A la clé, le marché est colossal. Etre reconnu sur le marché US donne des ailes et des opportunités nouvelles. Le chemin est encore long, mais la motivation totale. Ce qui se traduit en français par: on verra bien ce que l’avenir nous réserve; et en américain par: vous allez entendre parler de nous, et ça va être amazing!

Le boulot démarre, et pour ceux qui me suivent, avoir mis tant années à déclencher du CA en France explique largement pourquoi nous n’en mettrons que 2 aux US…mais nous n’en sommes encore qu’à 1, encore un peu de patience. Ce qui est certain ici, est que le business visé est gros. Très gros. Non… encore plus. Se faire coter en bourse à NYC, ce qui, en France est souvent pris pour un doux rêve est un projet bien clair dans notre esprit. Le revendiquer n’est pas une forme de prétention inacceptable. En américain, c’est un atout et une ambition louable, que chaque entrepreneur devrait avoir.

Cela me ramène souvent au fait que la France est à la recherche de licornes, ces fameuses startups valorisées plus d’1 milliard de dollars, en cherchant des critères mesurables et objectivables, qui rentreraient dans des moules. Chers investisseurs: regardez la réalité ; toutes ces sociétés valorisées à des sommets proviennent des chemins de traverse ; reposent sur des business cases improbables qui ont pour matrice de vouloir casser les codes. Donc impossible à cerner dans une approche classique (les gars de Finorpa, il est temps de partir à la retraite).

Nous avons un business incroyable, une équipe exceptionnelle qui prend le marché à contre-courant, avec une ambition démesurée et nous introduirons Adwanted en bourse, dès que cela sera possible, probablement dans 4 années.

Ce qui fait donc de moi un inconscient prétentieux pour les français, qui ne souhaitent rien d’autre que l’échec de tout entrepreneur, rien qu’en imaginant sa potentielle fortune – et sachant que l’échec colle à la peau ; et un amazing entrepreneur pour les américains ; qui me souhaitent le succès, la création d’emplois, de richesses et le paiement des impôts qui vont avec.

Inutile de vous indiquer le camp choisi. C’est ça aussi l’Amérique. Et on a plus envie de Think Big que de Going Home dans ces conditions. D’ailleurs moi qui ai déjà vécu un dépôt de bilan (honte sur moi !), j’ai un dossier à la Banque de France marqué au fer rouge que certains banquiers se font un plaisir de ressortir de temps à autres ; alors que le même dépôt de bilan (dont personne n’a du reste connaissance ici, mais je suis transparent) est littéralement considéré comme un diplôme supplémentaire. Aux US, on ne se plante pas, on n’apprend. Grande différence si étrangère à la culture française. Quel dommage!

Sur le plan personnel cette première année a été aussi capitale: déménager une famille est une chose, s’assurer qu’elle s’intègre en est une autre.

En dehors de cet épisode complexe, nous découvrons les joies de l’expatriation et des différences culturelles au sein de notre propre pays: nul doute que les nordistes ont un sens de l’accueil et de l’amitié sans égal avec les autres régions de France; on retrouve cela à l’étranger, et même ici à New York. Non pas que les autres français ne sont pas accueillants…mais c’est clair qu’ils ne jouent pas dans la même cour.

Par ailleurs la communauté des expat’ est souvent le terreau du concours de quequettes qui nous fait doucement rire. Les épreuves traversées par le passé nous donnent à Corinne et moi un recul et un regard bien différents de nombre des personnes que nous rencontrons lors de différents événements, et dont la présence sur le sol US correspond à un passage éclair où l’on pense faire la différence en se réservant les bons spots, les bons coups que l’on ne partage qu’avec quelques élus de la même chapelle. Pathétique et pourtant tellement fréquent. Aide ton prochain et Amen.

Au-delà de ça nous prenons conscience que l’expatriation est un amplificateur des bobos non guéris avant le départ: difficile d’imaginer un couple qui bat de l’aile, se renforcer de l’expérience. Sans base solide ou vision commune, l’énergie à construire quelque chose de nouveau ne laisse pas le loisir d’avoir un deuxième chantier colossal sur le feu, comme la reconstruction d’un couple. Ou la gestion d’enfants terribles. Il existe fort heureusement des associations personnelles et professionnelles qui permettent de mettre cela à plat et qui sont d’un grand secours, et permettent un accès tellement plus aisé aux organismes, aux personnes qui comptent, aux bons tuyaux en tout genre (Merci French Founders et Westchester Accueil).

Bref l’expérience oblige à aller chercher de nouvelles ressources morales, intellectuelles et mêmes physiques pour accompagner ce changement de paradigme. Bosser à 2; gérer ses loisirs, ses retours en France, les liens avec la famille, avec les banques, le boulot, les associés, les visiteurs du dimanche: l’expatriation c’est une véritable entreprise, au sens littéral. Et comme toute entreprise, cela nécessite des régles, des objectifs … et la capacité à mettre en place des points d’étapes, des assemblées générales annuelles de la famille. Et des comités de direction réguliers.

Les Américains sont friands de l’adage «Happy Wife, Happy Life». Pas faux: faut assumer, viser haut!

Merci Whatsapp, Facetime de nous permettre de garder le lien avec nos familles et nos amis. Ceux qu’on laisse en France sont moins loin grâce à la technologie, ce qui est quand même génial. Même si cela ne remplace jamais une présence. Les retours sont toujours compliqués: difficile d’avoir une minute à soi, et donc de ne pas faire de déçus: 10 jours en France, c’est des dizaines de personnes à voir. Et on aimerait vraiment les voir toutes, ce qui est tout simplement impossible.

La clé de l’adaptation ici est aussi sans doute notre capacité à accepter de nous poser et de regarder ce que nous sommes, ce que nous faisons, d’où nous venons. Relativiser les événements et apprécier le quotidien que nous nous efforçons de construire avec persistance et énergie (nos deux amis indissociables qui complètent les vrais, personnes physiques).

On ne peut pas dire que nous ayons déjà créé un gros réseau relationnel. Toutefois le socle est solide, parce qu’on a toujours été conscients que la qualité primait sur la quantité en France, comme ailleurs.

Personnellement je n’ai aucun regret. La paisible vie du Westchester (30 km au nord de New York City) équilibre parfaitement l’énergie incroyable de Manhattan, où, dès que l’on franchit les portes de Grand Central Terminal, les sirènes et les marteaux piqueurs se mettent en scène comme un ballet quotidien ; au milieu des buildings qui reflètent la vapeur qui sort du sol et qu’une rangée de Yellow Cab recouvre déjà. Chaque coin de rue révèle son clochard, ou son Hummer Limousine. Le décor du dernier NY Section Criminelle. Je passe ma vie les yeux en l’air, ce qui a, comme le dit mon coach, l’avantage d’améliorer le port de tête. Touriste un jour, plaisir toujours.

On entre dans un gratte-ciel construit dans les années 30 pour plonger dans le métro et ses annonces vocales permanentes pour ressortir et prendre l’ascenseur qui mène au 50e étage d’un autre immeuble tout de verre…très banal. J’adore. Puis je reprends le train à Grand Central, passe au-dessus de Harlem River, rejoins le Westchester. Encore quelques minutes et je choisis la maison, ou la mer. Mais dans tous les cas, un apéro, parce que avec des hauts ou des bas, l’important c’est de participer.

Joyeux Noel à tous, et à l’année prochaine pour la suite de nos aventures…

Le contributeur :

Après une première vie entrepreneuriale à la tête d’un groupe publicitaire, Emmanuel Debuyck lance en 2012 la plateforme Adwanted.com, qui ambitionne de devenir le leader mondial de l’automatisation des transactions publicitaires non-programmatiques.

Emmanuel a migré vers les Etats-Unis, en famille, fin 2016 pour y développer les activités de Adwanted Group.

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Les contributeurs sont des auteurs indépendants de la Rédaction de FrenchWeb. Leurs propos et positions leurs sont personnels.

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2 thoughts on “Entreprendre, retour d’expériences après une année à New York”

  1. MERCI pour ce retour.
    Ces lignes me font rêver et je sais que notre jeunesse est prête à atteindre les mêmes ambitions qu’au USA.
    Cordialement,

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