À l’ONU, les patrons de l’IA prennent place à la table des États, mais qui écrira les règles ?
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Hier, 23 septembre, le Conseil de sécurité a entendu les dirigeants d’OpenAI, d’Anthropic et de Hugging Face sur les risques de l’intelligence artificielle. Plusieurs États européens ont défendu un contrôle public de ces technologies. Mais parmi les experts invités à présenter leur analyse, aucune entreprise européenne développant des modèles comparables, ni aucune institution de l’Union européenne : la composition de la tribune dit déjà quelque chose de la répartition du pouvoir.
La France avait invité quatre intervenants à ouvrir la séance : le chercheur Yoshua Bengio, Sam Altman pour OpenAI, Dario Amodei pour Anthropic et Clément Delangue pour Hugging Face. Ils ont été entendus comme experts, sans siéger parmi les membres du Conseil ni prendre part à ses décisions.
Yoshua Bengio refuse l’alibi de la course
Yoshua Bengio a attaqué d’emblée une justification récurrente de l’industrie où chaque laboratoire serait obligé d’accélérer parce que ses concurrents le font. « La course n’est pas une loi de la nature », a-t-il répondu. Selon lui, elle procède de choix faits par les entreprises elles-mêmes. Il en tire une exigence, des évaluations indépendantes, des autorisations pour les systèmes les plus avancés et une responsabilité juridique des développeurs.
Sam Altman conteste l’idée qu’OpenAI serait prisonnière de cette compétition. L’entreprise, a-t-il assuré, a déjà ralenti certains travaux et pourrait le refaire. Il propose des normes communes pour mesurer les capacités des modèles, signaler les incidents et vérifier les protections mises en place, indiquant que ces normes « ne doivent pas consolider la position des acteurs établis ».
Dario Amodei a fait une proposition plus intrusive : accueillir chez Anthropic des évaluateurs extérieurs disposant d’un accès comparable, selon sa métaphore, à celui d’un inspecteur des denrées alimentaires. Il souhaite aussi que la cadence de développement laisse le temps de tester les systèmes. Ses prises de position précédentes sur le contrôle de l’IA annonçaient déjà cette ligne. Reste à savoir qui nommerait ces inspecteurs, à quelles informations ils accéderaient et quelle autorité pourrait imposer leurs conclusions.
Les Européens ont parlé, mais pas d’une seule voix
Il serait inexact de décrire cette séance comme un face-à-face entre la Silicon Valley et Washington. La France, qui présidait le Conseil, a défendu un cadre international et rappelé que le développement de l’IA ne pouvait être abandonné à quelques entreprises situées dans une poignée de pays. Le Danemark a plaidé pour une gouvernance mondiale et une régulation des grandes entreprises technologiques. La Lettonie a proposé d’approfondir le travail du Conseil au moyen d’un groupe informel d’experts. Si ces interventions dessinent une volonté de contrôle public, chacune part du mandat et des priorités de son État.
La Grèce a marqué pour sa part une nuance institutionnelle : le Conseil doit examiner les conséquences de l’IA pour la paix et la sécurité, sans se substituer aux organismes chargés d’établir les règles techniques. Elle a surtout insisté sur la responsabilité humaine dans les décisions militaires et sur le danger d’introduire l’IA dans la chaîne de commandement nucléaire. Le Royaume-Uni, qui n’est pas membre de l’Union européenne, a formulé le désaccord avec les laboratoires en des termes plus directs : les gouvernements ne peuvent « sous-traiter aux entreprises privées » leur premier devoir, celui de protéger leurs citoyens. Il a réclamé une visibilité effective sur les activités des développeurs.
L’Union européenne, en tant qu’institution, ne figurait pas parmi les intervenants de la séance, alors qu’elle dispose déjà d’un cadre juridique pour les modèles d’IA à usage général et leurs risques systémiques. Le Conseil de sécurité réunit des États, cette absence à la tribune n’a donc rien d’une anomalie de procédure. Elle prive néanmoins le débat d’une confrontation précise entre les normes internationales proposées par les laboratoires et les obligations que l’UE cherche déjà à appliquer. La difficulté européenne à construire la technologie qu’elle réglemente apparaît ici sous une autre forme.
Les acteurs dont on parle sans les entendre
La liste des quatre experts laisse également hors de la tribune Mistral AI, qui cherche à développer sa propre position face aux groupes américains et chinois. Clément Delangue apportait une perspective française et défendait l’IA ouverte, mais Hugging Face n’occupe pas la même place qu’un laboratoire européen développant ses propres modèles de pointe, son intervention ne pouvait porter seule cette position industrielle.
Les laboratoires chinois, les autres grands développeurs américains, les fournisseurs de puissance de calcul et les organisations de la société civile ne figuraient pas davantage parmi ces quatre invités. Cela n’invalide pas les témoignages entendus. Cela fixe leur portée : une sélection de dirigeants et un scientifique ont exposé les risques et leurs solutions, tandis que les États ont débattu de conséquences qui touchent un ensemble beaucoup plus vaste d’acteurs. Le Danemark a d’ailleurs appelé à associer la société civile aux travaux futurs
Clément Delangue a utilisé son temps de parole pour contester l’idée qu’une sécurité efficace passe nécessairement par un accès plus restreint aux modèles. Hugging Face a subi cet été une attaque menée par des agents d’IA ; son dirigeant a rappelé : « Nous avons été attaqués par l’IA ; surtout, nous nous sommes défendus avec l’IA. » Selon lui, les protections de certains modèles propriétaires ont compliqué la tâche des défenseurs, alors qu’un modèle ouvert leur a été utile. La place de Hugging Face dans l’écosystème de l’IA donne à cette intervention un enjeu qui dépasse cet incident.
La bataille porte déjà sur ceux qui pourront vérifier
Pour sa part, le représentant américain a fixé une limite à la coopération souhaitée par plusieurs Européens : le dialogue international ne doit pas « dériver vers une gouvernance mondiale ». Pour Washington, chaque pays doit légiférer pour ses citoyens. Le Pakistan a posé une objection différente au ralentissement proposé par certains laboratoires : il ne doit pas devenir « une nouvelle forme de contrôle de l’accès ». Dans un cas, la souveraineté nationale prime sur l’autorité internationale ; dans l’autre, la sécurité risque de donner aux acteurs déjà puissants le pouvoir de décider qui pourra les rejoindre.
La République démocratique du Congo a prolongé cette critique jusqu’aux infrastructures et aux ressources nécessaires à l’IA. Les pays en développement, a rappelé sa représentante, ne peuvent se voir cantonnés à l’usage de technologies conçues ailleurs et à l’application de normes auxquelles ils n’ont pas suffisamment participé.
La séance a montré pourquoi les États ont besoin d’eux pour comprendre les systèmes qu’ils prétendent encadrer. La réponse dépendra de ce qu’ils obtiendront ensuite : un accès indépendant aux modèles, des incidents déclarés, des évaluations opposables et la capacité d’interdire un déploiement lorsque les garanties manquent. Pour l’Europe, l’écart entre la règle écrite et les moyens de la faire appliquer est déjà un test.
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