IA : l’Europe n’a plus un problème de diagnostic, mais elle a un problème d’exécution
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À La REF, le rendez-vous annuel du MEDEF installé à Roland-Garros, Jean-Noël BARROT venait d’assurer que l’Europe était passée d’une logique de régulation à une logique de capacité et de puissance. Quelques minutes plus tard, les six intervenants chargés de prolonger cette séquence ont soumis cette doctrine à l’épreuve du réel. Les capitaux existent, les chercheurs sont formés, les startups se multiplient et les plans européens s’accumulent. Mais la commande reste insuffisante, les marchés demeurent fragmentés et les décisions publiques avancent moins vite que la technologie. L’Europe n’a plus besoin qu’on lui explique son retard. Elle doit désormais démontrer qu’elle sait le combler. Une prise de parole qui vient en écho avec Rhine Group, l’initiative de Mario Draghi et Patrick Collison
En juin dernier, une décision de l’administration américaine a suffi pour suspendre l’accès des utilisateurs étrangers à deux modèles d’ANTHROPIC. Le scénario du kill switch, longtemps cantonné aux notes de prospective sur la souveraineté numérique, venait de trouver une démonstration grandeur nature. L’incident aurait pu modifier les stratégies d’achat des entreprises européennes, mais il n’en a presque rien été.
Selon les résultats d’une étude SIA–OPINIONWAY présentés le 27 août à La REF, 73 % des dirigeants interrogés affirmaient que cette suspension n’avait pas changé leur position. La souveraineté ne recueillait que 11 % des citations parmi les critères de choix d’une solution d’intelligence artificielle, en progression de deux points seulement. L’enquête a été conduite auprès d’un millier de dirigeants d’entreprises de toutes tailles.
Si ce résultat ne signifie pas nécessairement que les entreprises ignorent les risques, il montre plutôt qu’elles continuent de choisir en fonction de la performance, du prix, de la rapidité de déploiement, de la disponibilité des compétences et de la profondeur de l’écosystème. Une entreprise doit rester compétitive aujourd’hui ; elle ne peut porter seule le coût de la politique industrielle dont l’Europe aura besoin demain.
C’est précisément le paradoxe qu’a mis en évidence le débat « L’Europe n’a pas dit son dernier prompt », organisé à la suite de l’intervention de Jean-Noël BARROT. Autour de Charlie PERREAU, Cheffe du service Tech-Médias-Start-up chez Les Echos, étaient réunis Catherine FIESCHI, politologue, Laurent SOLLY, cofondateur et directeur des opérations d’ADVANCED MACHINE INTELLIGENCE, Frédéric MAZZELLA, coprésident entrepreneur de FRANCE DIGITALE, Octave KLABA, PDG d’OVHCLOUD, Valérie URBAIN, PDG d’EUROCLEAR, et Béatrice Cossa-Dumurgier, directrice générale de REVOLUT pour l’Europe de l’Ouest.

Chacun a abordé la souveraineté depuis son propre terrain, mais un constat commun s’est progressivement imposé : l’Europe connaît désormais avec précision les composantes de sa dépendance, toutefois le ne sait pas encore les traiter à la vitesse à laquelle l’intelligence artificielle les approfondit.
Le diagnostic européen est devenu un genre en soi
L’ancien dirigeant de Meta en Europe, Laurent SOLLY donne au débat sa perspective la plus large. L’intelligence artificielle ne constitue pas une industrie isolée, mais un système composé de données, de puissance de calcul, d’énergie, de modèles, d’entreprises capables de les déployer et de capitaux suffisamment abondants pour financer l’ensemble. L’Europe dispose d’atouts dans chacune de ces catégories : des chercheurs reconnus, des infrastructures de calcul, ASML dans les équipements de lithographie, MISTRAL AI et ALEPH ALPHA dans les modèles, OVHCLOUD et SCALEWAY dans le cloud, ainsi qu’un tissu croissant de startups applicatives.
Toutefois posséder quelques briques ne suffit pas à former un système industriel. Les États-Unis réunissent les laboratoires de modèles, les hyperscalers, les fabricants de processeurs, les plateformes de distribution, le capital-risque et les principaux clients dans une même boucle économique. La Chine organise cette intégration par la politique industrielle, la commande nationale et le contrôle de ses infrastructures. L’Europe continue, elle, d’additionner des capacités nationales insuffisamment coordonnées.
La faiblesse du capital de croissance est connue, la fragmentation réglementaire est connue, le nombre réduit de grands acheteurs technologiques européens est connu. Le départ d’une partie des entreprises les plus prometteuses est également documenté : le rapport Draghi rappelle que près de 30 % des licornes fondées en Europe entre 2008 et 2021 ont transféré leur siège à l’étranger, principalement aux États-Unis.
« On aurait pu avoir le même constat il y a trois ou quatre ans », observe Laurent SOLLY. La remarque pourrait sembler décourageante. Elle constitue surtout le point de départ du raisonnement. Depuis plusieurs années, l’Europe produit des rapports identifiant les mêmes barrières : absence d’un véritable marché unique des capitaux, fragmentation du droit des sociétés, faiblesse du passage à l’échelle, insuffisance des infrastructures de calcul et instabilité des règles. À chaque diagnostic répond désormais un programme : InvestAI, AI Factories, AI Gigafactories, Savings and Investments Union, stratégie pour les startups ou nouvelle feuille de route du marché unique.
L’Europe ne manque donc plus de plans correspondant à ses problèmes, mais peine à les synchroniser.
La souveraineté commence par la possibilité de bifurquer
La politologue Catherine FIESCHI permet pour sa part de sortir de l’opposition stérile entre autonomie intégrale et dépendance assumée. Aucun pays ne maîtrise seul l’ensemble de la chaîne technologique. Les États-Unis restent dépendants de machines européennes pour la lithographie, de fabricants asiatiques pour la production des puces les plus avancées et de chaînes d’approvisionnement mondiales pour leurs centres de données. La souveraineté ne peut donc se confondre avec l’autarcie.
La dépendance devient stratégique lorsqu’elle ne peut plus être interrompue sans provoquer un coût disproportionné. Changer de modèle devient trop cher, les données ne sont plus facilement portables, les processus de l’entreprise ont été construits autour d’une seule plateforme ou aucune alternative crédible ne subsiste. Elle devient plus grave encore lorsqu’une puissance étrangère peut suspendre l’accès au service.
« Le problème, ce n’est pas la dépendance. C’est la dépendance sans option de sortie », résume Catherine FIESCHI.
Octave KLABA a de son coté complété cette définition en distinguant trois dimensions. La souveraineté des données détermine qui peut les consulter et les utiliser. La souveraineté technologique concerne l’acteur capable de développer et de faire évoluer les outils. La souveraineté opérationnelle désigne celui qui exploite quotidiennement les infrastructures et peut garantir leur continuité. Une entreprise peut ainsi héberger ses données en Europe tout en dépendant d’un modèle qu’elle ne maîtrise pas ; elle peut utiliser un modèle ouvert tout en confiant son fonctionnement à une infrastructure soumise à une juridiction étrangère.
L’épisode ANTHROPIC ne démontre pas que toutes les technologies américaines seront un jour coupées. Il rappelle qu’une décision politique prise à Washington peut modifier l’accès à un service utilisé par une entreprise européenne. La question pertinente n’est donc pas seulement de savoir d’où vient le modèle, mais si l’organisation peut en changer sans perdre ses données, sa mémoire, ses processus et les applications construites autour de lui.
Cette approche commence à apparaître dans les politiques européennes, le Cloud Sovereignty Framework de la Commission ne réduit pas la souveraineté à la nationalité du fournisseur : il examine l’exposition aux juridictions étrangères, la maîtrise des opérations, la transparence de la chaîne d’approvisionnement, la sécurité, l’ouverture technologique et le contrôle des données et des services d’IA.
La souveraineté n’est donc pas une propriété attachée au passeport d’une entreprise, mais une architecture qui conserve des choix. Encore faut-il qu’une solution de remplacement existe.
Les entreprises ne peuvent conduire seules la politique industrielle
Les dirigeants interrogés par OPINIONWAY choisissent d’abord le meilleur produit au meilleur prix. Si ce comportement peut être regretté du point de vue de l’autonomie stratégique, il reste rationnel à l’échelle de chaque entreprise. Un directeur informatique est évalué sur la disponibilité de ses systèmes, le respect de son budget et la rapidité de ses déploiements, il l’est beaucoup moins sur sa contribution à la souveraineté européenne dans dix ans.
Pour Frédéric MAZZELLA, on ne peut demander à chaque entreprise de porter individuellement la politique industrielle de l’Europe. Une somme de décisions privées rationnelles ne produit pas spontanément une stratégie collective. L’entreprise qui choisit une solution européenne peut en assumer immédiatement les limites, le risque de migration ou le coût d’intégration ; les bénéfices industriels de son choix seront répartis entre les fournisseurs, leurs futurs clients et l’ensemble de l’économie européenne.
La souveraineté constitue ainsi une externalité que le prix du service ne reflète pas complètement. Une solution américaine peut être moins coûteuse pour l’acheteur tout en créant collectivement une dépendance supplémentaire. À l’inverse, un achat européen peut sembler plus risqué pour l’entreprise tout en finançant des compétences, des infrastructures et une capacité technologique dont bénéficieront d’autres acteurs.
Béatrice Cossa-Dumurgier confirme cette primauté du rapport performance-prix, avant de présenter longuement la stratégie de REVOLUT. L’exemple de la startup britannique possède néanmoins un intérêt : la banque a pu développer PRAGMA, son modèle fondation propriétaire conçu avec NVIDIA, parce qu’elle dispose d’une plateforme commune, de 80 millions de clients dans plus de 40 marchés et de milliards de transactions. Le cas illustre moins une solution européenne qu’une loi de l’économie de l’IA : une fois acquise, l’échelle produit des données, les données améliorent les modèles et les modèles renforcent l’avantage de la plateforme.
Demander à chaque entreprise d’acheter européen au nom de la souveraineté revient donc à lui demander de financer sur son propre compte de résultat une politique industrielle dont les bénéfices seront collectifs. Le rôle de la puissance publique consiste précisément à corriger ce décalage, à savoir imposer des standards de réversibilité, mutualiser certains risques, financer les migrations, intégrer la sécurité dans les critères d’achat et utiliser la commande publique pour faire émerger des alternatives crédibles.
L’Europe finance des champions avant de leur chercher des clients
Selon FRANCE DIGITALE, la France compte désormais 1 114 startups développant des produits, des services ou des infrastructures d’intelligence artificielle, elles représentent plus de 45 000 emplois et ont levé près de 16 milliards d’euros depuis leur création. L’écosystème existe donc, au moins sur le plan entrepreneurial, mais seulement 15 % de ces entreprises déclarent compter l’État ou une administration parmi leurs clients.
Cette proportion résume une partie du problème européen, si les pouvoirs publics savent financer une phase de recherche, une première équipe ou un démonstrateur, ils utilisent beaucoup moins systématiquement leurs achats pour transformer ces projets en entreprises industrielles. Or une subvention finance une expérimentation ; une commande récurrente finance l’amélioration du produit, le service client, les recrutements et l’expansion internationale.
Frédéric MAZZELLA résume parfaitement le déséquilibre : les Américains ont acheté américain, les Chinois ont acheté chinois, tandis que les Européens ont acheté américain et chinois. « Qui a acheté européen ? Ni les Américains ni les Chinois », a-t-il ajouté. L’ouverture des marchés européens a bénéficié aux entreprises les plus compétitives, mais elle n’a pas été accompagnée d’une stratégie équivalente pour utiliser la demande intérieure comme instrument de passage à l’échelle.
Résolument pragmatique, Octave KLABA nous a partagé son quotidien d’entreprise du cloud. Selon lui, les acteurs publics ne représentent que 50 à 60 millions d’euros des revenus d’OVHCLOUD, tandis que les administrations et institutions européennes généreraient plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel chez AWS, MICROSOFT AZURE et GOOGLE CLOUD. Des chiffres qui doivent rester attribués à leur auteur, mais qui donnent néanmoins une mesure du déséquilibre perçu par le principal fournisseur européen.
Les derniers comptes annuels publiés par OVHCLOUD font état de 1,085 milliard d’euros de chiffre d’affaires pour l’exercice 2025, d’une marge d’EBITDA ajusté de 40,4 % et de 57,6 millions d’euros de flux de trésorerie disponible avant service de la dette. L’entreprise a franchi le milliard d’euros de revenus, mais elle reste minuscule comparée aux trois hyperscalers américains, dont les activités cloud se comptent en dizaines de milliards de dollars.
La Commission commence à modifier cette logique, en avril 2026, elle a attribué un marché de cloud souverain plafonné à 180 millions d’euros sur six ans à quatre fournisseurs. Le contrat intègre des critères juridiques, opérationnels et technologiques de souveraineté et doit servir aux institutions, organes et agences de l’Union. C’est un changement concret, mais encore limité au regard des dépenses publiques européennes de cloud et de la taille des acteurs auxquels les fournisseurs européens doivent se mesurer.
Le retard technologique se reproduit à chaque cycle d’achat
Octave KLABA raisonne moins en doctrine qu’en compte d’exploitation. Si les solutions européennes sont moins demandées, elles génèrent moins de revenus. Avec moins de revenus, les entreprises disposent de moins de moyens pour financer la recherche, acquérir des technologies, recruter des ingénieurs et compléter leurs produits. Ce retard commercial entretient alors le retard technologique qui justifie, au cycle d’achat suivant, la préférence des clients pour les solutions américaines.
OVHCLOUD tente désormais d’amorcer sa propre boucle. Le groupe a acquis DRAGON LLM, spécialisé dans les modèles destinés aux secteurs réglementés, puis GLADIA, qui développe des technologies de transcription et d’intelligence vocale. Son AI Lab doit entraîner et affiner des modèles souverains, génératifs, agentiques et multimodaux.
Il nous a d’ailleurs précisé trois domaines d’investissement clés : le raisonnement et les agents, la génération de code, ainsi que la cybersécurité offensive et défensive. OVHCLOUD prévoit de présenter un premier modèle de petite taille, puis de monter progressivement en capacité et de mettre une partie de ses développements à disposition sous une forme ouverte. Le groupe entend notamment utiliser les données opérationnelles qu’il produit lui-même : développement logiciel, correctifs de sécurité, fonctionnement des infrastructures et réponse aux attaques. Il a insisté sur le fait que les données de ses clients ne seraient pas utilisées.
Si cette stratégie reste étroitement liée aux besoins d’OVHCLOUD, elle montre néanmoins comment une capacité technologique peut émerger d’un actif industriel existant. L’entreprise commence par développer des modèles pour améliorer sa productivité, sécuriser ses propres opérations et accompagner ses équipes ; elle peut ensuite transformer ces outils en services destinés à ses clients.
Une souveraineté qui se construit alors moins par la proclamation d’une préférence européenne que par un enchaînement de revenus, d’acquisitions, de données, de produits et de commandes.
Le capital existe, mais sa transmission reste défaillante
Cela étant, la commande ne représente qu’une partie de l’équation. Pour financer le passage à l’échelle, les entreprises ont également besoin de capitaux suffisamment abondants et patients. Valérie URBAIN a rappelé que l’Europe n’était pas dépourvue d’épargne mais peinait à la transformer en investissement productif.
Les marchés financiers européens restent fragmentés par des différences de fiscalité, de droit des sociétés, de supervision, de régimes de retraite et de produits d’épargne. Une entreprise peut lever quelques millions d’euros dans son pays d’origine, puis se retrouver contrainte de chercher aux États-Unis les centaines de millions nécessaires à son expansion.
La Banque centrale européenne estime que les ménages européens détiennent plus de 12 000 milliards d’euros en liquidités et dépôts, soit environ un tiers de leurs actifs financiers, contre près d’un dixième aux États-Unis. Selon ses calculs, un rapprochement partiel des comportements d’allocation pourrait rediriger plus de 350 milliards d’euros par an vers des investissements de long terme.
D’autant que cette épargne ne reste pas entièrement immobile, une partie finance les marchés américains, qui offrent davantage de liquidité, d’entreprises cotées et d’actifs technologiques. Au premier trimestre 2026, AMAZON a ainsi levé 14,5 milliards d’euros en obligations libellées en euros afin de financer notamment ses investissements dans le cloud et l’intelligence artificielle. L’opération, relevée par la BCE, constitue une illustration presque parfaite du paradoxe : l’Europe dispose du capital, mais les entreprises américaines possèdent les instruments et les projets capables de l’absorber à grande échelle.
Cette allocation n’est pas irrationnelle, les investisseurs recherchent les meilleurs rendements et les actifs les plus liquides, de la même manière que les entreprises recherchent les technologies les plus performantes, mais l’addition de ces choix renforce plus les Etats Unis que l’Europe.
Ainsi la proposition d’un « livret IA européen », avancée par Béatrice Cossa-Dumurgier, traduit la recherche d’un véhicule capable d’orienter l’épargne vers la technologie.
L’Europe connaît ce problème depuis longtemps, une nouvelle fois, le diagnostic ne manque pas, mais l’exécution suit un calendrier beaucoup trop lent.
La vitesse devient une infrastructure de souveraineté
C’est ici que l’analyse de Laurent SOLLY prend toute sa portée. « La technologie qui existait au début de 2025 est différente de celle d’aujourd’hui et sera différente à l’été 2027 », rappelle-t-il. En moins de deux ans, les modèles sont passés du dialogue à des capacités croissantes de raisonnement, d’usage d’outils, de génération de logiciels et d’exécution de processus. Pendant ce temps, les institutions européennes continuent de négocier l’harmonisation de leurs marchés financiers et les critères d’une éventuelle préférence européenne.
L’Europe n’est pas immobile, dix-neuf AI Factories doivent réunir des supercalculateurs, des données, des équipes de recherche et des services destinés aux startups, aux industriels et aux laboratoires. La majorité doit devenir opérationnelle avant la fin de 2026. Les AI Gigafactories doivent ensuite fournir des capacités beaucoup plus importantes pour entraîner des modèles de pointe, mais leur construction ne commencera qu’en 2027.
La nouvelle feuille de route « One Europe, One Market », publiée en août 2026, reconnaît parallèlement que la fragmentation continue d’empêcher les entreprises européennes de croître et d’opérer à l’échelle du continent. Les réponses se mettent donc en place, mais leur calendrier reste celui de la négociation institutionnelle, de l’adoption réglementaire et de la construction d’infrastructures lourdes.
Pour évaluer la nouvelle doctrine européenne, il faut dès lors distinguer les montants annoncés, les capitaux engagés, les infrastructures en construction, les capacités réellement disponibles, les entreprises qui les utilisent et les revenus industriels qui en résultent. Un programme de 20 milliards d’euros ne constitue pas encore une puissance de calcul. Une AI Factory annoncée n’est pas un cluster opérationnel. Un marché attribué ne devient un avantage industriel que lorsque les fournisseurs transforment la commande en investissements, en produits et en parts de marché.
Le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël BARROT affirme que l’Europe est passée de la régulation à la capacité et à la puissance. Le débat de La REF ne contredit pas entièrement cette évolution. Il en révèle le prochain test : la puissance ne se mesure plus seulement au montant d’un programme, mais au temps séparant son annonce de la première infrastructure disponible, du premier client et du premier revenu.
Catherine FIESCHI a finalement déplacé la discussion vers une question plus politique. Un État peut conserver juridiquement le droit de décider sans maîtriser les systèmes nécessaires à l’exécution de ses décisions. Une administration dépendante d’infrastructures qu’elle comprend mal, qu’elle ne sait pas sécuriser ou qu’elle ne peut remplacer conserve encore son autorité formelle. Sa capacité opérationnelle est déjà plus fragile.
La souveraineté de l’IA ne concerne donc pas seulement les parts de marché de MISTRAL AI ou d’OVHCLOUD. Elle interroge la capacité des institutions européennes à comprendre, choisir, exploiter et, si nécessaire, remplacer les technologies qui structurent désormais l’économie, les services publics et la vie démocratique.
L’Europe ne manque plus de diagnostics, de stratégies ni même de milliards annoncés. Elle possède un plan pour les puces, un autre pour le cloud, un troisième pour le calcul, un quatrième pour les capitaux et un cinquième pour les startups. Son véritable test consiste désormais à assembler ces éléments avant que la technologie ne rende leurs hypothèses obsolètes, car à l’ère de l’intelligence artificielle, la dernière dépendance européenne pourrait bien être celle de son propre temps institutionnel.
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