
DEFENSE: l’Europe veut des champions paneuropéens, chaque État veut le sien
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En 2025, les États membres de l’Union européenne ont consacré 115 milliards d’euros à l’achat d’équipements militaires. La même année, les startups européennes classées dans la défense, la sécurité et la résilience ont levé 8,7 milliards de dollars.
Entre ces deux masses d’argent, un troisième chiffre raconte l’essentiel: les achats collaboratifs spécifiquement européens déclarés par 19 États n’ont représenté que 11 % de leurs investissements.
Bien entendu, le capital et la commande publique ne mesurent évidemment pas la même chose. Si le premier parie sur les entreprises susceptibles de prendre de la valeur, la seconde décide lesquelles disposeront d’un produit certifié, d’une usine opérationnelle et de revenus suffisamment prévisibles pour survivre au-delà du prochain tour de table.
L’Europe a déjà commencé à construire un marché financier de la défense, mais elle n’a pas encore construit le marché industriel correspondant.
Si les investisseurs raisonnent désormais à l’échelle du continent, parfois de l’OTAN, les ministères continuent de commander à Paris, Berlin, Londres, Rome ou Varsovie. Pourtant chacun affirme vouloir faire émerger des champions paneuropéens, et bien entendu, à la condition assez naturelle qu’ils installent leur siège, leurs usines, leurs ingénieurs et leurs centres de décision sur son territoire.
Chacun l’aura compris, la souveraineté européenne s’arrête souvent là où commence la politique industrielle nationale.
Le capital a désigné ses premiers vainqueurs
Et pourtant, la défense européenne n’est plus la catégorie marginale que les grands investisseurs évitaient encore au début de la décennie.
Selon les données réunies par DEALROOM et le NATO INNOVATION FUND, les sociétés européennes de défense, de sécurité et de résilience ont attiré 8,7 milliards de dollars en 2025, soit 55 % de plus qu’en 2024 et près de quatre fois le montant observé cinq ans auparavant.
Le périmètre associe les systèmes militaires aux technologies duales, à la cybersécurité, au spatial, au quantique et aux infrastructures critiques. Il ne mesure donc pas uniquement l’investissement dans l’armement, il montre néanmoins qu’un secteur longtemps soumis aux précautions lexicales du dual use est devenu une classe d’actifs assumée.
La progression se concentre désormais sur les sociétés les plus avancées. Les financements late stage ont atteint 4,7 milliards de dollars en 2025, environ trois fois plus que l’année précédente.
Et le mouvement s’est encore accéléré en 2026, HELSING a levé 1,8 milliard de dollars en juillet à une valorisation de 18 milliards. Fondée en 2021 comme une entreprise d’intelligence artificielle militaire, la société allemande développe désormais des drones, des systèmes sous-marins et des technologies destinées aux plateformes aériennes.
QUANTUM SYSTEMS a réuni 1,2 milliard de dollars quelques jours auparavant, à une valorisation post-money d’environ 8 milliards. Le fabricant bavarois ne veut plus seulement fournir des drones de reconnaissance. Il ambitionne de construire une famille de systèmes autonomes dans les domaines aérien, terrestre et maritime, reliés par une même couche logicielle.
Cela étant, ces montants d’investissement ne démontrent pas encore que l’Europe possède ses nouveaux ANDURIL ou PALANTIR, mais montrent que les investisseurs ont décidé de financer leur apparition.
Les fonds eux-mêmes changent d’échelle. EXPEDITIONS a réuni 197 millions d’euros pour son deuxième véhicule avec le soutien du FONDS EUROPÉEN D’INVESTISSEMENT, du NATO INNOVATION FUND, de PFR, de BAE SYSTEMS et de KEYSIGHT TECHNOLOGIES. Son portefeuille associe des sociétés françaises, allemandes, britanniques, estoniennes, croates et ukrainiennes.
Les tours de table sont paneuropéens, les investisseurs traversent l’Atlantique et les valorisations supposent un marché continental, d’autant qu’aucun budget national ne peut, seul, soutenir durablement des entreprises valorisées entre 8 et 18 milliards de dollars.
Leur financement les oblige à devenir européennes, et leur développement industriel les ramène vers leur État d’origine.
Un industriel de défense ne naît pas de sa valorisation
Une startup peut devenir une licorne à la signature d’un tour de table, cela n’en fait pas un prime contractor.
Car un maître d’œuvre industriel ne vend pas seulement un logiciel, un capteur ou un drone, maisl assume devant l’État la responsabilité d’un système complet. Il sélectionne les sous-traitants, garantit la cybersécurité, organise la production, obtient les certifications, forme les militaires, maintient les équipements et assure leur évolution pendant plusieurs années.
Lorsqu’un programme échoue, le ministère sait à quelle porte frapper. Cette commodité, qui peut sembler un peu administrative, explique une partie de la longévité de BAE SYSTEMS, THALES, RHEINMETALL, LEONARDO, SAAB, AIRBUS ou MBDA.
C’est pourquoi les nouveaux acteurs cherchent désormais à remonter cette chaîne. Ainsi un fabricant de drones développe son logiciel de mission, puis ses communications, sa plateforme de données et ses fonctions de commandement. Un éditeur d’intelligence artificielle ajoute des capteurs avant de concevoir ses propres systèmes autonomes. Chacun veut contrôler l’architecture, car c’est elle qui permet de capter la relation avec l’armée et de choisir les fournisseurs qui travailleront en dessous.
Le capital-risque encourage naturellement cette intégration. Le fournisseur d’un composant reçoit une partie du budget. Le prime contrôle la commande, les données, les mises à jour et les contrats de maintenance. C’est chez lui que se concentrent les revenus et la valeur.
L’État joue cependant un rôle que l’investisseur ne peut pas remplacer. Ainsi l’ALLEMAGNE envisagerait de commander pour 536 millions d’euros de drones d’attaque à HELSING et STARK. La commande allemande donnerait alors les volumes, les essais et les références opérationnelles nécessaires pour devenir des industriels.
Au Royaume-Uni, CAMBRIDGE AEROSPACE a obtenu un contrat de plusieurs millions de livres pour fournir ses missiles intercepteurs SKYHAMMER à l’armée britannique et à des partenaires du Golfe. Le gouvernement insiste sur le caractère souverain de la solution, les emplois créés au Royaume-Uni et la capacité de livrer rapidement.
La rationalité nationale produit une inefficacité continentale
Les gouvernements ont de bonnes raisons de vouloir conserver leurs capacités militaires sur leur territoire. Un champion national garantit des emplois, des compétences, des recettes fiscales et une certaine sécurité d’approvisionnement. L’État conserve un accès direct aux équipes, peut contrôler les exportations et imposer que ses besoins soient servis avant ceux d’un client étranger. Il réduit aussi le risque qu’un gouvernement voisin bloque une livraison au moment où elle devient indispensable.
La défense ne constitue pas un marché ordinaire. Un pays peut accepter de dépendre d’un fournisseur étranger pour ses logiciels de visioconférence. Il hésite davantage lorsqu’il s’agit de ses communications militaires ou de la disponibilité de ses munitions.
Ce raisonnement reste cohérent tant qu’il protège une capacité réellement critique, mais il devient beaucoup plus coûteux lorsque chaque pays cherche à reconstituer l’ensemble de la chaîne.
Tous veulent leur champion des drones, leur logiciel de commandement, leur système de surveillance, leurs communications tactiques et leur missile à bas coût. Tous peuvent financer un démonstrateur, mais peu disposent du marché domestique nécessaire pour amortir les usines, entretenir plusieurs fournisseurs et financer les générations suivantes.
L’Europe risque ainsi de reproduire avec ses startups la fragmentation qu’elle reproche depuis des décennies à ses industriels historiques. Et les données de l’AGENCE EUROPÉENNE DE DÉFENSE en donnent une mesure. Les achats d’équipements militaires des États membres ont atteint 115 milliards d’euros en 2025, en progression réelle de 26 % sur un an, quand les achats collaboratifs, qu’ils associent des partenaires européens ou extérieurs à l’Union, n’ont représenté que 24 % de cette dépense.
Parmi les 19 États ayant communiqué des chiffres spécifiquement européens, les acquisitions collaboratives ne représentaient que 11 % de leurs investissements agrégés. Selon les pays, la proportion variait de 0 à 55 %.
L’Union possède un marché unique pour la plupart des biens civils. Elle ne dispose pas de son équivalent pour les drones, les missiles ou les systèmes de commandement.
Chaque armée conserve ses procédures d’essai, ses normes de sécurité, son calendrier budgétaire, sa doctrine et ses relations avec les industriels historiques. Les logiciels doivent être adaptés aux architectures nationales. Les données classifiées franchissent difficilement les frontières et les politiques d’exportation divergent.
Une startup ne vend donc pas une fois à « l’Europe ». Elle obtient un contrat dans son pays d’origine, recommence les essais dans le suivant, adapte ses communications dans un troisième et trouve parfois un partenaire industriel dans un quatrième. Si le marché adressable est paneuropéen dans les documents destinés aux investisseurs, le parcours commercial reste ministère par ministère.
Le marché intérieur conserve une porte de sortie militaire
La législation européenne tente depuis 2009 d’ouvrir davantage les marchés nationaux de défense, toutefois elle continue de ménager une exception importante.
L’article 346 du traité sur le fonctionnement de l’Union autorise un État à écarter certaines règles du marché intérieur lorsqu’il estime que ses intérêts essentiels de sécurité sont menacés. Le principe est difficilement contestable. Un gouvernement ne peut pas être contraint de partager n’importe quelle technologie classifiée ou de confier sa dissuasion au mieux-disant européen. L’exception peut cependant devenir une méthode commode pour protéger un fournisseur national.
À force de protéger leurs marchés nationaux, les États européens empêchent parfois leurs propres industriels d’atteindre la taille nécessaire pour répondre à l’urgence, et achètent alors ailleurs.
Faute de marché européen, les commandes partent aux États-Unis
Entre le début de l’invasion russe de l’Ukraine et juin 2023, 78 % des acquisitions militaires des États membres ont été réalisées auprès de fournisseurs extérieurs à l’Union. Les entreprises américaines représentaient 63 % de ces achats extérieurs, selon les données reprises par la stratégie industrielle européenne et le rapport DRAGHI.
Le chiffre ne traduit pas uniquement une préférence politique pour WASHINGTON. Les industriels américains disposent de séries plus importantes, de contrats domestiques pluriannuels et d’équipements déjà certifiés. Leurs systèmes sont souvent intégrés aux architectures de l’OTAN et bénéficient d’un retour d’expérience opérationnel. Lorsqu’une capacité est nécessaire immédiatement, ils peuvent parfois la livrer plus vite qu’un consortium européen ne peut répartir les responsabilités industrielles.
Les gouvernements doivent alors choisir entre attendre plusieurs années le développement d’une solution commune ou acheter un système disponible. L’urgence militaire tranche généralement avant la politique industrielle.
L’absence de coordination européenne ne préserve donc pas nécessairement les souverainetés nationales. Elle peut produire des marchés domestiques trop étroits pour soutenir une offre compétitive, puis renforcer la dépendance envers les fournisseurs extérieurs.
L’Europe veut ses propres champions, mais elle continue d’offrir une grande partie de ses commandes à ceux des autres.
Toutes les startups ne deviendront pas des primes
Les entreprises financées depuis 2022 ne suivront pas toutes la trajectoire d’un groupe autonome. Certaines deviendront des maîtres d’œuvre, quand d’autres fourniront une brique technologique aux industriels historiques. Quelques-unes seront rachetées, mais beaucoup resteront des spécialistes des capteurs, des communications, du logiciel ou de la propulsion.
Cette dernière issue n’a d’ailleurs rien d’un échec industriel, même si elle correspond moins bien au récit du nouveau champion européen.
COMAND AI illustre la frontière entre ces trajectoires. La société française a levé 32 millions d’euros pour déployer sa plateforme de commandement au sein des armées de l’OTAN. SAAB a investi 11,1 millions d’euros pour acquérir 10 % de son capital et intégrer ses technologies aux systèmes suédois de commandement, de surveillance et de contrôle aérien.
L’opération réunit une technologie française, un industriel suédois et un marché multinational, et constitue une forme concrète d’européanisation. Elle peut aussi faire de COMAND AI un fournisseur technologique dépendant d’un prime existant plutôt qu’un concurrent appelé à le remplacer.
Le scénario pourrait se répéter, es grands groupes disposent des contrats, des habilitations, des chaînes de production et des services de maintenance, quand les startups apportent la vitesse, le logiciel et de nouvelles architectures. La frontière entre coopération et absorption dépendra de celui qui conservera la relation avec le client et le contrôle des données.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’Europe produira suffisamment de licornes de défense, mais de déterminer où se situera la maîtrise d’œuvre lorsque leurs technologies entreront dans les systèmes militaires.
Bruxelles finance la coopération, les capitales choisissent les fournisseurs
L’Union européenne tente d’agréger une demande que les États ont jusqu’ici organisée principalement à l’échelle nationale.
La stratégie industrielle présentée en 2024 les invite à réaliser au moins 40 % de leurs achats d’équipements en coopération d’ici 2030. Elle veut porter le commerce de défense intra-européen à 35 % du marché et faire en sorte qu’au moins 50 % des budgets d’acquisition soient dépensés dans l’Union en 2030, puis 60 % en 2035.
Le programme SAFE doit mettre 150 milliards d’euros de prêts à la disposition des États pour financer des acquisitions communes et augmenter les capacités de production. Le dispositif associe dès l’origine l’industrie ukrainienne à certains projets.
Pour sa part, le FONDS EUROPÉEN DE DÉFENSE finance des recherches menées par des consortiums internationaux. EDIP doit prolonger cet effort vers l’industrialisation, les chaînes d’approvisionnement et les achats communs.
Autant d’instruments qui peuvent financer la coopération, mais ne créent pas encore un client militaire européen.
SAFE accorde des prêts aux États, qui conservent la dette, le choix des fournisseurs et la responsabilité politique de la commande. Le FONDS EUROPÉEN DE DÉFENSE peut payer une partie du développement sans garantir qu’un ministère achètera ensuite le produit. Les programmes communs doivent toujours répartir les usines, la propriété intellectuelle, la maîtrise d’œuvre et les droits d’exportation.
La coopération européenne ne supprime pas la politique industrielle nationale, mais en organise la négociation.
De l’autre coté de la Manche, le Royaume-Uni ajoute une difficulté supplémentaire. S’il reste indispensable à toute conception crédible de la défense européenne, il se trouve en dehors de l’Union et n’est donc pas automatiquement intégré à l’ensemble de ses mécanismes financiers.
L’Europe de la défense dépasse les frontières de l’Union, avec des instruments qui les suivent imparfaitement.
L’Europe n’a pas besoin d’un monopole, mais d’un client commun
Bien entendu construire un marché européen ne signifie pas désigner une entreprise unique dans chaque catégorie. La concurrence permet de tester plusieurs technologies, de maintenir différentes chaînes de production et d’éviter qu’un seul fournisseur ne contrôle une capacité critique. La redondance, assez mal vue dans les programmes d’économies budgétaires, retrouve certaines qualités lorsqu’une usine peut être frappée ou une frontière fermée.
D’autant que toutes les technologies ne présentent pas non plus le même degré de souveraineté.
La dissuasion nucléaire, certains systèmes de renseignement et les communications les plus classifiées resteront largement nationaux. La défense aérienne, les drones produits en masse, les munitions, la surveillance spatiale ou les communications tactiques exigent davantage d’échelle. Les logiciels, les capteurs et les systèmes autonomes ont surtout besoin d’interfaces communes leur permettant de fonctionner avec plusieurs plateformes.
L’objectif ne consiste donc pas à remplacer les champions nationaux par un champion unique portant le drapeau européen. Il consiste à permettre à une entreprise de faire certifier un produit, de le vendre à plusieurs armées et d’organiser sa production entre plusieurs pays sans renégocier toute son architecture à chaque frontière.
MBDA montre qu’un industriel paneuropéen peut exister tout en conservant des implantations et des responsabilités nationales. Mais cette construction résulte de plusieurs décennies de consolidation, de programmes communs et de négociations sur la répartition industrielle. Elle n’est pas née d’une levée de fonds.
Les prochains champions devront suivre un chemin plus rapide, leurs valorisations, leurs besoins industriels et l’évolution des menaces ne leur laissent pas trente ans pour construire leur marché.
Leur avenir dépendra moins du nombre de milliards réunis que de la capacité des États à transformer plusieurs demandes nationales en une commande suffisamment commune pour financer une série.
Le prochain champion européen de la défense ne sera pas seulement celui qui aura levé le plus d’argent ou convaincu son gouvernement de signer un premier contrat, mais sera celui dont le système pourra être commandé à Paris, Berlin et Varsovie sans devoir être reconstruit trois fois.
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