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Pourquoi ASML est devenue une cible stratégique de Washington

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La guerre des semi-conducteurs a longtemps été racontée à travers les noms de NVIDIA, TSMC, Intel ou Huawei. Pourtant, l’entreprise la plus stratégique de cette confrontation n’est ni américaine ni chinoise mais européenne.

Depuis plusieurs semaines, l’administration Trump multiplie les interrogations à l’égard d’ASML après des soupçons concernant une éventuelle présence d’un système de lithographie EUV en Chine. L’entreprise affirme qu’aucune machine de ce type n’a jamais été exportée vers le territoire chinois et assure disposer de mécanismes lui permettant de suivre l’ensemble de sa flotte mondiale.

L’affaire révèle la tension de plus en plus profonde entre Washington, et le reste du monde. ASML est devenue l’un des actifs industriels les plus critiques de la compétition technologique mondiale, un véritable irritant pour le gouvernement américain. Au point que le Secrétaire d’état au commerce Howard Lutnick, aurait selon Bloomberg News, signifié aux dirigeants d’ASML que l’administration américaine craignait qu’« une des machines les plus avancées » de l’entreprise ait pu se retrouver en Chine malgré les restrictions d’exportation.

Car derrière ses soupçons, se cache une question bien plus fondamentale : qui contrôle réellement les technologies qui déterminent l’avenir de l’intelligence artificielle ?

Le monopole le plus stratégique de l’économie numérique

Bien que première capitalisation depuis le 5 juin, l’influence d’ASML ne se mesure pas à sa capitalisation boursière ni à son chiffre d’affaires, mais à l’absence d’alternative, tout du moins à court terme.

La société néerlandaise est aujourd’hui la seule entreprise au monde capable de produire à grande échelle des systèmes de lithographie ultraviolette extrême, les fameuses machines EUV. Ces équipements permettent de graver les composants les plus avancés de l’industrie électronique.

Chaque système EUV représente plusieurs centaines de milliers de pièces, mobilise des chaînes d’approvisionnement réparties sur plusieurs continents et nécessite des années d’assemblage. Leur prix dépasse désormais les 350 millions d’euros pour les versions les plus récentes.

Sans ces machines, il est pratiquement impossible de produire les processeurs les plus avancés de TSMC, les GPU de NVIDIA ou les puces conçues par Apple. Autrement dit, derrière chaque modèle d’intelligence artificielle, chaque smartphone haut de gamme ou chaque infrastructure cloud moderne se trouve indirectement une technologie contrôlée par ASML.

Une situation sans équivalent dans l’industrie contemporaine, où ASML occupe une position plus dominante sur la lithographie avancée que ne l’était Intel sur les microprocesseurs à son apogée ou Microsoft sur les systèmes d’exploitation dans les années 1990.

Washington ne cherche plus à contrôler les puces

Depuis 2019, la stratégie américaine vis-à-vis de la Chine a connu plusieurs phases, la première consistait à limiter l’accès de Pékin aux semi-conducteurs les plus avancés, la seconde visait les entreprises capables de concevoir ces puces, notamment Huawei, quant à la troisième, elle s’est attaquée aux accélérateurs IA de NVIDIA, AMD ou Intel.

Une quatrième étape est désormais en cours avec en jeu le contrôle des moyens de production eux-mêmes.

Les responsables américains ont progressivement compris que tant que la Chine pouvait accéder aux outils permettant de fabriquer ses propres composants, elle conservait une trajectoire de rattrapage technologique.

La logique du contrôle s’est donc déplacée en amont de la chaîne de valeur, et par conséquent la machine qui permet de la fabriquer.

Le problème de Washington : ASML n’est pas américaine

L’administration américaine dispose de leviers considérables sur l’industrie mondiale des semi-conducteurs.

Les principaux logiciels de conception électronique sont américains, les architectures de calcul dominantes sont américaines, les principaux fournisseurs de cloud sont américains, les GPU les plus avancés sont américains, mais ASML ne l’est pas.

L’entreprise dépend juridiquement des autorités néerlandaises, ses licences d’exportation sont délivrées à La Haye et ses intérêts industriels ne coïncident pas toujours avec ceux de Washington.

La stratégie américaine de restriction technologique repose sur l’alignement de plusieurs juridictions alliées. Or plus une technologie devient critique, plus la dépendance à l’égard d’acteurs étrangers devient difficile à accepter pour les responsables américains.

La Chine est devenue trop importante pour être ignorée

L’une des difficultés auxquelles se heurtent les autorités américaines est que la Chine demeure un marché majeur pour ASML. Le groupe prévoit encore d’y réaliser environ 20 % de son chiffre d’affaires en 2026.

Pour Washington, cette dépendance économique constitue une vulnérabilité potentielle. Du point de vue américain, chaque dollar généré en Chine contribue indirectement à renforcer un écosystème industriel que les États-Unis cherchent précisément à ralentir.

Du point de vue européen, la situation apparaît différemment. Les industriels du continent considèrent souvent que leur rôle consiste à appliquer les réglementations en vigueur, non à participer activement à une stratégie géopolitique définie à Washington.

Et cette divergence de lecture explique une partie des tensions actuelles.

Le véritable problème : la Chine progresse malgré tout

Un autre élément mérite l’attention.

Même les responsables américains ne semblent pas disposer de preuves publiques démontrant la présence effective d’un système EUV en Chine, les progrès des industriels chinois sont bien réels.

Huawei continue d’améliorer ses capacités de production, les fondeurs chinois augmentent progressivement leurs rendements, et les acteurs locaux développent des alternatives aux équipements occidentaux.

Cette situation conduit à une conclusion inconfortable. Toutefois nous ne pouvons écarter que le problème ne soit pas ASML, mais que la Chine continue de progresser malgré tout embargo.

ASML, premier test d’une nouvelle extraterritorialité

L’enjeu dépasse largement les semi-conducteurs, ce qui se joue aujourd’hui autour d’ASML pourrait préfigurer la manière dont Washington entend gérer les technologies critiques au cours de la prochaine décennie.

Si les interrogations de Washington s’adressent aujourd’hui à une entreprise privé, difficile pour l’UE de ne pas s’immiscer dans la conversation. Mais a t elle conscience de ce qu’ASML représente pour l’Europe et qui portera en son sein, une voix qui devra conjuguer grande fermeté et une évidente diplomatie face à Washington.

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